Une sélection de livres pour penser la sortie de la modernité

Une sélection de livres pour penser la sortie de la modernité

Une sélection de livres pour penser la sortie de la modernité

L’exercice est connu : si vous deviez vous retrouver sur une île déserte, quel ouvrage emporteriez-vous ? Il peut être étendu : si vous deviez quitter précipitamment votre foyer, ou au contraire vous y retrancher, quelle bibliothèque minimale, tenant par exemple dans une cantine militaire, vous fournirait les « cartouches intellectuelles » indispensables ? Quels principaux ouvrages permettent de croire en une nouvelle Renaissance européenne, de tracer les possibilités d’une rupture avec le moment mortifère et chaotique que traverse notre civilisation ?

L’exercice est tou­jours dif­fi­cile, et natu­rel­le­ment dis­cu­table quant au choix des titres et à leur clas­si­fi­ca­tion. Il a le mérite d’obliger à une néces­saire sélec­tion, jus­ti­fiée de manière argu­men­tée, au sein d’une Biblio­thèque idéale évi­dem­ment plus vaste. C’est ce à quoi se sont atta­chés les audi­teurs de la pre­mière pro­mo­tion « Domi­nique Ven­ner » des cycles de for­ma­tion de l’Institut ILIADE. Comme une contri­bu­tion aux débats d’idées qui doivent assu­rer le réveil de la conscience européenne.

Tra­vaux diri­gés par Phi­lippe Conrad, Gré­goire Gam­bier et Arnaud Imatz, le 10 jan­vier 2016, dans le cadre de la ses­sion « Cri­tique du monde moderne ».

Les ouvrages signa­lés ci-des­sous sont dis­po­nibles auprès de notre par­te­naire Euro­pa Dif­fu­sion ou, pour les plus rares, www.livre-rare-book.com

Textes fondateurs & traités

Iliade, Homère (vers VIIIe av. JC)

L’incomparable poème de nos ori­gines, la matrice de notre iden­ti­té, de la sin­gu­la­ri­té des ver­tus euro­péennes archaïques qui ne demandent qu’à renaître. Voir aus­si l’Odys­sée, le pre­mier des romans, exal­ta­tion du « cœur aven­tu­reux » des Euro­péens, et de leur soif d’enracinement.

Antigone, Sophocle (vers 441 av. JC)

La tra­di­tion immé­mo­riale contre la socié­té comme construc­tion humaine ? Un débat qui n’a rien per­du de son actualité.

Pensées pour moi-même, Marc Aurèle (IIe siècle)

Un des exemples les plus opé­ra­tifs pour aujourd’hui de la phi­lo­so­phie antique, une école de tenue et de volonté.

A l’école des Anciens, le dernier livre de Lucien Jerphagnon (2014)

Pour­quoi les pen­seurs de l’Antiquité (Pla­ton, Plo­tin et saint Augus­tin en l’espèce) sont tou­jours pré­sents, et essen­tiels : ils ont por­té jusqu’à nos jours une ini­tia­tion à tout ce qui est la vie de l’esprit, à tout ce qui « rend vivant et digne d’être humain ». Un éru­dit immense mais simple d’accès et de dis­cours, qui démontre que l’on peut vivre dans la fidé­li­té à l’idéal antique, celui de l’homme « beau » et « bon » — kalos kaga­thos .

Romans de la Table ronde (Chrétien de Troyes, XIIe s.)

Pour les valeurs et la repré­sen­ta­tion du monde de « l’homme médié­val », encore enra­ci­né dans une vision lar­ge­ment poly­théiste et ini­tia­tique de la vie. La civi­li­sa­tion euro­péenne pré­ser­vée des souillures et impasses de la Moder­ni­té. Et l’Europe comme civi­li­sa­tion qui honore la femme – ce dont il serait bon de se souvenir !

Le Gai Savoir, Friedrich Nietzsche (1882)

Pour retrou­ver le fil conduc­teur de notre mémoire la plus enfouie : la phi­lo­so­phie du « oui à la vie » et la pen­sée de l’éternel retour.

Le traité du Rebelle ou le recours aux forêts, Ernst Jünger (1951)

Un for­mi­dable trai­té d’insoumission à tous les pou­voirs illé­gi­times. « Les longues périodes de paix favo­risent cer­taines illu­sions d’optique. L’une d’elles est la croyance que l’inviolabilité du domi­cile se fonde sur la Consti­tu­tion, est garan­tie par elle. En fait, elle se fonde sur le père de famille qui se dresse au seuil de sa porte, entou­ré de ses fils, la cognée à la main. »

Plus direc­te­ment poli­tique et donc par­tiel­le­ment daté : Le Tra­vailleur (1931). Contre le tota­li­ta­risme et la mon­tée de la sau­va­ge­rie : Sur les falaises de marbre (1939) — « Car c’est dans les cœurs nobles que la souf­france du peuple trouve son écho le plus puis­sant ». Sur la figure de l’Anarque : Eumes­wil (1977), roman du déta­che­ment et de la lucidité.

Jün­ger est aus­si inté­res­sant pour ses récits de guerre qui lui ont valu une noto­rié­té mon­diale, notam­ment Orages d’acier (1920) et Le Com­bat comme expé­rience inté­rieure (La Guerre notre mère, 1922).

Les hommes au milieu des ruines, Julius Evola (1953)

Le plus direc­te­ment poli­tique des nom­breux ouvrages d’Evola. Mani­feste « réac­tion­naire » et éli­taire, il trace les lignes essen­tielles d’une doc­trine de l’État et d’une vision géné­rale de la vie de carac­tère « révo­lu­tion­naire-conser­va­teur ». Avec la volon­té de pro­po­ser des choix pré­cis et cou­ra­geux à ceux qui peuvent encore se consi­dé­rer comme « des hommes debout au milieu des ruines » : face à l’actuelle déca­dence euro­péenne, la néces­saire réha­bi­li­ta­tion de l’idée à la fois aris­to­cra­tique, hié­rar­chique et qua­li­ta­tive (contre le « Règne de la Quan­ti­té » jus­te­ment dénon­cé par Guénon).

Pro­lon­ge­ment plus opé­ra­tif de Révolte contre le monde moderne (1934), son livre le plus connu, d’inspiration nietz­schéenne et « tra­di­tion­na­liste » : la déchéance du monde moderne, pas­sé, pré­sent et à venir, tient à sa rup­ture avec la Tra­di­tion primordiale.

De René Gué­non, pré­cur­seur de cette réac­tion tra­di­tio­na­liste dans l’Europe contem­po­raine, mais peut-être plus contes­table aujourd’hui (cf. son attrait pour un « Orient » res­té spi­ri­tuel et com­mu­nau­taire à rebours d’un Occi­dent déca­dent…), lire La Crise du monde moderne (1927) et Le Règne de la Quan­ti­té et les Signes des Temps (1945).

L’essence du politique, Julien Freund (1965)

Un texte qui n’a pas pris une ride, par un dis­ciple de Carl Schmitt (La notion du poli­tique, 1933, Théo­rie du par­ti­san, 1963), qui redonne à la poli­tique son iden­ti­té et sa fonc­tion propres, au-delà du jeu des ins­ti­tu­tions libé­rales et de l’étalage ins­tru­men­tal des « bons sentiments ».

Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Marcel Gauchet (1985)

Le dévoi­le­ment, à tra­vers l’histoire reli­gieuse et sur­tout celle du chris­tia­nisme, de l’évolution des sché­mas intel­lec­tuels qui sous-tendent les socié­tés humaines depuis les origines.

Pour l’auteur, le chris­tia­nisme por­tait déjà en lui les germes de cette sor­tie de la reli­gion qui carac­té­rise le monde moderne. Un « désen­chan­te­ment » qui ne signi­fie pas la fin du reli­gieux, mais sim­ple­ment la fin de cet « état natif » où la reli­gion infor­mait de part en part l’habitation du monde et l’ordonnance des êtres. On voit aujourd’hui à quoi res­semblent les socié­tés dont le sacré a été exclu – mais qui revient en force, via la sphère pri­vée, fami­liale et communautaire.

En règle géné­rale, être atten­tif à ce qu’écrit Gau­chet – cf. son blog

Un samouraï d’Occident. Le bréviaire des insoumis, Dominique Venner (2013)

Livre volon­tai­re­ment simple pour en faci­li­ter l’accès par le plus grand nombre, allant direc­te­ment à l’essentiel : com­ment sur­vivre à l’effondrement pré­vi­sible des cadres aujourd’hui éta­blis de notre civilisation ?

Pour une vision synop­tique de notre iden­ti­té : His­toire et tra­di­tion des Euro­péens (2002) ; de l’histoire : Le choc de l’histoire – Reli­gion, mémoire, iden­ti­té (2011) ; de la vie comme com­bat voire « comme poème » : Le cœur rebelle (1994).

Essais (méta)politiques

La Révolte des masses, José Ortega y Gasset (1929)

L’œuvre maî­tresse du grand phi­lo­sophe espa­gnol. Contre le règne des masses incultes, « brutes amo­rales » aux idées gros­sières qui jouissent du nec plus ultra que leur pro­cure une civi­li­sa­tion per­fec­tion­née dont ils n’ont aucune conscience his­to­rique, au risque de conduire à la mort de la culture et de l’avènement d’un nou­vel âge des ténèbres… Une cri­tique émi­nem­ment actuelle.

La France contre les robots, Georges Bernanos (1947)

Une vio­lente cri­tique de la socié­té indus­trielle, l’esprit fran­çais contre l’idolâtrie de la tech­nique propre aux socié­tés anglo-saxonnes. Un pam­phlet pré­mo­ni­toire à bien des égards : anti­ci­pant les ravages de la mon­dia­li­sa­tion et des délo­ca­li­sa­tions (« un jour, on plon­ge­ra dans la ruine du jour au len­de­main des familles entières parce qu’à des mil­liers de kilo­mètres pour­ra être pro­duite la même chose pour deux cen­times de moins à la tonne »), Ber­na­nos annonce la révolte des « élans géné­reux de la jeu­nesse » contre le maté­ria­lisme. Ce qu’a récem­ment démon­tré, notam­ment, l’immense « mou­ve­ment social » de rejet du pseu­do-mariage homosexuel.

Sparte et les Sudistes, Maurice Bardèche (1969)

Un mani­feste poli­tique et spi­ri­tuel qui per­met de com­prendre ce qu’est le « natio­na­lisme ». En quoi il est onto­lo­gi­que­ment natu­rel, exi­geant, pré­cur­seur dans ses ana­lyses et — quelles que soient ses dif­fé­rentes formes his­to­riques — tou­jours fon­da­men­ta­le­ment sub­ver­sif : « Je crois à l’inégalité par­mi les hommes, à la mal­fai­sance de cer­taines formes de la liber­té, à l’hypocrisie de la fra­ter­ni­té »…

Nor­ma­lien et spé­cia­liste de la lit­té­ra­ture fran­çaise du XIXe siècle, Bar­dèche mérite mieux que l’opprobre qui frappe aujourd’hui indis­tinc­te­ment tous les « vain­cus » de la Seconde Guerre mondiale.

Les idées à l’endroit, Alain de Benoist (1979, réédition 2011)

Un maître livre de phi­lo­so­phie poli­tique, abor­dant les prin­ci­pales ques­tions de notre temps : « Quelle vision du monde peut avoir un homme lucide et conscient des impasses – et des lai­deurs phy­siques et morales — du monde moderne ? Quelle vision de l’homme ? Quel rap­port peut-on avoir ce que l’on appelle la droite, ou les droites ? Pour­quoi le libé­ra­lisme n’est pas la solu­tion ? Que peut-on pen­ser d’un cer­tain nombre de thèmes comme l’ordre, l’enracinement, l’autorité, la tra­di­tion ? Qu’est-ce que le tota­li­ta­risme, et sur­tout y a-t-il un nou­veau tota­li­ta­risme contem­po­rain ? Lequel ? Pour­quoi s’est-il mis en place ? Com­ment ? Au béné­fice de qui ? Pour répri­mer quoi ? Com­ment le com­battre ? Quelle stra­té­gie asy­mé­trique, du faible au fort, peut-on essayer de mettre en place contre ce nou­veau tota­li­ta­risme ? »… (Pierre Le Vigan, Elé­ments)

Le système à tuer les peuples, Guillaume Faye (1981)

Dénon­cia­tion pion­nière et impla­cable de l’avènement de la socié­té tech­no-mar­chande, issue de la col­lu­sion entre la classe poli­tique et éco­no­mique, c’est-à-dire de l’alignement du poli­tique sur les impé­ra­tifs éco­no­miques et finan­ciers — le « mer­can­ti­lisme tota­li­taire » — au détri­ment des peuples et des tra­di­tions d’Europe.

Vif plai­doyer en faveur du « droit des peuples – de tous les peuples – à être eux-mêmes, leur droit à l’affirmation cultu­relle, leur droit à la dif­fé­rence et à la puis­sance ».

Par­mi les ouvrages plus récents de G. Faye, pri­vi­lé­gier L’archéofuturisme (1998).

L’avant-guerre civile, Eric Werner (1998, rééd. 2015)

L’analyse la plus convain­cante, car l’une des plus clair­voyantes et éru­dites, d’un phé­no­mène désor­mais bien iden­ti­fié — nos socié­tés avan­cées, tech­no­lo­giques et mon­dia­li­sées (éco­no­mi­que­ment et eth­ni­que­ment) s’engagent dans une voie claire : « gou­ver­ner par le chaos ». Il convient donc de res­ter lucide : la vio­lence et son corol­laire, l’appareil répres­sif, ne feront que s’accroître dans un proche ave­nir, consti­tuant « l’architecture même du contrôle poli­tique et social de la masse glo­ba­li­sée ». On n’y échap­pe­ra que par une dis­si­dence de tous les ins­tants, la consti­tu­tion d’isolats iden­ti­taires consti­tu­tifs d’un com­mu­nau­ta­risme « libertaire ».

Post­face de Slo­bo­dan Despot.

Un livre qui a influen­cé les réflexions les plus inté­res­santes de l’ultra-gauche — cf. Comi­té invi­sible : L’insurrection qui vient (2007) et Gou­ver­ner par le chaos (2010, rééd. 2014).

Les esclaves heureux de la liberté – Traité contemporain de dissidence, Javier Portella (2012)

Manuel de dis­si­dence et « « bombe ato­mique phi­lo­so­phique » (Domi­nique Ven­ner), riche de très nom­breuses réfé­rences cultu­relles. A par­tir du para­doxe de la moder­ni­té (nous n’avons jamais été appa­rem­ment aus­si libres et pros­pères, et pour­tant nous n’avons jamais été aus­si misé­rables spi­ri­tuel­le­ment, alié­nés, sou­mis aux objets, aux pro­duits et à la consom­ma­tion…), l’auteur invite à pen­ser et agir « révo­lu­tion­nai­re­ment », « comme les hommes de toutes les époques ont révo­lu­tion­nai­re­ment inno­vé lors des grandes rup­tures his­to­riques. Y com­pris ceux qui, avec le plus de fidé­li­té pos­sible, ont gar­dé allu­mé le feu de la tra­di­tion ».

Pourquoi je serais plutôt aristocrate, Vladimir Volkoff (2004)

Une leçon de vie.

Festivus Festivus, Philippe Muray, conversations avec Elisabeth Lévy (2005)

Homo fes­ti­vus, le citoyen moyen de la post-his­toire, dont la pas­sion du bien-être débouche sur la ser­vi­tude, et la dénon­cia­tion de « l’homme-masse », celui qui appar­tient à la masse, c’est-à-dire là encore l’homme moyen, par oppo­si­tion à l’élite tou­jours mino­ri­taire, atta­chée au Beau et au Vrai (la culture), et non au Bien (la « mora­line » actuelle, que voyait déjà poindre Nietzsche).

Une très bonne intro­duc­tion à l’œuvre de Muray, décé­dé en 2006. Accu­sé avec d’autres (Michel Houel­le­becq, Mau­rice G. Dan­tec…) d’être un « nou­veau réac­tion­naire » (Le Rap­pel à l’ordre : enquête sur les nou­veaux réac­tion­naires, Daniel Lin­den­berg, 2002), il répon­dra par un Mani­feste pour une pen­sée libre signé éga­le­ment par Alain Fin­kiel­kraut, Mar­cel Gau­chet, Pierre Manent (influen­cé par Leo Strauss) ou encore Pierre-André Taguieff. Un texte qui marque pour le coup le lan­ce­ment du mou­ve­ment d’émancipation d’un nombre crois­sant d’intellectuels à l’égard de la pen­sée conforme, au point par­fois de pas­ser à la dis­si­dence : Eric Zem­mour, Richard Millet, Renaud Camus… (Phi­lippe de Vil­liers dans un autre registre).

Le Grand Remplacement, Renaud Camus (2011)

Le mani­feste de la nou­velle résis­tance. Pro­fon­dé­ment anglo­phile, Camus se place dans la lignée du fameux dis­cours des fleuves de sang (20 avril 1968) du par­le­men­taire conser­va­teur bri­tan­nique Enoch Powell contre les consé­quences de l’immigration de masse extra-européenne.

Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, Régis Debray (2007)

Un texte court et alerte (retrans­crip­tion d’une confé­rence) qui dyna­mite la bien-pen­sance mul­ti­cul­tu­ra­liste et l’indifférenciation planétaire.

Voir aus­si, dans la même veine et le même for­mat, son Eloge des fron­tières (2010). D’autant plus effi­cace que Debray vient de l’extrême-gauche, comme bon nombre d’auteurs cri­tiques actuels (Jean-Claude Michéa, Michel Onfray, Houellebecq…)

La sottise des modernes, Henri Guaino (2002)

Par un homme poli­tique « de droite » cette fois. Contre la mode qui veut que seuls les poli­tiques qui se pré­sentent comme « modernes », adeptes des « réformes », soient recon­nus cré­dibles par l’intelligentsia. Alors que la grande ques­tion poli­tique de notre temps est cultu­relle : « com­ment pré­ser­ver et trans­mettre ce qui fait le cœur de notre civi­li­sa­tion, une intel­li­gence col­lec­tive dont les prin­ci­pales réfé­rences parlent à toutes les géné­ra­tions, et en par­ti­cu­lier à la jeu­nesse ? »

Sur cette crise de la trans­mis­sion, voir aus­si Fran­çois-Xavier Bel­la­my (Les déshé­ri­tés ou l’urgence de trans­mettre, 2014). Ou com­ment la perte de la mémoire pré­pare les bou­le­ver­se­ments anthro­po­lo­giques et poli­tiques en Europe dans un proche avenir.

L’oligarchie au pouvoir, Yvan Blot (2011)

Le pou­voir réel en France n’est pas démo­cra­tique, mais oli­gar­chique, c’est-à-dire dans les mains d’un petit groupe d’hommes : hauts fonc­tion­naires non élus, grand patro­nat, cen­trales syn­di­cales, grou­pus­cules qui se disent « auto­ri­tés morales », médias poli­ti­que­ment cor­rects… Un plai­doyer pour la démo­cra­tie directe (et notam­ment le réfé­ren­dum d’initiative popu­laire sur le modèle suisse).

Du même auteur, lire aus­si L’Europe colo­ni­sée (2014) – par ses anciennes colo­nies (colo­ni­sa­tion de peu­ple­ment) et par les Etats-Unis (colo­ni­sa­tion poli­tique, éco­no­mique et finan­cière via les oli­garques mon­dia­listes qui tiennent notam­ment les ins­ti­tu­tions euro­péennes). Yvan Blot pro­pose les voies d’un renou­veau pos­sible, en s’inspirant à la fois du modèle russe et du modèle suisse, où la réaf­fir­ma­tion de la sou­ve­rai­ne­té des nations euro­péennes pour­rait leur per­mettre de pro­té­ger les valeurs de leur héri­tage et de leur iden­ti­té natio­nale (comme le font avec suc­cès les pays émergents).

Voir sur cette thé­ma­tique « sou­ve­rai­niste » bien com­prise Jean-Louis Harouel, Reve­nir à la nation (2014) : le salut de l’Europe passe par la réin­tro­duc­tion d’un néces­saire et légi­time par­ti­cu­la­risme natio­nal. Il faut donc faire revivre les peuples d’Europe, en recen­trant l’État sur la nation.

Contre l’Europe de Bruxelles : Fonder un Etat européen, Gérard Dussouy (2013)

Com­plé­men­taire du pré­cé­dent, cet ouvrage pro­pose une autre voie au néces­saire réveil euro­péen, celui d’un fédé­ra­lisme à l’échelle du conti­nent. Contre les risques d’une réac­tion de nature stric­te­ment « sou­ve­rai­niste » à l’échec de la pseu­do-« Union euro­péenne », un plai­doyer vif mais très argu­men­té pour l’avènement d’une nou­velle com­mu­nau­té de des­tin des Euro­péens, avec « pour voca­tion de pré­ser­ver l’identité cultu­relle des nations consti­tu­tives ».

Pré­face de Domi­nique Venner.

Economie, sociologie et (géo)politique

2030, la fin de la mondialisation ? Hervé Coutau-Bégarie (2009)

Brillant essai de pros­pec­tive cri­tique, par l’un des plus grands stra­té­gistes fran­çais contemporains.

Sur la stra­té­gie : Bré­viaire stra­té­gique (2013). Essentiel.

Critique de la raison utilitaire : manifeste du MAUSS, Alain Caillé (1989)

Petit texte péda­go­gique pré­sen­tant le tra­vail de pen­sée accom­pli par la Revue du MAUSS — contre l’économisme et l’utilitarisme, à par­tir du para­digme du don mis à jour par le socio­logue et anthro­po­logue Mar­cel Mauss, héri­tier spi­ri­tuel de Dur­kheim (ver­sus Max Weber).

Deve­nu un livre culte à l’influence consi­dé­rable dans tous les champs des sciences sociales, humaines et poli­tiques : « Ce n’est plus seule­ment la pen­sée qui se dis­sout dans l’économisme, c’est le rap­port social lui-même qui se dilue dans le mar­ché. D’où la néces­si­té urgente de cher­cher des res­sources théo­riques et pra­tiques qui per­mettent de sau­ve­gar­der l’essentiel, la civi­li­té ordi­naire et le goût de ce qui fait sens par soi-même, à com­men­cer par celui de la démo­cra­tie. »

La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Christopher Lasch (1996)

Edi­té à titre post­hume (l’historien et socio­logue amé­ri­cain C. Lasch est décé­dé en 1994), ce livre-tes­ta­ment expose et struc­ture défi­ni­ti­ve­ment son obser­va­tion cri­tique de la socié­té amé­ri­caine et, par­tant, des socié­tés « occi­den­tales ». Il défend en par­ti­cu­lier l’idée que la démo­cra­tie est désor­mais moins mena­cée par les masses que par ceux qui sont au som­met de la hié­rar­chie — les « nou­velles élites » mon­dia­li­sées, hyper-mobiles et déra­ci­nées, dont le seul moteur est la réus­site finan­cière indi­vi­duelle. L’achèvement du libé­ra­lisme comme forme moderne du capi­ta­lisme, néces­site une nou­velle lutte des classes si les « classes moyennes » ne veulent pas dis­pa­raître définitivement.

Une cri­tique de gauche radi­cale, d’essence orwel­lienne (George Orwell étant un socia­liste tenant d’un « patrio­tisme révo­lu­tion­naire », popu­laire et com­mu­nau­taire, ce qui lui vau­dra d’être qua­li­fié d’anar­chiste conser­va­teur – cf. la notion de com­mon decen­cy, une « morale com­mune », incli­nai­son tra­di­tion­nelle à la bien­veillance, à l’entraide ou à la géné­ro­si­té qui consti­tuent le cœur de l’identité popu­laire et le moteur de toute révolte authen­ti­que­ment socialiste).

Voir aus­si Culture de masse ou culture popu­laire ? (1991), un texte court qui décor­tique et condamne deux pos­tu­lats de la socié­té libé­rale actuelle : la réduc­tion de la liber­té humaine à celle du consom­ma­teur, et l’idée que toute pos­ture moder­ni­sa­trice ou pro­vo­ca­trice consti­tue­rait par défi­ni­tion un geste « rebelle » et anti­ca­pi­ta­liste – alors que c’est bien évi­dem­ment l’inverse.

L’empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, Jean-Claude Michéa (2010)

Dans la même veine, Michéa étant l’introducteur en France de l’œuvre de C. Lasch de même qu’un « socia­liste orwel­lien ». Il s’adresse prin­ci­pa­le­ment à la gauche, dont il est issu, pour en dénon­cer la tra­hi­son par son ral­lie­ment au capi­ta­lisme via la mon­dia­li­sa­tion et le « social-libéralisme ».

Sur la pen­sée orwel­lienne, lire son essai Orwell, anar­chiste tory (2000) : « Le désir d’être libre ne pro­cède pas de l’insatisfaction ou du res­sen­ti­ment, mais d’abord de la capa­ci­té d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre. »

La grande séparation. Pour une écologie de la crise, Hervé Juvin (2013)

Mani­feste de « l’écologie humaine », pour la diver­si­té des peuples et des cultures. Plai­doyer pour la redé­cou­verte du vrai sens de la poli­tique : main­te­nir les condi­tions de sur­vie des cultures et des civi­li­sa­tions dans leur originalité.

Voir aus­si Le ren­ver­se­ment du monde, poli­tique de la crise (2010), pre­mière vive cri­tique, après la crise des sub­primes, du sys­tème de mon­dia­li­sa­tion pro­mu par les Etats-Unis.

Fractures françaises, Christophe Guilluy (2010)

La des­crip­tion irré­fu­table d’une France minée par un sépa­ra­tisme social et cultu­rel. Der­rière le trompe-l’œil d’une socié­té apai­sée, l’affirmation d’une crise pro­fonde du « vivre ensemble ».

Crise économique ou crise du sens ? de Michel Drac (2010)

Pour­quoi l’Occident devient fou. Avec la fin du mythe pro­gres­siste de la crois­sance, c’est le « règne de la quan­ti­té » qu’il s’agit de remettre en cause.

La démondialisation, Jacques Sapir (2011)

Véri­table « bible éco­no­mique alter­na­tive » à l’ordre inter­na­tio­nal mar­chand. Une décons­truc­tion par­fois contes­table mais étayée du phé­no­mène de mon­dia­li­sa­tion, avec une néces­saire mise en pers­pec­tive his­to­rique (depuis Bret­ton Woods) et la défi­ni­tion de solu­tions nou­velles (en réa­li­té, stric­te­ment natio­nales). La « démon­dia­li­sa­tion » qu’il appelle de ses vœux est à la fois moné­taire, com­mer­ciale et finan­cière, ce qui en fait un manuel d’économie glo­bale tout à fait utile (la plu­part des éco­no­mistes s’attachant à un seul aspect) — et qui a l’avantage d’être court (250 p.) !

Lire aus­si Les éco­no­mistes contre la démo­cra­tie (2002), dénon­cia­tion de la tyran­nie des « experts » au détri­ment des peuples, et son blog sur le site de Marianne. Sur la cri­tique éco­no­mique de la mon­dia­li­sa­tion, ne pas oublier l’œuvre fon­da­trice de Mau­rice Allais : La mon­dia­li­sa­tion, la des­truc­tion des emplois et de la crois­sance – L’évidence empi­rique (1999).

Survivre à l’effondrement économique, Piero San Giorgio (2011)

La « conver­gence des catas­trophes » envi­sa­gée par G. Faye (sur­po­pu­la­tion, pénu­rie de pétrole et de matières pre­mières, dérè­gle­ments cli­ma­tiques, baisse de la pro­duc­tion de nour­ri­ture, taris­se­ment de l’eau potable, mon­dia­li­sa­tion débri­dée, dettes colos­sales, immi­gra­tion mas­sive, vio­lences urbaines, révoltes, révo­lu­tions, guerres…) entraî­ne­ra un effon­dre­ment éco­no­mique mas­sif et glo­bal qui ne lais­se­ra per­sonne, riche ou pauvre, indemne. Com­ment se pré­pa­rer ? Com­ment sur­vivre à ces pro­chaines années de grands chan­ge­ments qui seront à la fois sou­dains, rapides et violents ?

Une ana­lyse impla­cable en même temps qu’une somme de recom­man­da­tions pra­tiques sur les pro­duits à sto­cker, des cordes à pia­no pour fabri­quer des pièges au papier alu­mi­nium pour tapis­ser un four solaire… Sans doute salutaire.

Chronique du choc des civilisations, Aymeric Chauprade (4e édition 2015)

Un clas­sique pour tous ceux qui veulent com­prendre les enjeux du monde actuel à l’aune de l’analyse géo­po­li­tique – cette étude réa­liste des rap­ports de force dans l’espace et le temps long.

Appro­fon­dir cette dis­ci­pline avec le manuel Géo­po­li­tique : Constantes et Chan­ge­ments dans l’Histoire (Ellipses, 3e édi­tion, 2007).

Romans, récits, théâtre…

Le Cid, Corneille (1637)

Pour le sujet, d’actualité, la qua­li­té de la langue et des valeurs véhi­cu­lées par les per­son­nages – le XVIIe, le « Grand Siècle » de la civi­li­sa­tion fran­çaise et, par­tant, européenne.

Lire aus­si Racine, et en par­ti­cu­lier Phèdre (1677), mer­veilleux exemple d’adaptation de la mytho­lo­gie antique.

Mémoire d’Hadrien, Marguerite Yourcenar (1951)

L’un des pre­miers et des meilleurs romans his­to­riques, magni­fi­que­ment écrit et très soli­de­ment docu­men­té, où l’empereur Hadrien reprend lit­té­ra­le­ment vie sous les traits de l’un des der­niers libres esprits de l’Antiquité. Ou com­ment faire des lec­teurs contem­po­rains les com­plices de cette civilisation.

Le pape des escargots (1972) et Les étoiles de Compostelle (1982), par Henri Vincenot

La longue mémoire de la grande culture pay­sanne et vil­la­geoise fran­çaise, comme un « recours aux forêts » …

Les vraies richesses, Jean Giono (1937)

Ces « vraies richesses » sont celles de la terre, d’une pro­duc­tion mesu­rée, à l’échelle de l’homme, de ce qui lui est néces­saire et qui lui per­met de vivre en com­mu­nion avec la nature. Contre le pro­duc­ti­visme, « la folie de l’argent » et le nihi­lisme contem­po­rain : retrou­ver la joie des gestes simples, natu­rels. Un mani­feste éco­lo­gique par un vision­naire et un vir­tuose du sacré, qui per­met notam­ment de com­prendre en quoi l’écologie est fon­ciè­re­ment « de droite », car tra­di­tion­nelle, com­mu­nau­taire, et en réa­li­té pan­théiste : « Se déta­cher du dieu Argent pour retour­ner au vrai culte du dieu Pan, ou plu­tôt Dio­ny­sos. » Un ouvrage court (160 pages) qui consti­tue une bonne intro­duc­tion à l’œuvre de Gio­no, l’un de nos grands écri­vains rebelles aux excès de la modernité.

Voir dans la même veine Que ma joie demeure (1936) et Le Hus­sard sur le toit (1951) – ou le cho­lé­ra comme une allé­go­rie, un révé­la­teur per­met­tant de mettre à nu « les tem­pé­ra­ments les plus vils ou les plus nobles » dans des situa­tions extrêmes.

Martin Eden, Jack London (1926)

La noblesse d’âme et de cœur contre la peti­tesse du monde bourgeois.

Les Cantos, Ezra Pound (1915–1962, réédition 2013)

La quête d’une nou­velle civi­li­sa­tion, une ten­ta­tive tita­nesque pour ras­sem­bler dans un ensemble poé­tique l’esprit du monde tra­di­tion­nel, comme anti­dote à la déca­dence du monde moderne.

Le Camp des Saints, Jean Raspail (1973)

Pour échap­per à ce des­tin mor­ti­fère : faire l’inverse que ce qui y est décrit. Etre fiers (refu­ser la mau­vaise conscience, la culpa­bi­li­sa­tion de l’Europe), être forts (cou­ler les bateaux qui approchent, repous­ser les enva­his­seurs,…), être offen­sifs sur­tout (le scé­na­rio du « camp des Saints », à savoir l’attente rési­gnée des fins der­nières, étant pré­ci­sé­ment celui à éviter).

Le Seigneur des Anneaux, JRR Tolkien (1954–55)

L’essai le plus abou­ti de recons­truc­tion d’une mytho­lo­gie euro­péenne pour notre temps. Une approche dou­ble­ment syn­cré­tique : entre paga­nisme et chris­tia­nisme, entre mondes cel­tique et germano-scandinave.

Petit traité sur l’immensité du monde, Sylvain Tesson (2005)

Un trai­té de rébel­lion contre les faci­li­tés maté­rielles mais éga­le­ment intel­lec­tuelles d’un Occi­dent deve­nu triste et vieux. Une lec­ture rafraî­chis­sante, qui donne envie de prendre la route, sac au dos.

Le regard des princes à minuit, Erik L’Homme (2014)

Un habile exer­cice de réha­bi­li­ta­tion des valeurs che­va­le­resques dans des situa­tions contem­po­raines, à faire connaître en par­ti­cu­lier aux plus jeunes (ado­les­cents et jeunes adultes).

La zone du dehors, Alain Damasio (1999)

Bel exemple de roman de « science-fic­tion poli­tique », l’anticipation ser­vant natu­rel­le­ment la cri­tique sociale : ici, la façon dont des socié­tés dites « démo­cra­tiques » engendrent une idéo­lo­gie du contrôle. Ter­ri­ble­ment actuel !