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Oswald Spengler : une introduction, par Alain de Benoist

Constamment décrit comme un « prophète du déclin », Oswald Spengler mérite en réalité d’être lu aujourd’hui avant tout comme l’auteur d’une philosophie de l’histoire profondément originale, qui ne permet peut-être pas de prévoir automatiquement l’avenir (comment cela serait-il possible ?) mais qui, en aidant à mieux comprendre le passé, éclaire aussi notre présent. Introduction au n°59 de la revue Nouvelle Ecole.

Oswald Spengler : une introduction, par Alain de Benoist

En 1925, André Fauconnet pouvait écrire : « Depuis la fin de la guerre mondiale, aucune oeuvre philosophique n’a eu, dans l’Europe centrale, un retentissement comparable à celle de Spengler »1. Le propos est à peine exagéré. La parution du premier volume du Déclin de l’Occident, en avril 1918, quelques mois avant la fin la Première Guerre mondiale, fit l’effet d’un coup de tonnerre2. L’écho rencontré en Allemagne, en particulier, fut phénoménal, ainsi qu’en témoigne le nombre de livres et de brochures publiés à leur tour pour lui répondre, le commenter, l’encenser ou le critiquer. L’une des raisons de ce succès, comme le remarqua Ernst Cassirer, fut incontestablement le titre du livre, qui avait été inspiré à Spengler par un ouvrage d’Otto Seeck paru à la fin du XIXe siècle3.

Vio­lem­ment cri­ti­qué par Hein­rich Rickert et Otto Neu­rath4, trai­té de « tri­vial cochon » (tri­viale Sau­hund) par Wal­ter Ben­ja­min et de « Karl May de la phi­lo­so­phie » par Kurt Tuchols­ky, Spen­gler fut au contraire salué par Georg Sim­mel, à qui il avait envoyé un exem­plaire de son livre, comme l’auteur de la « phi­lo­so­phie de l’histoire la plus impor­tante depuis Hegel », ce qui n’était pas un mince com­pli­ment5. L’ouvrage fit aus­si grande impres­sion sur Lud­wig Witt­gen­stein, qui approu­vait le pes­si­misme de Spen­gler, ain­si que les grandes lignes de sa méthode, sur l’économiste Wer­ner Som­bart, ain­si que sur l’historien Eduard Meyer qui, après une dis­cus­sion de cinq heures avec l’auteur du Déclin de l’Occident, devint son admi­ra­teur et son ami6. Max Weber fut moins impres­sion­né, mais n’en invi­ta pas moins Spen­gler à prendre la parole dans le cadre de son sémi­naire de socio­lo­gie à l’Université de Munich en décembre 1919. Quant à Hei­deg­ger, qui cite sou­vent Spen­gler, mais ne lui a jamais consa­cré d’étude exhaus­tive, il pro­non­ça en avril 1920, à Wies­ba­den, une confé­rence sur Le déclin de l’Occident7.

Nouvelle Ecole N°59 : Oswald Spengler L’idée cen­trale de l’ouvrage, qui s’inscrit à la fois dans la tra­di­tion de la Kul­tur­kri­tik alle­mande et dans celle du « pes­si­misme cultu­rel », est que l’humanité n’a pas plus d’objectif pré-éta­bli, d’idée direc­trice, de plan orga­ni­sa­teur que « n’en a l’orchidée ou le papillon ». L’humanité est « un concept zoo­lo­gique, ou bien alors un mot vide de sens » (« Die Men­sch­heit hat kein Ziel, keine Idee, kein Plan, so wenig wie die Gat­tung der Schmet­ter­linge oder der Orchi­deen en Ziel hat. “Die Men­sch­heit” ist ein zoo­lo­gi­scher Begriff oder ein leeres Wort »)8. C’est la rai­son pour laquelle Spen­gler parle presque tou­jours de Welt­ges­chichte (« his­toire mon­diale »), et non d’Uni­ver­sal­ges­chichte (« his­toire uni­ver­selle »). Il n’y a donc pas d’« his­toire de l’humanité » au sens d’un pro­ces­sus homo­gène. Il n’y a que des his­toires sépa­rées cor­res­pon­dant aux diverses cultures, dont le déve­lop­pe­ment et le déclin obéissent aux mêmes lois. « Pour lui, comme l’écrit Lucian Bla­ga, une culture est un orga­nisme réel, doué d’une “âme” spé­ci­fique, laquelle se dis­tingue radi­ca­le­ment de l’âme indi­vi­duelle de cha­cun des hommes consti­tuant la col­lec­ti­vi­té »9.

Dans une page célèbre du Déclin de l’Occident, Spen­gler se com­pare lui-même à Coper­nic. De même que ce der­nier avait fait aban­don­ner la posi­tion géo­cen­trique au pro­fit de l’héliocentrisme, il se pro­pose d’abandonner l’européocentrisme qui a pré­do­mi­né jusque là. Il dis­tingue donc huit grandes cultures humaines, par­mi les­quelles la culture arabe (ou « magique »), dont il reven­dique la décou­verte. L’âme de l’Antiquité grecque est défi­nie comme « apol­li­nienne », celle de la culture occi­den­tale comme « faus­tienne ». L’âme faus­tienne a comme sym­bole l’espace tri­di­men­sion­nel infi­ni ; l’âme apol­li­nienne, le corps iso­lé (l’espace limi­té) ; la culture russe, la plaine sans bornes ; la culture chi­noise, le che­min dans la nature, et la culture arabe, l’espace-voûte10.

Paul Valé­ry décla­rait en 1919 : « Nous autres civi­li­sa­tions, savons main­te­nant que nous sommes mor­telles »11. C’est aus­si ce que Spen­gler affirme avec force. Reje­tant la divi­sion conven­tion­nelle Anti­qui­té-Moyen Age-moder­ni­té, il dis­tingue trois grandes périodes de la vie des cultures, cor­res­pon­dant à la nais­sance, au déve­lop­pe­ment his­to­rique et à la vieillesse sui­vie de la mort. Comme les plantes ou les espèces ani­males, les grandes cultures dis­posent donc d’une mor­pho­lo­gie qui va de pair avec un déve­lop­pe­ment inté­rieur par­cou­rant tou­jours les mêmes étapes : nais­sance, matu­ri­té, vieillesse et mort. La répé­ti­tion de ces styles n’a rien à voir avec l’Eternel Retour dont parle Nietzsche ; c’est plu­tôt un memen­to finis allant dans le sens d’une iné­luc­table imma­nence de la fin : « Il y a une crois­sance et une vieillesse des cultures, des peuples, des langues, des véri­tés, des dieux, des pay­sages, comme il y a des chênes, des pins, des fleurs, des branches, des feuilles, jeunes et vieux […] Chaque culture a ses pos­si­bi­li­tés d’expressions nou­velles qui germent, mûrissent, se fanent et dis­pa­raissent sans retour »12. Les cultures existent à leur plus haut stade lorsque l’âme qui les porte leur donne (et devient elle-même) une forme. Une nation se défi­nit elle-même comme un peuple por­té par le style d’une culture : « Völ­ker im Stil einer Kul­tur nenne ich Natio­nen ».

« Une culture meurt quand l’âme a réa­li­sé la somme entière de ses pos­si­bi­li­tés », écrit Spen­gler13, pro­po­sant ain­si une vision enté­lé­chique de l’histoire. Toute vraie tra­di­tion porte en elle-même sa propre fin : l’immanence de la fin est la condi­tion sine qua non de l’histoire. C’est aus­si le fon­de­ment de la concep­tion tra­gique de la vie. Lorsque la tra­di­tion et l’« âme » perdent leur puis­sance, sonne l’heure de la civi­li­sa­tion, qui est aus­si celle du déclin. Dans la civi­li­sa­tion, la vie sociale se concentre dans les grandes villes, au sein des­quelles les foules ano­nymes n’ont plus aucune pos­si­bi­li­té d’« être-en-forme » (In-Form sein)14. Le cita­din déra­ci­né de l’époque des villes mon­diales (« Welt­ges­chichte ist Stadt­ges­chichte ») se défi­nit comme un nou­veau nomade. Comme chez Klages, l’intellect abs­trait s’avère essen­tiel­le­ment des­truc­teur de vie15. Un autre trait des civi­li­sa­tions mou­rantes est qu’elles ont, pré­ci­sé­ment, avant tout peur de la mort : « La mort est meilleure que l’esclavage, disent les vieux pay­sans fri­sons. Ren­ver­sez cet apho­risme et vous aurez la for­mule de toutes les civi­li­sa­tions tar­dives »16. Le pas­sage du stade de la culture à celui de la civi­li­sa­tion a eu lieu au IVe siècle pour le monde gré­co-latin, au XIXe siècle pour la culture occi­den­tale. L’Europe entame en effet son déclin au moment même où l’idéologie du pro­grès et les phi­lo­so­phies opti­mistes (Comte, Spen­cer, Marx) battent leur plein. En Occi­dent, la civi­li­sa­tion s’identifie socio­lo­gi­que­ment à la domi­na­tion de la bour­geoi­sie, poli­ti­que­ment à la vic­toire du par­le­men­ta­risme et des par­tis, éco­no­mi­que­ment à la pré­do­mi­nance de l’argent. Le « déclin de l’Occident » coïn­cide avec ce que Wal­ter Rathe­nau appe­lait la « méca­ni­sa­tion du monde » et Kurt Brey­zig, la « méca­ni­sa­tion de l’âme ». Vient alors l’époque du « césa­risme » – qu’illustreront aus­si bien Lénine que Mus­so­li­ni –, qui est aus­si celle de l’impérialisme, du maté­ria­lisme, de la supré­ma­tie de la tech­nique, de la tech­no­cra­tie, des mani­pu­la­tions par la presse. L’Occident étend sa domi­na­tion dans le monde entier, mais ce n’est plus sa culture qu’il exporte. C’est sa civi­li­sa­tion.

Oswald Spen­gler a de toute évi­dence subi l’influence d’auteurs tels que Her­der, Bacho­fen, Bur­khardt, Scho­pen­hauer, Hae­ckel, Vai­hin­ger, Berg­son, Dil­they et Karl Lam­precht. Il faut sans doute y ajou­ter Vico, bien qu’il ne le cite jamais, et sur­tout Leo Fro­be­nius, dont la théo­rie des « cercles cultu­rels » a visi­ble­ment nour­ri ses idées sur l’« âme » des cultures. Mais les deux influences les plus déter­mi­nantes qui se sont exer­cées sur lui sont celles de Goethe et de Nietzsche. Dans sa pré­face au second volume du Déclin de l’Occident, Spen­gler pré­cise qu’il emprunte au pre­mier sa méthode, et au second son ques­tion­ne­ment.

C’est dans ce second volume que l’influence de Nietzsche appa­raît le plus mani­fes­te­ment, notam­ment lorsque Spen­gler dis­tingue entre les « faits » et les « véri­tés », ces der­nières n’étant selon lui que des construc­tions théo­riques sans rap­port avec la vie. Spen­gler reprend éga­le­ment à son compte l’opposition dres­sée par Nietzsche, dans Par-delà bien et mal (1886), entre la « morale des maîtres » et la « morale des esclaves », cette der­nière étant assi­mi­lée à une « morale de l’utilité » fon­dée sur l’esprit de ven­geance et le res­sen­ti­ment. Il approuve ce pro­pos de Nietzsche : « Bon et mau­vais sont des dis­tinc­tions de noble, bien et mal des dis­tinc­tions de prêtre », qu’il com­mente en ces termes : « Le plus mau­vais est sans hon­neur, là où le sou­ve­rain bien est sans péché »17. Il par­tage encore avec Nietzsche l’idée que la vie est tou­jours supé­rieure à l’intellect, qu’elle ne connaît ni sys­tème, ni pro­gramme, ni rai­son – et aus­si l’idée qu’il n’y a pas de véri­té abso­lue. Par la suite, il emprun­te­ra sou­vent à la cri­tique nietz­schéenne de la morale pour stig­ma­ti­ser la Répu­blique de Wei­mar ou pour dénon­cer le nihi­lisme, mais il pren­dra aus­si par­fois ses dis­tances (il n’est guère convain­cu, par exemple, par la figure de Zara­thous­tra)18.

Par la pers­pec­tive orga­ni­ciste et mor­pho­lo­gique qu’il ouvre sur l’histoire, Spen­gler pour­suit en outre une direc­tion de pen­sée inau­gu­rée par Goethe. L’étude de l’histoire est, à ses yeux, aux anti­podes de l’étude de la nature. Elle ne relève pas de la même méthode. L’histoire, domi­née par une fata­li­té irré­ver­sible, doit être appré­hen­dée de manière « phy­sio­gno­mique », qui est la seule façon per­met­tant de consta­ter que l’histoire d’une culture est sem­blable au dérou­le­ment spa­tio-tem­po­rel d’un orga­nisme. Spen­gler oppose donc la « phy­sio­gno­mie » à la cau­sa­li­té, car la civi­li­sa­tion, sou­mise au règne de la cau­sa­li­té, n’a plus d’histoire ; à la logique de la cau­sa­li­té, il oppose la logique du des­tin. « La consi­dé­ra­tion de l’histoire – ce que j’appelle tact phy­sio­gno­mique –, c’est la déci­sion du sang, la connais­sance des hommes éten­due au pas­sé et à l’avenir, le sens inné des per­sonnes et des situa­tions, de ce qui était évé­ne­ment, néces­saire, ce qui devait exis­ter, et non seule­ment une cri­tique scien­ti­fique et une connais­sance de dates ». Le carac­tère d’une culture, en d’autres termes, ne peut s’appréhender comme une construc­tion sta­tique, mais comme un pro­ces­sus d’interaction dyna­mique avec des fac­teurs à la fois inté­rieurs et exté­rieurs. Pour reprendre la célèbre dis­tinc­tion de Dil­they, Spen­gler ne cherche pas à expli­quer, mais à com­prendre l’histoire. C’est pour­quoi il redonne ses lettres de noblesse à l’analogie – dont l’Antiquité fai­sait grand usage –, et plus spé­cia­le­ment à l’analogie orga­nique19. Comme Hegel avant lui, oppo­sant l’« expé­rience vécue » (erle­ben) à la connais­sance abs­traite (erken­nen), il met en garde contre l’application aux choses vivantes des méthodes quan­ti­ta­ti­vistes, que ce soit celles de la « théo­rie raciale » ou de l’épistémologie scien­ti­fique. Et c’est bien enten­du l’étude « phy­sio­gno­mique » des autres cultures, qui ont déjà ache­vé leur cycle, qui lui per­met de pro­phé­ti­ser sur l’avenir de l’Occident.

De l’Occident, et non de l’Europe. Oswald Spen­gler rejette en effet ce der­nier terme : « Orient et Occi­dent sont des notions qui pos­sèdent une véri­table sub­stance his­to­rique. Europe n’est qu’un mot vide », explique-t-il au début du pre­mier volume du Déclin de l’Occident. Il écrit d’ailleurs le plus sou­vent « Europe » avec des guille­mets, esti­mant au sur­plus que l’Europe a ces­sé d’être un concept géo­gra­phique après les trans­for­ma­tions que Pierre le Grand a fait subir au XVIIIe siècle à la Rus­sie. Ce choix peut sur­prendre, dans la mesure où l’« Occi­dent » paraît asso­cier l’Europe et les Etats-Unis sous un même inti­tu­lé (qui a lui aus­si per­du sa signi­fi­ca­tion géo­gra­phique). Mais il faut se sou­ve­nir qu’à l’époque, le mot Abend­land, « Occi­dent », est d’usage cou­rant dans les milieux catho­liques et conser­va­teurs, tan­dis qu’Euro­pa est sur­tout uti­li­sé par les socia­listes et les libé­raux.

Quant au mot « déclin », il doit être appré­cié à sa juste mesure. En alle­mand, Unter­gang a le sens de « cré­pus­cule », mais aus­si de « matu­ra­tion » ou d’« accom­plis­se­ment » (Vol­len­dung). Spen­gler dira lui-même que l’Unter­gang n’évoque pas pour lui l’image d’un trans­at­lan­tique qui fait nau­frage, mais plu­tôt celle d’un vaste et gran­diose soleil cou­chant, com­pa­rai­son bien venue puisqu’étymologiquement, l’Occident est la terre du Cou­chant20.

Il reste que l’image du « déclin de l’Occident » n’a ces­sé d’être uti­li­sée pour entre­te­nir le reproche fait à Spen­gler de sou­te­nir une doc­trine empreinte de « fata­lisme » et, sur­tout, de « pes­si­misme »21. Ce reproche est-il fon­dé ? Spen­gler se veut en fait avant tout un « réa­liste », et le pes­si­misme dont il se réclame est tout autre chose que le « lâche pes­si­misme des petites âmes fati­guées qui craignent la vie et ne sup­portent pas la vue de la réa­li­té »22. Il s’en est lon­gue­ment expli­qué dans un texte paru en 1921, peu avant la sor­tie – le 20 mai 1922 – du second volume du Déclin de l’Occident23.

D’emblée, Spen­gler rejette l’ac­cu­sa­tion de pes­si­misme, « injure dont les éter­nels vieillards pour­suivent toute pen­sée qui ne se des­tine qu’aux pion­niers de demain ». Il dira certes que l’optimisme n’est qu’une lâche­té (« Opti­mis­mus ist Fei­gheit »), qu’il n’y a pas de rédemp­tion à attendre, pas d’espérance à culti­ver : seuls les rêveurs croient qu’il existe une issue24. Mais un vrai pes­si­misme impli­que­rait qu’il n’y ait plus de buts à atteindre. Spen­gler pense au contraire que l’homme occi­den­tal en a tel­le­ment encore que c’est bien plu­tôt le temps qui risque de lui faire défaut. Même si elle cor­res­pond au stade final de notre culture, la phase que nous vivons aujourd’­hui reste gran­diose : c’est « celle que le monde antique a connue dans l’in­ter­valle entre Cannes et Actium ». Il n’y a donc pas lieu de déses­pé­rer. Il faut seule­ment qu’il y ait concor­dance entre les efforts que l’on déploie, les buts que l’on se fixe et les pos­si­bi­li­tés que recèle le moment his­to­rique que nous vivons. Sans doute les pos­si­bi­li­tés archi­tec­to­niques de l’Eu­rope sont-elles épui­sées. Il n’y aura plus de Goethe, plus de Sha­kes­peare, plus de Bot­ti­cel­li, plus de Wag­ner. Mais il y aura de nou­veaux Césars, ain­si que l’avait pré­dit un auteur fran­çais mécon­nu du XIXe siècle25. Quel sera leur rôle ? Ce sera d’a­bord de mettre un terme à la poli­tique par­ti­sane, et d’en finir du même coup avec la « dic­ta­ture de l’argent » : « L’é­pée vain­cra l’argent, la volon­té du sei­gneur s’as­su­jet­ti­ra à nou­veau la volon­té du pirate ». Ce qui implique de refaire de la poli­tique un rap­port de forces : « Une puis­sance ne peut être détruite que par une autre, non par un prin­cipe, et il n’y en a point d’autre contre l’argent ».

Spen­gler ne prône donc nul­le­ment le renon­ce­ment, l’as­cèse néga­tive devant l’i­né­luc­table kali-yuga. Il ne se contente pas non plus, comme Evo­la, de vou­loir « che­vau­cher le tigre ». Il ne pro­fesse pas le déses­poir roman­tique d’un Gobi­neau. Etre « pes­si­miste » sous le pré­texte que notre culture approche de sa fin revient à ne plus vou­loir vivre sous le pré­texte qu’un jour nous mour­rons. Spen­gler sou­ligne en outre que s’il y a un déter­mi­nisme glo­bal qui pèse sur la culture, il n’y a pas de déter­mi­nisme indi­vi­duel. L’homme a tou­jours la pos­si­bi­li­té de res­ter fidèle à l’i­dée qu’il se fait de lui-même. Un « par­ti pris vital » est tou­jours pos­sible. C’est ce que Spen­gler appel­le­ra le « choix d’A­chille » : « Mieux vaut une vie brève, pleine d’ac­tion et d’é­clat, plu­tôt qu’une exis­tence pro­lon­gée, mais vide » (« Lie­ber ein kurzes Leben voll Tat und Ruhm als ein langes ohne Inhalt »)26. Pour­quoi dans ces condi­tions fau­drait-il espé­rer avant d’en­tre­prendre ? L’homme de qua­li­té n’en­tre­prend pas parce qu’il peut réus­sir. Il entre­prend parce qu’il doit entre­prendre. On connaît la maxime du Taci­turne, et aus­si la belle devise han­séa­tique : Navi­gare necesse est, vivere non est necesse. Ici, il faut évi­dem­ment citer les pages finales de L’homme et la tech­nique : « Nous devons pour­suivre avec vaillance, jus­qu’au terme fatal, le che­min qui nous est tra­cé. Il n’y a pas d’al­ter­na­tive. Notre devoir est de nous incrus­ter dans cette posi­tion inte­nable, sans espoir, sans pos­si­bi­li­té de ren­fort. Tenir, tenir à l’exemple de ce sol­dat romain dont le sque­lette a été retrou­vé devant une porte de Pom­péi et qui, durant l’é­rup­tion du Vésuve, mou­rut à son poste parce qu’on avait omis de venir le rele­ver. Voi­là qui est noble. Voi­là qui est grand. Une fin hono­rable est la seule chose dont on ne puisse pas frus­trer un homme ». En fin de compte, l’é­thique aura le der­nier mot : « Celui qui est digne de quelque chose fini­ra par triom­pher ». Jusque dans son appa­rente rigi­di­té, le sys­tème spen­glé­rien est donc, du moins pour les âmes fortes, un remède au pes­si­misme. C’est ce que constate Key­ser­ling, qui pour­tant ne l’apprécie pas, en disant de cette rigi­di­té que, « satis­fai­sant plei­ne­ment la par­tie de l’être qui réclame la pré­des­ti­na­tion et l’ir­ra­tio­na­li­té, elle ne fait que sti­mu­ler d’au­tant plus son désir de liber­té à se déployer dans l’ac­tion »27. Le memen­to finis qui est à la base de la phi­lo­so­phie de l’histoire de Spen­gler consti­tue aus­si bien le socle d’une éthique héroïque – dans la mesure même où aucun pro­jet ne peut outre­pas­ser les limites assi­gnées par l’histoire.

De même, lors­qu’il prône le « prus­sia­nisme »28, c’est d’a­bord à un style que Spen­gler se réfère – l’é­thique du devoir, à base d’im­per­son­na­li­té active et de sens de l’hon­neur – , et non à une appar­te­nance his­to­rique ou à un lieu de nais­sance. C’est en ce sens éga­le­ment qu’il oppose le « socia­lisme éthique », de carac­tère « romain-prus­sien » (römisch-preußisch), au « socia­lisme éco­no­mique », c’est-à-dire au mar­xisme, qui n’est qu’un « capi­ta­lisme d’en bas » (Kapi­ta­lis­mus von unten). Le « socia­lisme prus­sien » dont il se réclame est un socia­lisme des devoirs, non des reven­di­ca­tions. Ce n’est pas tant une doc­trine éco­no­mique qu’un style de vie, fon­dé avant tout sur le ser­vice et la tenue, le style imper­son­nel et l’esprit de com­mu­nau­té. Pour les indi­vi­dus comme pour les peuples, il s’agit de se mettre « en forme » par le biais d’un prin­cipe. Or, la liber­té inté­rieure ne s’atteint que dans la dis­ci­pline et le ser­vice : « Telle est notre liber­té : c’est elle qui nous affran­chit du joug de l’individualisme et de son éco­no­mie arbi­traire »29. Le socia­lisme prus­sien doit être por­té par la volon­té de puis­sance de l’âme faus­tienne, qui cherche à mettre en forme la masse pour lui don­ner un style. La Prusse est donc pour Spen­gler un « mythe » idéo­lo­gique plus encore qu’une réa­li­té his­to­rique : il y a des « Prus­siens » par­tout. C’est sur cette base que Spen­gler dénonce le libé­ra­lisme (« l’Angleterre inté­rieure ») et le capi­ta­lisme (« la domi­na­tion de l’argent ») : « Cha­cun pour soi, voi­là qui est anglais ; cha­cun pour tous, voi­là qui est prus­sien » (« Jeder für sich : das ist english ; alle für alle : das ist preußisch »)30. Mais c’est aus­si la rai­son pour laquelle cer­tains auteurs de gauche ont constam­ment repré­sen­té le « socia­lisme prus­sien » comme une simple forme d’impérialisme qui ne s’attaque au capi­ta­lisme finan­cier que pour mieux pré­ser­ver les pri­vi­lèges du capi­ta­lisme indus­triel, sans voir que ce der­nier n’est pas moins exploi­teur et pré­da­teur que l’autre31. Ce à quoi Spen­gler rétorque que c’est bien plu­tôt le mar­xisme qui n’a pas su s’éloigner suf­fi­sam­ment des fon­de­ments éco­no­mistes du capi­ta­lisme libé­ral, la preuve en étant que « le grand mou­ve­ment qui se sert de la phra­séo­lo­gie de Marx a fait dépendre, non les entre­pre­neurs de leurs ouvriers, mais les deux de la Bourse »32.

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Une his­toire com­plète de la récep­tion de l’œuvre de Spen­gler reste encore à écrire. On est bien ren­sei­gné pour l’Allemagne, l’Italie, la France, l’Espagne, la Rou­ma­nie. Quelques essais ont aus­si été publiés sur la Suède et l’Amérique latine33. Dans le domaine anglo-saxon, c’est plu­tôt jusqu’à pré­sent la non-récep­tion qui a pré­va­lu34, mais on sait néan­moins que Spen­gler a exer­cé une influence consi­dé­rable sur des his­to­riens comme Arnold J. Toyn­bee – sur­nom­mé lui-même par­fois le Spen­gler de la seconde Guerre mon­diale – ou des socio­logues comme Piti­rim Soro­kin35. Hen­ry Kis­sin­ger, quant à lui, s’est maintes fois décla­ré fas­ci­né par les thèses de Spen­gler, qui furent aus­si le sujet de sa thèse de doc­to­rat36.

Outre-Atlan­tique, l’intérêt pour Spen­gler a été relan­cé à date plus récente par le débat sur le « choc des civi­li­sa­tions » ouvert par Samuel Hun­ting­ton dans son célèbre article paru en 1993 dans la revue Forei­gn Affairs, auquel a fait suite trois ans plus tard un livre à suc­cès. Les deux auteurs ont alors été fré­que­ment com­pa­rés37. Cette com­pa­rai­son a tou­te­fois très vite atteint ses limites. S’il est exact que Hun­ting­ton cherche, sous le triple patro­nage d’Arnold Toyn­bee, d’Oswald Spen­gler et de Fer­nand Brau­del, à oppo­ser l’idée de plu­ra­li­té du monde à celle de civi­li­sa­tion uni­ver­selle, ce qui l’amène à dis­tin­guer neuf grands foyers de « civi­li­sa­tion », l’auteur amé­ri­cain n’assimile nul­le­ment pas les cultures à des orga­nismes et ne croit pas un ins­tant qu’elles soient néces­sai­re­ment vouées au déclin et à la mort. En outre, comme la plu­part des Anglo-Saxons, il ignore lar­ge­ment l’opposition que fait Spen­gler entre culture et civi­li­sa­tion, même s’il uti­lise l’expression de « cercles cultu­rels »38.

En France, Oswald Spen­gler est loin d’être un incon­nu. Parue ori­gi­nel­le­ment en 1931–33, la tra­duc­tion fran­çaise du Déclin de l’Occident, due à Mohand Taze­rout39, a été réédi­tée régu­liè­re­ment chez Gal­li­mard, d’abord en 1943, puis à par­tir de 1948. Mar­cel Brion, entre autres, en a fait dans Le Monde (11 octobre 1949) un élo­gieux compte ren­du. Lui ont fait suite, au fil des décen­nies, des tra­duc­tions des Années déci­sives (1934), L’homme et la tech­nique (1958), Ecrits his­to­riques et phi­lo­so­phiques – Pen­sées (1979), Prus­sia­ni­té et socia­lisme (1986). La plu­part des textes poli­tiques (Poli­tische Pflich­ten der deut­schen Jugend, 1924, Neu­bau des Deut­schen Reiches, 1924, Die Wirt­schaft, 1924, Der Staat, 1924, Poli­tische Schrif­ten, 1932, etc.) res­tent en revanche tou­jours inac­ces­sibles au public fran­çais non ger­ma­no­phone, de même que les écrits post­humes (Urfra­gen, 1965, Früh­zeit der Welt­ges­chichte, 1966), la cor­res­pon­dance (Briefe, 1913–1936) et, bien enten­du, les inédits. Quant aux rares livres consa­crés en langue fran­çaise à Spen­gler, publiés par des édi­teurs mar­gi­naux ou peu connus, ils n’ont pra­ti­que­ment jamais tou­ché le grand public40.

Les his­to­riens fran­çais se sont mon­trés en géné­ral très réser­vés vis-à-vis de Spen­gler, même s’il leur est arri­vé de le lire atten­ti­ve­ment et de le com­men­ter41. L’une des rai­sons de cette hos­ti­li­té lar­vée est sans doute le carac­tère pro­fon­dé­ment ger­ma­nique des caté­go­ries spen­glé­riennes, qui heurtent de plein fouet quelques unes des cer­ti­tudes de la tra­di­tion « libé­rale » fran­çaise. Il y a pour­tant eu quelques excep­tions. La fécon­di­té de la pen­sée de Spen­gler pour l’a­na­lyse des cultures arabes a été recon­nue par Hichem Djaït42. Des auteurs comme Julien Freund ou Gil­bert Durand ont repris à leur compte cer­tains élé­ments de sa poli­to­lo­gie. Et dans son Plai­doyer pour une Europe déca­dente, Ray­mond Aron n’a pas man­qué d’é­vo­quer, à pro­pos de Spen­gler et de Pare­to, la per­sis­tance de cette pen­sée à laquelle lui-même ne sous­cri­vait pas : « En marge de l’i­déo­lo­gie domi­nante, celle du pro­grès, une autre phi­lo­so­phie de l’his­toire sur­vit dans l’ombre, char­gée d’op­probre, par­fois mau­dite, celle qui dénonce les idoles modernes, annon­cia­trices de la déca­dence… »43.

Mais l’influence de Spen­gler s’est aus­si exer­cé de façon indi­recte et plus sub­tile. On en per­çoit l’écho, semble-t-il, dans la théo­rie des « champs épis­té­miques » d’un Michel Fou­cault, voire dans le struc­tu­ra­lisme d’un Lévi-Strauss, ou encore dans la théo­rie des « sphères » d’un Peter Slo­ter­dijk. Dans un article paru en 1983, Jacques Bou­ve­resse évo­quait cette influence à pro­pos de l’idéologie struc­tu­ra­liste et post-struc­tu­ra­liste (Michel Fou­cault, Paul Veyne, Gilles Deleuze) et en reti­rait la conclu­sion – très déplai­sante à ses yeux – d’une forte actua­li­té de la pen­sée de l’auteur du Déclin de l’Occident44.

Par­mi tous les reproches que l’on a adres­sés à Spen­gler, ceux qui visent son « pes­si­misme » sont pro­ba­ble­ment les moins bien fon­dés : l’important n’est pas en effet de savoir si sa phi­lo­so­phie de l’histoire est « déses­pé­rante », ce qui ne peut rele­ver que d’un juge­ment sub­jec­tif, mais si elle est cor­res­pond à la réa­li­té. D’autres reproches, comme ceux qui concernent son éta­tisme rigide, l’importance exces­sive qu’il attri­bue aux grands hommes, son usage abu­sif de l’analogie, le façon dont il sous-estime la plas­ti­ci­té de la nature humaine, ou dont il légi­time l’« arrai­son­ne­ment » du monde (« der Mensch ist ein Raub­tier », écrit-il dans les Années déci­sives, ce qui n’est pas sans évo­quer la « blonde Bes­tie » dont par­lait Nietzsche), méritent sans doute un exa­men plus appro­fon­di

A côté de cela, les apports de Spen­gler sont consi­dé­rables. Son intui­tion fon­da­men­tale de la dis­con­ti­nui­té du temps his­to­rique et de l’ir­ré­duc­ti­bi­li­té des cultures humaines, s’est révé­lée d’une grande fécon­di­té, qui semble jus­ti­fier l’o­pi­nion de Taze­rout, selon laquelle ce « pos­tu­lat de non-conti­nui­té » consti­tue la « seule hypo­thèse viable pour une connais­sance scien­ti­fique des phé­no­mènes de l’his­toire ». Le grand mérite de Spen­gler est en effet d’a­voir radi­ca­le­ment contes­té le mythe d’une his­toire linéaire unique, le mythe d’une « his­toire au sin­gu­lier » qui se dérou­le­rait, selon un pro­ces­sus gou­ver­né par l’i­dée de « pro­grès », vers une fin néces­saire, en fonc­tion d’un sens (dans la double accep­tion de ce terme) glo­ba­le­ment irré­ver­sible. Spen­gler montre le carac­tère objec­ti­ve­ment absurde des notions de « pro­grès de l’hu­ma­ni­té », de pas­sé radi­ca­le­ment « péri­mé » et défi­ni­ti­ve­ment cou­pé du pré­sent, de futur néces­sai­re­ment « radieux ». Il remet en cause, du même coup, la concep­tion biblique du temps his­to­rique. Par suite, dans la mesure où il récuse l’his­to­rio­gra­phie clas­sique qui réduit l’his­toire occi­den­tale au sché­ma Anti­qui­té-Moyen Age-temps modernes, il pose les bases d’une ana­lyse his­to­rique ouverte, impli­quant, avec la fin de l’u­ni­ver­sa­lisme his­to­rique, la fin de l’eth­no­cen­trisme. Il n’est plus ques­tion désor­mais de juger toutes les cultures selon les cri­tères de l’Oc­ci­dent. Rom­pant avec la pen­sée « pto­lé­maïque », Spen­gler réha­bi­lite les cultures asia­tiques et orien­tales. Il célèbre la civi­li­sa­tion arabe, constam­ment calom­niée par une Eglise en mal de recon­quis­ta. Il sou­ligne l’im­por­tance et la gran­deur des cultures de l’A­mé­rique pré­co­lom­bienne éra­di­quées par le catho­li­cisme his­pa­nique. Met­tant par ailleurs avec bon­heur l’ac­cent sur l’« âme des peuples », sur la per­ma­nence des tem­pé­ra­ments natio­naux, mais aus­si sur leurs pseu­do­mor­phoses, insis­tant sur le style qui « met en forme les peuples, les nations et les cultures », sur l’as­pect syn­chro­nique de l’his­toire plus encore que sur son apsect dia­chro­nique, il appa­raît comme un pré­cur­seur de l’é­tude moderne des struc­tures et des men­ta­li­tés.

Théo­ri­cien du mou­ve­ment natio­nal alle­mand et repré­sen­tant exem­plaire de la Révo­lu­tion Conser­va­trice, Spen­gler, ain­si que l’avait remar­qué Ador­no, a aus­si été l’un des pre­miers à for­mu­ler des inquié­tudes qui resur­gissent aujourd’hui de toutes parts. Sa cri­tique de la « civi­li­sa­tion » comme phase ter­mi­nale de la culture, qui rejoint l’opposition faite par Fer­di­nand Tön­nies entre socié­té et com­mu­nau­té, son ana­lyse de la « ville mon­diale », ses dia­tribes contre l’« esprit mer­can­tile » (Krä­mer­geist) et le capi­ta­lisme, sa dénon­cia­tion du « feuille­to­nisme » – la sous-culture jour­na­lis­tique – et de la dic­ta­ture des médias, témoignent de son oppo­si­tion réso­lue à une socié­té carac­té­ri­sée par la consom­ma­tion et le spec­tacle, l’hy­per­tro­phie urbaine, le quan­ti­ta­ti­visme, la crois­sance sau­vage, la pré­do­mi­nance des valeurs mar­chandes, et par une ratio­na­li­té sans âme qui, deve­nant à elle-même sa propre fin, s’ins­ti­tue pro­gres­si­ve­ment en rai­son uni­ver­selle. L’a­ve­nir de l’Oc­ci­dent, dit Spen­gler, c’est la pen­sée orga­ni­sa­trice dévo­rant la réa­li­té orga­nique, l’ob­ses­sion du ren­de­ment épui­sant le monde, la dégra­da­tion de la volon­té de dépas­se­ment de soi en pro­duc­ti­visme effré­né, l’ex­ten­sion du nivel­le­ment éga­li­taire et de la dic­ta­ture de l’argent, le triomphe de l’u­ti­li­ta­risme et de l’é­goïsme indi­vi­duel, enfin l’as­ser­vis­se­ment de l’o­pi­nion et l’a­lié­na­tion des consciences par la dif­fu­sion de stan­dards de réfé­rence tirant tou­jours plus les esprits vers le plus spec­ta­cu­laire, le plus super­fi­ciel et le plus bas. Le déclin de l’Occident, de ce point de vue, n’est qu’un autre nom de la déca­dence – c’est-à-dire de ce moment où, comme il est dit dans L’homme et la tech­nique, « toutes les choses vivantes ago­nisent dans l’é­tau de l’or­ga­ni­sa­tion », tan­dis qu’« un monde arti­fi­ciel pénètre le monde natu­rel et l’empoisonne », et que la civi­li­sa­tion elle-même devient une « machine fai­sant ou essayant de tout faire méca­ni­que­ment ».

Au cours de son exis­tence, Spen­gler a été le témoin de trois révo­lu­tions : la révo­lu­tion bol­che­vique russe de 1917, la révo­lu­tion socia­liste alle­mande de 1918–20 et la révo­lu­tion natio­nale-socia­liste de 1933. L’a­na­lyse qu’il fait en 1933 dans les Années déci­sives se res­sent de cette expé­rience. Dans ce livre, Spen­gler s’ef­force d’é­lu­ci­der le sens et la por­tée de deux nou­velles révo­lu­tions dont il pressent les déve­lop­pe­ments futurs : la « révo­lu­tion mon­diale blanche » (weiße Wel­tre­vo­lu­tion) et la « révo­lu­tion mon­diale des peuples de cou­leur » (far­bige Wel­tre­vo­lu­tion). La pre­mière consiste dans le sou­lè­ve­ment des masses urba­ni­sées contre les élites diri­geantes. Elle abou­tit, selon lui, à l’ef­fon­dre­ment de toutes les struc­tures orga­niques, de toutes les formes anciennes d’au­to­ri­té, au pro­fit, non de formes nou­velles, mais d’une désa­gré­ga­tion géné­ra­li­sée du corps social. La seconde, évo­quée dès 1924 dans le dis­cours pro­non­cé devant les étu­diants de Würz­burg, consiste dans la remise en cause par les peuples de cou­leur de l’hé­gé­mo­nie occi­den­tale. Ces deux révo­lu­tions sont des­ti­nées dans l’a­ve­nir à n’en faire qu’une, car, affirme Spen­gler, le pro­lé­ta­riat déra­ci­né des pays occi­den­taux pour­rait bien faire alliance avec les masses poli­tiques du Tiers-monde.

Face à ce double mou­ve­ment qui s’an­nonce à l’é­chelle mon­diale, l’o­pi­nion de Spen­gler est que le natio­nal-socia­lisme est inca­pable d’y faire face, et qu’il est, de sur­croît, incons­cient de son enjeu. Cette incons­cience vient du fait qu’il n’a pas, vis-à-vis du deve­nir his­to­rique, ce « tact phy­sio­gno­mique » qui per­met de savoir à quel stade se trouve la culture occi­den­tale, et du fait, éga­le­ment, que face à une révo­lu­tion mon­diale, il conti­nue de rai­son­ner de façon insu­laire. En fait, pour la culture occi­den­tale, le temps des renais­sances est ter­mi­né. Le temps n’est pas non plus aux « amé­lio­ra­teurs du monde » (Welt­bes­se­rer), aux déma­gogues plé­béiens, mais aux Césars froids, imper­son­nels, « prus­siens ». Le temps est au « réa­lisme héroïque », à la défense déses­pé­rée des postes conquis.

Cette ana­lyse est évi­dem­ment assez ambi­guë. Spen­gler a certes le mérite de pré­voir une évo­lu­tion des rap­ports mon­diaux qui, de son temps, étaient loin d’être évi­dents. Il constate que les puis­sances mon­tantes – Etats-Unis, Japon, Rus­sie, Tiers-monde – ne sont pas des puis­sances euro­péennes, et il est conscient des consé­quences qui vont en résul­ter. Les peuples blancs, dit-il, « négo­cient aujourd’­hui alors qu’ils com­man­daient hier, et [ils] devront flat­ter demain pour pou­voir négo­cier ». Dans les Etats-Unis, il voit un dino­saure poli­tique – corps énorme, cer­veau minus­cule –, à la classe diri­geante « spi­ri­tuel­le­ment pri­mi­tive » (geis­tig pri­mi­tive) et dont l’his­toire repré­sente une tra­gique dévia­tion de l’es­prit faus­tien vers les valeurs quan­ti­ta­tives, uti­li­ta­ristes et mar­chandes : « La volon­té de puis­sance faus­tienne est là, mais un mou­ve­ment méca­nique et sans âme s’est sub­sti­tué au déve­lop­pe­ment orga­nique et vivant ». Convain­cu, comme Dani­levs­ki, de l’an­ti­no­mie radi­cale exis­tant entre l’âme occi­den­tale et l’âme slave, il pré­dit par ailleurs à la Rus­sie un grand ave­nir « reli­gieux » : l’empire russe, s’il par­vient à sur­mon­ter la « pseu­do­mor­phose pétri­nienne », peut à ses yeux être l’a­morce d’un cycle cultu­rel à venir. A par­tir des affi­ni­tés pro­fondes qui peuvent, par-delà de ce qui les sépare, réunir la Rus­sie et les Etats-Unis, il voit aus­si se des­si­ner des coa­li­tions – ce qu’on appel­le­rait aujourd’­hui la poli­tique des blocs – qui consti­tuent le pire dan­ger qui puisse guet­ter l’Al­le­magne et l’Eu­rope. Il pré­voit enfin le vieillis­se­ment des popu­la­tions euro­péennes et rap­pelle volon­tiers que la nata­li­té est aus­si un fac­teur poli­tique.

D’un autre côté, ses vues concer­nant la « révo­lu­tion mon­diale des peuples de cou­leur », sans tom­ber au niveau d’un Madi­son Grant ou d’un Lothrop Stod­dard, res­tent quand même assez som­maires. Spen­gler pré­voit déjà la déco­lo­ni­sa­tion, mais il n’y a pas pas chez lui la sym­pa­thie poli­tique pour les mou­ve­ments anti­co­lo­nia­listes que l’on trouve chez un Ernst Nie­kisch, un Gre­gor Stras­ser ou un Ernst Revent­low, mais aus­si, par­mi les Jung­kon­ser­va­tive, chez un Karl Hoff­mann, direc­teur des archives du Poli­tische Kol­leg45. On peut aus­si lui repro­cher de voir dans le Tiers-monde une enti­té homo­gène, qui s’op­po­se­rait glo­ba­le­ment à un « Occi­dent » tout aus­si uni­taire. Cette erreur, il est vrai, n’a ces­sé d’être com­mise jus­qu’à nos jours par des auteurs de toutes opi­nions. L’al­liance que décrit Spen­gler comme pro­bable, sinon comme iné­luc­table, entre le pro­lé­ta­riat occi­den­tal et le Tiers-monde ne laisse pas moins son­geur – même si, à l’é­poque des luttes anti­co­lo­niales, une telle pers­pec­tive a pu se cris­tal­li­ser ici ou là. On constate éga­le­ment que Spen­gler laisse entiè­re­ment de côté la pro­blé­ma­tique des rap­ports entre la Chine et la Rus­sie. Concer­nant l’évolution des socié­tés occi­den­tales, il n’a pas pré­vu la mon­tée du réfor­misme ni l’affaiblissement « consen­suel » de la lutte des classes. Il se trompe aus­si lors­qu’il annonce la pro­chaine dés­in­té­gra­tion du sys­tème par­le­men­taire et par­ti­to­cra­tique par­tout dans le monde : l’é­poque qui a sui­vi la Deuxième Guerre mon­diale n’a pas été carac­té­ri­sée par le déclin des par­tis et la mon­tée des « Césars », bien au contraire. Il y a encore une cer­taine contra­dic­tion entre sa cri­tique très vive de la « dic­ta­ture » des médias et le fait qu’il semble tenir pour pos­sible l’exis­tence d’un pou­voir qui n’au­rait pas besoin d’y recou­rir.

Constam­ment décrit comme un « pro­phète du déclin », Oswald Spen­gler mérite en réa­li­té d’être lu aujourd’hui avant tout comme l’auteur d’une phi­lo­so­phie de l’histoire pro­fon­dé­ment ori­gi­nale, qui ne per­met peut-être pas de pré­voir auto­ma­ti­que­ment l’avenir (com­ment cela serait-il pos­sible ?) mais qui, en aidant à mieux com­prendre le pas­sé, éclaire aus­si notre pré­sent.

Alain de Benoist
Source :
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Notes et références

  1. André Fau­con­net, Un phi­lo­sophe alle­mand contem­po­rain : Oswald Spen­gler, le pro­phète du « Déclin de l’Oc­ci­dent », Félix Alcan, 1925, p. V.
  2. Spen­gler avait com­men­cé à tra­vailler sur son livre dès 1911. Au moment de rédi­ger la pré­face du pre­mier volume, en 1917, il se refu­sait encore à croire à la défaite de l’Allemagne.
  3. Otto Seeck, Ges­chichte der Unter­gang der anti­ken Welt, Sie­men­roth u. Worms, Ber­lin 1895.
  4. Cf. Hein­rich Rickert, Das Phi­lo­so­phie des Lebens. Dars­tel­lung und Kri­tik der phi­lo­so­phi­schen Modes­trö­mun­gen unse­rer Zeit, Mohr, Tübin­gen 1920 ; Otto Neu­rath, Anti-Spen­gler, Call­way, Mün­chen 1921.
  5. Cf. Oswald Spen­gler, Briefe 1913–1936, C.H. Beck, Mün­chen 1963, pp. 109 et 114. Le déclin de l’Occident est pro­ba­ble­ment le der­nier livre que Sim­mel ait eu le temps de lire avant de mou­rir. Spen­gler semble avoir lui-même subi l’influence, peu remar­quée, de Sim­mel. Cf. Galin Tiha­nov, « Europäische Iden­tität – Sim­mel, Spen­gler, Freyer », in Sezes­sion, Albers­ro­da, octobre 2004, pp. 42–45 ; « Ideas of Europe in Twen­tieth-Cen­tu­ry Ger­ma­ny : from Sim­mel to Spen­gler and Hans Freyer », in Jeró­ni­mo Moli­na (éd.), « Liber Ami­co­rum » ofre­ci­do a Gün­ter Maschke, n° spé­cial de la revue Empre­sas polí­ti­cas, Mur­cia, 10–11, 2008, pp. 135–151. Cette influence a cepen­dant par­fois été niée (cf. Man­fred Schrö­ter, Meta­phy­sik des Unter­gangs, Leib­niz, Mün­chen 1949, p. 87).
  6. Cf. Anton Mir­ko Kota­nek, Oswald Spen­gler in sei­ner Zeit, C.H. Beck, Mün­chen 1968, pp. 72 et 349 ; Eduard Meyer, « Spen­glers Unter­gang des Abend­landes », in Deutsche Lite­ra­tur­zei­tung, 1924, pp. 1759–1780 (texte d’une confé­rence pro­non­cée au congrès des his­to­riens alle­mands de 1924). Spen­gler fit la connais­sance d’Eduard Meyer en 1923. Lors de sa mort, en 1930, il dira qu’il fut peut-être le seul au monde à l’avoir vrai­ment com­pris.
  7. La notion hei­deg­ge­rienne de Ge-Stell semble avoir subi l’empreinte des caté­go­ries de pen­sée spen­glé­riennes. Cf. Ad Ver­bugge, « Heim­kehr des Abend­landes. Nietzsche und die Ges­chichte des Nihi­li­mus im Den­ken von Spen­gler und Hei­deg­ger », in Alfred Den­ker, Marion Heinz, John Sal­lis et al. (Hg.), Hei­deg­ger und Nietzsche, Karl Alber, Freiburg/M. 2005, pp. 222–238. Sur la ques­tion de la tech­nique, en revanche, les deux auteurs divergent com­plè­te­ment. Pour Hei­deg­ger, la tech­nique n’est que de la méta­phy­sique réa­li­sée (la domi­na­tion et l’arraisonnement de la tota­li­té des étants par la sub­jec­ti­vi­té humaine), tan­dis que Spen­gler, dans L’homme et la tech­nique (1931), en fait un outil qui, mis au ser­vice de l’âme faus­tienne, per­met­trait de renouer avec un cer­tain opti­misme de la puis­sance.
  8. Le déclin de l’Occident, vol. 1, Gal­li­mard, Paris 1948, p. 33.
  9. Lucian Bla­ga, « Oswald Spen­gler et la phi­lo­so­phie de l’histoire », in L’être his­to­rique, Librai­rie du Savoir, Paris 1991, p. 183.
  10. Pour Bla­ga, qui déve­loppe lui aus­si une théo­rie des champs sty­lis­tiques, le sym­bole de la culture rou­maine est l’« espace spi­ri­tuel ondu­lé ».
  11. Paul Valé­ry, Œuvres, vol. 1, Gal­li­mard-Pléiade, Paris 1957, p. 988.
  12. Le déclin de l’Occident, op. cit., vol. 1, p. 33.
  13. Ibid., vol. 1, p. 114.
  14. Cf. Carl E. Schorske, « La ville dans la pen­sée euro­péenne : de Vol­taire à Spen­gler », in Poli­tiques, 3, été 1992, pp. 157–186.
  15. Lud­wig Klages, cepen­dant, récuse aus­si la poli­tique et l’histoire en tant que pro­duits de l’esprit, alors que Spen­gler les réha­bi­lite hau­te­ment en les asso­ciant à la volon­té de puis­sance.
  16. Le déclin de l’Occident, op. cit., vol. 2, p. 171.
  17. Ibid., vol. 2, p. 314.
  18. Cf. John Far­ren­kopf, « Nietzsche, Spen­gler, and the Poli­tics of Cultu­ral Des­pair », in Inter­pre­ta­tion, 1992, 2, pp. 165–174 ; Frits Boter­man, « Zur Frage der deut­schen Kul­tur. Oswald Spen­gler und Frie­drich Nietzsche », in Hans Ester et Mein­dert Evers (Hg.), Zur Wir­kung Nietzsches, König­shau­sen u. Neu­mann, Würz­burg 2001, pp. 125–137.
  19. C’est sur ce goût de l’analogie qu’ironisera Robert Musil en disant que sa façon de faire « évoque le zoo­lo­giste qui clas­se­rait par­mi les qua­dru­pède les chiens, les tables, les chaises et les équa­tions du 4e degré » (« Esprit et expé­rience. Remarques pour des lec­teurs réchap­pés du déclin de l’Occident », in Essais, Seuil, Paris 1984, p. 100). Cf. aus­si Hans Meyer, Die Funk­tion der Ana­lo­gie im Werk Oswald Spen­glers, l’auteur, Frei­burg 1976.
  20. Cf. Peter Log­ghe, « Onder­gang van het Avond­land. Het deca­den­tie­be­grip bij Spen­gler en Evo­la », in TeKos, Wij­ne­gem, 2e trim. 2004, pp. 3–12.
  21. Sur le pes­si­misme spen­glé­rien, cf. Michael Pauen, Pes­si­mis­mus. Ges­chichts­phi­lo­so­phie, Meta­phy­sik und Moderne von Nietzsche bis Spen­gler, Aka­de­mie, Ber­lin 1997, pp. 181–210.
  22. Oswald Spen­gler, Années déci­sives, Coper­nic, Paris 1980, p. 50.
  23. Inti­tu­lé « Pes­si­mis­mus ? », ce texte a d’abord paru dans les Preußi­scher Jahrbü­cher (1921, pp. 73–84) diri­gés par le jeune-conser­va­teur Wal­ter Schotte. Il a ensuite fait l’ob­jet d’une édi­tion sépa­rée sous la forme d’une bro­chure (Pes­si­mis­mus ?, Georg Stilke, Ber­lin, 1921), avant d’être repris dans les Reden und Auf­sätze (C.H. Beck, Mün­chen 1937, pp. 63–79).
  24. Années déci­sives, op. cit., p. 179.
  25. M.A. Romieu, L’ère des Césars, 2e éd., Ledoyen, Paris 1850.
  26. L’homme et la tech­nique, Gal­li­mard, Paris 1958.
  27. Her­mann von Key­ser­ling, Figures sym­bo­liques, Stock Dela­main et Bou­tel­leau, Paris 1928.
  28. Oswald Spen­gler, Preußen­tum und Sozia­lis­mus, C.H. Beck’sche Ver­lag­sbu­ch­hand­lung Oskar Beck, Mün­chen 1920.
  29. Prus­sia­ni­té et socia­lisme, Actes Sud, Arles 1986, p. 52.
  30. Le thème de l’Angleterre conçue comme l’« autre de l’Allemagne » est alors déve­lop­pé par bien d’autres auteurs, à com­men­cer par Wer­ner Som­bart (Händ­ler und Hel­den, Dun­cker u. Hum­blot, Mün­chen-Leip­zig 1915) et Max Sche­ler.
  31. Cf. par exemple Theo­dor Schwarz, Irra­tio­na­lisme et huma­nisme. Cri­tique d’une idéo­lo­gie impé­ria­liste, L’Age d’Homme, Lau­sanne 1993, pp. 30–33.
  32. Le déclin de l’Occident, op. cit., vol. 2, p. 371. Pour Spen­gler, qui reproche à Marx de s’être bor­né à rem­pla­cer la guerre des races par la lutte des classes, le mar­xisme est « eine Abart des Man­ches­ter­tums, Kapi­ta­lis­mus der Unterk­lasse, staats­feind­lich und englisch-mate­ria­lis­tisch durch und durch » (Poli­tische Schrif­ten, C.H. Beck, Mün­chen 1932, p. VII).
  33. Cf. Hora­cio Cagni et Vicente Gon­za­lo Mas­sot, Spen­gler, pen­sa­dor de la deca­den­cia, Temas contem­po­ra­neos, Bue­nos Aires 1978 ; James Caval­lie, Spen­gler i Sve­rige. Den svens­ka recep­tio­nen av Oswald Spen­glers teser om värld­his­to­rien och väs­ter­lan­dets undergång, Hjal­mar­son & Hög­berg, Stock­holm 2008.
  34. Cf. Tho­mas Kretz­sch­mer, « Der blinde Spie­gel – Spen­glers unre­zi­pierte Rezep­tion auße­rhalb Euro­pas », in Sezes­sion, Albers­ro­da, mai 2005, pp. 40–45.
  35. D’Arnold Toyn­bee, cf. notam­ment « Wie ich zu Oswald Spen­gler kam », sui­vi de « Worin ich mich von Spen­gler unter­scheide », in Ham­bur­ger aka­de­mische Rund­schau, 1949, pp. 309–313 ; Le monde et l’Occident, Des­clée de Brou­wer, Paris 1953, pré­face de Jacques Madaule ; ain­si que sa pré­face au livre de Feliks Konecz­ny, On the Plu­ra­li­ty of Civi­li­za­tions [1935], Lon­don 1962. Cf. aus­si Owen Lat­ti­more, « Spen­gler and Toyn­bee », in The Atlan­tic Month­ly, 1948, 4, pp. 104–105 ; Erich Rotha­cker, « Toyn­bee und Spen­gler », in Deutsche Vier­tel­jahrs­schrift für Lite­ra­tur­wis­sen­schaft, 1950, 3, pp. 389–402 ; Hel­mut Wer­ner, « Spen­gler und Toyn­bee », in Deutsche Vier­tel­jahrs­schrift für Lite­ra­tur­wis­sen­schaft, 1955, 4, pp. 528–554 ; Georg Hen­rik von Wright, « Spen­gler och Toyn­bee » [1951], in Att förstå sin fram­tid, Bon­niers, Stock­holm 1994 ; Ulrich March, « Spen­gler und Toyn­bee », in Sezes­sion, Albers­ro­da, mai 2005, pp. 34–38. Sur Spen­gler et Soro­kin, cf. Gert Mül­ler, « Soro­kin und Spen­gler. Die Kri­tik Piti­rim Soro­kins am Werke Oswald Spen­gler », in Zeit­schrift für phi­lo­so­phische For­schung, XIX, I, 110–134.
  36. Hen­ry A. Kis­sin­ger, The Mea­ning of His­to­ry. Reflec­tions on Spen­gler, Toyn­bee and Kant, thèse de doc­to­rat, Har­vard Uni­ver­si­ty, Cam­bridge 1951. Dans le monde anglo-saxon, Spen­gler a aus­si sus­ci­té les com­men­taires des « décli­nistes » (Paul M. Ken­ne­dy, The Rise and Fall of the Great Powers, Ran­dom House, New York 1987), aus­si bien que ceux de Hans Mor­gen­thau (« The Decline of the West », in Par­ti­san Review, 1975) ou de Lord Har­lech (David Orm­sby-Gore, Must the West Decline ?, Colum­bia Uni­ver­si­ty Press, New York 1966). Cf. aus­si Wynd­ham Lewis, « The “Chro­no­lo­gi­cal” Phi­lo­so­phy of Spen­gler », in Time and Wes­tern Man, éd. par Paul Edwards, Black Spar­row Press, San­ta Rosa 1993, pp. 252–288 ; Neil Mcinnes, « The Great Doom­sayer. Oswald Spen­gler Recon­si­de­red », in The Natio­nal Inter­est, été 1997, pp. 65–76.
  37. Cf. notam­ment Hen­ning Rit­ter, « Ame­ri­kas Spen­gler ? », in Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung, Frankfurt/M., 18 avril 1997, p. 41 ; Michael Thöndl, « “Der Unter­gang des Abend­landes” als “Kampf der Kul­tu­ren”? Spen­gler und Hun­ting­ton im Ver­gleich », in Poli­tische Vier­tel­jah­res­schrift, 1997, pp. 824–830.
  38. Il est à cet égard signi­fi­ca­tif que son livre, inti­tu­lé The Clash of Civi­li­za­tions, ait été tra­duit en alle­mand, en 1996, sous le titre Der Kampf der Kul­tu­ren (Euro­pa­ver­lag, Mün­chen).
  39. Tra­duc­tion non exempte de quelque contre-sens, dont cer­tains qua­si sur­réa­listes, comme celui qui conduit Taze­rout à tra­duire par « acte » le mot alle­mand Akt, signi­fiant ici « nu », sur toute la lon­gueur d’un cha­pitre.
  40. Paru en 1925, le livre d’André Fau­con­net, op. cit., est depuis long­temps épui­sé. Depuis cette date, il n’y a guère à citer que les tra­vaux de Marie-Eli­sa­beth Parent (Recherches sur les élé­ments d’une concep­tion esthé­tique dans l’œuvre d’Oswald Spen­gler, Peter Lang, Frankfurt/M. 1981) et de Gil­bert Mer­lio (Oswald Spen­gler, témoin de son temps, 2 vol., Hans-Die­ter Heinz, Stutt­gart 1982).
  41. Hen­ri-Iré­née Mar­rou, qui voit en Spen­gler un « maître d’erreurs sombres », qua­li­fie ses idées d’« élu­cu­bra­tions déli­rantes » (De la connais­sance his­to­rique, Seuil, Paris 1954, pp. 65 et 166). Lucien Febvre, lui, parle d’une pen­sée « oppor­tu­niste » (« De Spen­gler à Toyn­bee. Quelques phi­lo­so­phies oppor­tu­nistes de l’histoire », in Revue de méta­phy­sique et de morale, octobre 1936, pp. 573–602, texte repris in Com­bats pour l’his­toire, Armand Colin, Paris 1953, pp. 119–143). Cf. aus­si Fer­nand Brau­del, « L’his­toire des civi­li­sa­tions : le pas­sé explique le pré­sent », chap. 5 de l’Ency­clo­pé­die fran­çaise, vol. 20, Larousse, Paris 1959 (repris in Ecrits sur l’his­toire, Flam­ma­rion, Paris 1969, pp. 255–314).
  42. Hichem Djaït, L’Eu­rope et l’Is­lam, Seuil, Paris 1978 (« Oswald Spen­gler », pp. 92–108).
  43. Ray­mond Aron, Plai­doyer pour une Europe déca­dente, Robert Laf­font, Paris 1977.
  44. Jacques Bou­ve­resse, « La ven­geance de Spen­gler », in Le temps de la réflexion, Gal­li­mard, Paris 1983, pp. 371–401. Cf. aus­si Michel Amiot, « Le rela­ti­visme cultu­ra­liste de Michel Fou­cault », in Les Temps modernes, Paris, jan­vier 1967.
  45. Cf. son livre pro­gram­ma­tique, Das Ende des kolo­nial­po­li­ti­schen Zei­tal­ters, Gru­now, Leip­zig 1917. Sur ce sujet, cf. aus­si Mar­tin Pabst, « Oswald Spen­gler und die “far­bige Wel­tre­vo­lu­tion”. Abendlän­dische Reak­tio­nen auf die Eman­zi­pa­tion der Kolo­nialvöl­ker », in Theo Homann et Gerhard Quast (Hg.), Jahr­buch zur Kon­ser­va­ti­ven Revo­lu­tion 1994, Anne­liese Tho­mas, Köln 1994, pp. 273–300. On note­ra que, dans les Années déci­sives, Spen­gler classe les Russes par­mi les « peuples de cou­leur », au même titre que les Arabes, les Indiens ou les Japo­nais. Enfin, c’est encore à Spen­gler que se réfère Artu­ro Labrio­la lorsqu’il écrit son livre, Le cré­pus­cule de la civi­li­sa­tion : l’Occident et les peuples de cou­leur, G. Migno­let et Storz, Paris 1936.

Agenda

La Nou­velle Librai­rie vous convie au pro­chain « Jeu­di de l’Iliade » le 5 sep­tembre 2019 à 19 heures. Cau­se­rie lit­té­raire autour d’Oswald Spen­gler et de ses ouvrages Le Déclin de l’Occident et L’homme et la tech­nique. Pré­sen­ta­tion par Phi­lippe Conrad, his­to­rien, pré­sident de l’Ins­ti­tut Iliade.

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