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L’art et la guerre, un couple presque parfait

La guerre comme fait total a entretenu, dès ses origines, d’étroites sinon d’intimes relations avec l’art sous toutes ses formes et n’a cessé de le faire en traversant le temps. Une recension du livre La Guerre et les Arts paru aux éditions Hermann sous la direction de Jean Baechler, par la revue Conflits.

L'art et la guerre, un couple presque parfait

La guerre occupe traditionnellement une place saillante dans les arts aussi bien figuratifs que littéraires. Le premier monument de la littérature européenne est l’Iliade, récit de guerre s’il en fut. Un des grands romans de tous les temps n’est-il pas Guerre et Paix, dont Bondartchouk a réalisé un film mémorable de plus de sept heures. Si l’on écarte l’hypothèse défendue par certains auteurs que l’art même tire son origine de la guerre, force est de constater que la guerre, depuis qu’elle est apparue, sous une forme organisée, dotée des spécificités et se donnant des buts déterminés, ce qui la distingue de la chasse et du jeu, a pleinement affecté l’Art et les arts.

Mars fait donc figure d’acteur prin­ci­pal et Apol­lon a été affec­tée dans ses actions propres. Il n’est qu’à obser­ver l’évolution des arme­ments au cours des âges. Depuis le galet amé­na­gé jusqu’au drone de der­nière géné­ra­tion, celui-ci n’exclut pas d’emblée la pos­si­bi­li­té d’une spé­ci­fi­ci­té esthé­tique, même si, à tous les stades du pro­grès tech­nique, la dis­tinc­tion entre armes et outils est des plus floues.

Comprendre les liens entre l’art et la guerre

Jean Baechler (dir.), La Guerre et les Arts, Hermann, 2018. Nom­breux sont donc les exemples et ce riche ouvrage, qui par­court les espaces et les siècles, en four­nis­sant une quan­ti­té impres­sion­nante d’ouvrages de nature mili­taire qui recèlent à nos yeux d’indéniables qua­li­tés esthé­tiques. Le Krak des che­va­liers en Syrie est à coup sûr impres­sion­nant et même beau, mais si on peut sup­po­ser que les com­man­di­taires les archi­tectes et les construc­teurs l’ont vou­lu impres­sion­nant, il est impos­sible de savoir s’ils l’ont vou­lu éga­le­ment beau. On doit se conten­ter de mobi­li­ser le goût contem­po­rain pour por­ter un juge­ment. Il n’est pas dou­teux en revanche que Vau­ban confé­rait à ses construc­tions uti­li­taires une dimen­sion esthé­tique, non qu’il fût un adepte de l’art pour l’art, mais plu­tôt pour signa­ler la gran­deur du royaume et du Roi soleil et prendre rang par­mi les maîtres d’œuvre du siècle de Louis XIV. Le doute n’est plus per­mis pour l’hôtel des Inva­lides, esthé­ti­que­ment accom­pli dans le style clas­sique à la fran­çaise. Il en est de même pour les châ­teaux forts du Moyen-Âge euro­péen ou les palais for­te­resses du Japon féo­dal dont les res­ca­pés du temps peuvent être admi­rés aujourd’hui. Là aus­si, les exemples d’œuvres artis­tiques abondent dans l’art des Mayas, des Aztèques des édi­fices khmers, les exemples sont à foi­son.

À lire aus­si : L’Art de la guerre éco­no­mique, de Chris­tian Har­bu­lot

La guerre et la danse

L’art mili­taire, ou plu­tôt l’art appli­qué au domaine mili­taire ne se limite pas, tant s’en faut, aux édi­fices et aux sta­tues com­mé­mo­ra­tives. Il est pré­sent éga­le­ment dans le domaine musi­cal et du chant. De même, si on ne peut nier l’antériorité de la danse sur la guerre, on observe com­ment celle-ci a influen­cé celle-là ; le mou­ve­ment des troupes et les défi­lés s’apparente à une gigan­tesque cho­ré­gra­phie dont le but est de sus­ci­ter par­mi la popu­la­tion l’adhésion la plus forte comme de sti­mu­ler l’ardeur com­bat­tante des sol­dats. Les danses guer­rières carac­té­risent plu­tôt les socié­tés tri­bales et les petits effec­tifs, mais elles ont lais­sé leurs empreintes de façon durable. C’est peut ‑être dans le domaine de la repré­sen­ta­tion qu’art et guerre se sont les plus for­te­ment fon­dus et impré­gnés. Com­bien de fois a‑t-on deman­dé que soient figu­rés des sol­dats, des batailles, des com­bats sin­gu­liers, des morts et des bles­sés, des pri­son­niers, des conclu­sions de paix. Cer­taines spé­cia­li­tés ont été his­sées au rang de l’art, ain­si la pein­ture en Europe et en Chine, mais peu en Inde et pas du tout dans le monde isla­mique. Cepen­dant la sculp­ture est recon­nue comme art en Europe et en Inde, elle ne l’est pas en Chine. Doit-on s’étonner que la guerre, après la reli­gion, ait été le thème domi­nant de la pein­ture euro­péenne clas­sique, alors qu’elle figure très peu dans la pein­ture chi­noise ? Autre domaine de sym­biose entre l’art et la guerre, celui de la célé­bra­tion. Que de capi­taines glo­rieux ont eu droit à leur monu­ment com­mé­mo­ra­tif, comme le mau­so­lée de Mau­rice de Saxe, conçu par Pigalle pour l’église Saint Tho­mas de Stras­bourg. Les témoi­gnages livrés par des auteurs célèbres de leur expé­rience guer­rière sont innom­brables. Citons Mau­rice Gene­voix, Ernst Jün­ger, Ernest Heming­way, Nor­man Mai­ler. Leurs livres dépassent le niveau de simple témoi­gnage et se hissent à celui de l’œuvre d’art, en réus­sis­sant à rendre uni­ver­selle une expé­rience sin­gu­lière et en trou­vant l’écriture capable de rendre le para­doxe sen­sible au lec­teur. On a cité l’Iliade en début de cette recen­sion, com­ment ne pas men­tion­ner la Chan­son de Roland, une des pre­mières œuvres de la lit­té­ra­ture fran­çaise. Bien des œuvres ont atteint le sta­tut d’épopée, de l’Odyssée et du Ramaya­na. La guerre comme spec­tacle peut être ser­vie par le théâtre, l’opéra, le ciné­ma. Les Perses d’Eschyle, Apo­ca­lypse Now, offrent un chaos inin­ter­rom­pu de repré­sen­ta­tions sym­bo­liques. Même Alexandre Nevs­ki d’Eisenstein, œuvre de pro­pa­gande com­man­dée par Sta­line, atteint des som­mets esthé­tiques. Cet ouvrage col­lec­tif se lit et se savoure, sa richesse n’é­gale que sa diver­si­té, la mul­ti­pli­ci­té des approches, des dis­cours esthé­tiques, des lieux visi­tés.

À lire aus­si : Une guerre sans fin, de Pierre Lel­louche

La guerre au cœur de la civilisation

Pomé­los, la guerre est au cœur de la civi­li­sa­tion grecque. La qua­li­té la plus appré­ciée du citoyen est l’aré­tè, qui s’exprime d’abord par le cou­rage et l’efficacité au com­bat. Le mot est appa­ren­té à celui d’aristocratie qui désigne ceux qui sont les plus aptes à gou­ver­ner. L’aré­tè est aus­si une ver­tu des dieux et des héros dont les exploits ont ren­du ser­vice à la cité et aux hommes. Ils sont armés : Zeus, le « père de dieux et des hommes, de la foudre qui déclenche l’orage et fou­droie l’ennemi, Athé­na de la lance, Apol­lon de l’arc, ou chez les héros, Héra­clès de la mas­sue, pour ne prendre que quelques exemples. Saveur esthé­tique de l’héroïque (Vïra) dans l’Inde ancienne, la guerre comme chaos dans les épo­pées, chan­sons de geste au Moyen-Âge, pièces mar­tiales dans l’opéra de Pékin, que de domaines explore cet ouvrage col­lec­tif qui se penche lon­gue­ment sur la guerre et les séries télé­vi­sées, la guerre et les jeux vidéo, le foot­ball, comme sym­bo­li­sa­tion de la guerre. La guerre comme fait total a entre­te­nu, dès ses ori­gines, d’étroites sinon d’intimes rela­tions avec l’art sous toutes ses formes et n’a ces­sé de le faire en tra­ver­sant le temps.

E.B. Source : revueconflits.com

Jean Bae­chler (dir.), La Guerre et les Arts, édi­tions Her­mann, 2018.

Illus­tra­tion : affiche (détail) du film Alexandre Nevs­ki (1938)

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