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Après le dernier homme, quoi ? Par Pierre Le Vigan

Juriste et urbaniste de profession, Pierre Le Vigan est surtout un écrivain et un journaliste de talent. Il collabore à Boulevard Voltaire depuis 2014 et s’intéresse en particulier à la crise de la Modernité, à la situation de l'homme dans la société du productivisme. Il nous a adressé ce texte riche, profond, au point de paraître parfois sépulcral, mais résonnant dès lors comme un appel au sursaut : « On ne peut être à la fois responsable et désespéré » (Saint-Exupéry).

Après le dernier homme, quoi ? Par Pierre Le Vigan

Le personnage principal de la philosophie antique, c’est le monde, c’est le cosmos. Le personnage principal de la philosophie médiévale, c’est Dieu. Le personnage principal de la philosophie moderne, à partir de Kant, c’est l’homme (1). On pourrait dire que le personnage principal de la philosophie postmoderne, c’est la pulsion, un désir immédiat sans projection dans le temps (2).

L’envie, le désir immé­diat, l’appétit, la sen­sa­tion ont rem­pla­cé le devoir. Le désir est deve­nu le prin­ci­pal attri­but de l’homme. Désir mimé­tique de se regar­der, voire de se regar­der être vu, désir d’être soi – avec l’idéologie du « c’est mon choix » ou « c’est ma vie » –, tout cela passe avant le désir de faire son devoir, ou de ser­vir le col­lec­tif, qu’il s’agisse de la patrie, ou de son idéal. Le désir est en quelque sorte l’attribut du der­nier homme.

Nietzsche écrit : « “Jadis tout le monde était fou” – disent les plus fins, et ils clignent de l’œil. / On est pru­dent, et l’on sait tout ce qui est adve­nu ; sans fin, l’on peut ain­si railler. / Encore, on se cha­maille, mais, vite, on se récon­ci­lie – sinon, l’on gâte l’estomac » (3). En d’autres termes, rien n’est pris au sérieux et cha­cun se croit plus malin que les autres, et plus malin que dans les anciens temps.

Par­lons de ce der­nier homme. Nous l’avons vu : c’est celui qui fait le malin. Pour­tant, il n’a plus de bous­sole ni d’étoile. Mais cela tombe bien, il pense qu’il ne faut sur­tout plus vou­loir aller quelque part, et qu’il vaut mieux de pas savoir où l’on est. Il faut « s’adapter ». Etre « dis­po­nible », ouvert, et cool. Il faut n’avoir plus de pré­ju­gés, c’est-à-dire de pré-juge­ment – à peu de choses près ce que Kant eut appe­lé un juge­ment syn­thé­tique a prio­ri (4).

Un monde détraqué

Il faut avan­cer dans le monde sans pré­ju­gés donc. Sans trace de l’ancien. Est-ce à dire que le monde a été entiè­re­ment détruit ? Oui et non. Il a été détruit. Mais, à sa place, il n’y a pas rien. Il y a un autre monde. Un monde a été recons­truit sur les ruines de l’ancien. Un monde entiè­re­ment arti­fi­cia­li­sé. C’est en ce sens que Franz Kaf­ka disait que nous ne vivons pas dans un monde détruit mais dans un monde détra­qué (5).

Dans ce monde qui est le nôtre, la fonc­tion sym­bo­lique est elle-même déré­glée. L’homme est alors en quelque sorte péri­mé car il ne peut plus réa­li­ser ce qui lui est propre : effec­tuer la tri­an­gu­la­tion entre soi, le monde et les autres. C’est pour­quoi l’époque post­mo­derne a créé, à la place de l’homme, le néo-homme. Le néo-homme ne doit rien à ses ancêtres, il en a fini avec les vieille­ries de la trans­mis­sion, il ne croit plus en la per­ma­nence des choses, en leur poids, en leur exis­tence solide. Nous sommes, avec lui, enfin vrai­ment « sor­ti du Moyen Âge ». Certes, on voit une objec­tion : si le der­nier homme, ne croit plus en rien, com­ment peut-il croire encore au pro­grès ? Il n’y croit plus, il croit sim­ple­ment que le pro­grès fait corps avec sa propre exis­tence. L’existence du pro­grès pré­cède en quelque sorte son essence. Il est en acte avant même d’avoir à être. Le pro­grès est en quelque sorte Dieu, ou le Bien selon Aris­tote, c’est l’acte pur des théo­lo­giens.

Le der­nier homme ou néo-homme vit dans une pure pré­sence – le pré­sen­tisme –, il reven­dique aus­si un éga­li­ta­risme esthé­tique. Le Vagin de la reine c’est autant de l’art qu’un tableau d’Antoine Van Dyck, Conchi­ta Wurst incarne autant la beau­té que Gre­ta Gar­bo. Beau, belle ? C’est du reste encore trop dire. Car il s’agit moins de beau­té que d’art. Le beau est deve­nu sus­pect, qua­si fas­ciste. L’art contem­po­rain – celui qui est sub­ven­tion­né (ce qui ne veut pas dire tous les artistes bien enten­du) – se vautre dans l’éloge de l’insignifiance. Celle-ci a deux sens. Cela peut être l’éloge de ce qui est micro­sco­pique — la « pre­mière gor­gée de bière » de Phi­lippe Delerm (6). Mais cela va plus loin. C’est aus­si l’éloge de ce qui ne signi­fie rien. La gra­tui­té du non-sens est pré­fé­rée à l’engagement dans le sens. Ce qui est « drôle » et insi­gni­fiant est pré­fé­ré à ce qui est vrai et sen­sé. C’est l’esprit « petit jour­nal de Canal + ». En affir­mant l’illisibilité du monde, il s’agit aus­si de rendre impos­sible toute récri­ture de celui-ci. Si notre monde n’est pas défi­nis­sable, com­ment un autre monde serait-il même ima­gi­nable ? L’idéologie du non-sens favo­rise le main­tien du « désordre éta­bli », pour reprendre une très juste expres­sion des non confor­mistes des années trente, et par­ti­cu­liè­re­ment d’Emmanuel Mou­nier.

Le tra­vail de sape réus­si par la post­mo­der­ni­té s’est tra­duit par plu­sieurs décons­truc­tions. Nous sui­vrons ici lar­ge­ment L’homme dévas­té de Jean-Fran­çois Mat­téi (Gras­set, 2015). On hési­te­ra à dire que ces décons­truc­tions ont été menées « à bien », ce qui lais­se­rait pen­ser qu’elles relèvent du bien (7). Je dirais plu­tôt qu’elles ont été menées à fond. Pous­sées à leur terme. Jusqu’à faire accou­cher le néant.

L’ère des déconstructions

Pierre Le Vigan : Soudain la postmodernité Quelles décons­truc­tions ont été menées ? Celles qui concernent le lan­gage, le monde, l’art, le corps. On pour­rait ajou­ter à cette liste de J‑F Mat­téi la poli­tique, car elle cou­ronne tous ces domaines. La poli­tique sup­pose la mai­trise du lan­gage. Par­lez-vous le Hol­lande ? « La France, sur tous ces sujets, elle est à l’i­ni­tia­tive » (8) — au lieu de « La France a l’initiative ». La poli­tique sup­pose une vision du monde, elle néces­site la capa­ci­té de croire en l’art comme ce qui est noble, raf­fi­né, éle­vé, elle néces­site aus­si une idée juste du corps, qui recon­naisse les heu­reuses pro­por­tions comme idéal esthé­tique. Il en est de même en archi­tec­ture.

La décons­truc­tion du lan­gage consiste à pré­fé­rer le rayon­ne­ment de l’absence d’idées au rayon­ne­ment des idées vraies. Il s’agit ensuite de pré­fé­rer le vide d’un non rayon­ne­ment à tout rayon­ne­ment. L’insignifiant, l’hésitant devient un grand moment lit­té­raire. Ecou­tons Hélène Cixous. « Hier, j’ai dit que j’i­rai peut-être à Alger. Avec une voix dis­traite, sans cou­leur : J’i­rai peut-être à Alger. Je ne peux même pas affir­mer l’a­voir dit moi-même. C’est plu­tôt l’autre voix qui a pro­non­cé ces mots comme pour les essayer. J’ai enten­du l’hé­si­ta­tion. La pro­ba­bi­li­té d’al­ler à Alger m’é­tait si faible. Je n’ai pas dit : j’i­rai. Je ne sais pas pour­quoi j’ai avan­cé cette phrase vers ma mère à ce moment-là. Ce n’é­tait qu’une phrase. J’es­sayais l’hy­po­thèse. Il se peut que j’aie vou­lu en éprou­ver la résis­tance à la réa­li­té. La faire sor­tir de l’a­bri de la fic­tion » (9). L’écriture ne doit pas être cela. Elle doit vou­loir dire quelque chose. Qu’elle y arrive dif­fi­ci­le­ment, c’est pos­sible. Mais elle est là pour essayer de dire quelque chose. « La pen­sée ne veut rien dire », explique Der­ri­da de son côté. On ne pour­rait dire que : « ça pense », « il y a de la pen­sée ». Mais elle ne vou­drait rien dire. Faut-il alors écrire pour lais­ser une simple trace ? Elle-même vouée à dis­pa­raître ?

Qu’en est-il main­te­nant de la décons­truc­tion du monde ? Il y a tou­jours eu plu­sieurs visions du monde, sup­po­sant un écart plus ou moins grand entre la façon dont il nous appa­raît, par les phé­no­mènes, et ce qu’il est vrai­ment, le nou­mène (10), la réa­li­té en soi. Ces varia­tions amènent, soit à par­tir de l’expérience et à remon­ter vers les idées (induc­tion), soit à par­tir des idées pour des­cendre vers les expé­riences (déduc­tion). C’est-à-dire du géné­ral au par­ti­cu­lier ; par exemple : « Les hommes sont mor­tels. Socrate est un homme. Socrate est donc mor­tel ».

Un monde authentiquement faux

Nous vivons actuel­le­ment un ren­ver­se­ment de nos visions du monde. Il ne s’agit plus de simples réin­ter­pré­ta­tions. C’est le ren­ver­se­ment du mythe de la caverne (11). Ce que nous voyons n’est pas une illu­sion, ce n’est pas l’image très défor­mée, trom­peuse de choses réelles, c’est vrai­ment l’image d’un monde authen­ti­que­ment faux. Guy Debord a magis­tra­le­ment expli­qué cela : « Dans le monde réel­le­ment ren­ver­sé, le vrai est un moment du faux » (La socié­té du spec­tacle, 1967). Le monde devient un fan­tôme, et en même temps, il ne cesse de se regar­der du fait de la dis­pa­ri­tion de tous les hori­zons (12). Notam­ment de l’idée de Dieu, de l’idée de patrie, de l’idée d’historicité. En Occi­dent, du moins, l’idée de Dieu est morte. Et L’idée de patrie s’est endor­mie. Or, comme l’a mon­tré Gün­ther Anders (13), quand les fan­tômes se rap­prochent, c’est le réel qui s’éloigne et devient fan­to­ma­tique. […] L’homme s’est « cho­séi­fié ». Loin de se pro­je­ter dans le monde, il se pro­jette main­te­nant dans les choses qu’il pro­duit comme suc­cé­da­nés du monde.

La décons­truc­tion du monde a ame­né la décons­truc­tion des images. Sans visions du monde, pas d’images du monde. L’image devient simu­lacre, et même simule le simu­lacre. Elle devient un jeu, et non plus un enjeu. Une part impor­tante de l’art étant de l’image, l’art connait le même des­tin. L’art ne repré­sente plus rien. Les icônes dis­pa­raissent, et laissent la place aux idoles. Or, l’idole ne ren­voie qu’à elle-même tan­dis que l’icône laisse pas­ser une véné­ra­tion, elle n’est pas à elle-même sa propre fin.

La terre n’est plus le centre du monde depuis Coper­nic. Dieu n’est plus non plus le centre du monde depuis Kant, qui met le sujet humain au centre du monde. Depuis Nietzsche, le sujet lui-même n’est plus au centre du monde, il est tra­ver­sé par un fais­ceau de forces psy­chiques, et depuis Freud, com­plé­tant sur ce point Nietzsche, le « moi n’est pas maitre dans sa propre mai­son ». Le logos n’est plus au centre du monde, a vou­lu mon­trer Jacques Der­ri­da, et ce logos [de l’homme] est d’autant plus en ruine que l’homme n’existe pas, comme l’a expli­qué Michel Fou­cault (14). C’est la grande dis­lo­ca­tion. « Les signes de la dis­lo­ca­tion sont le sceau d’authenticité de l’art moderne, ce par quoi il nie déses­pé­ré­ment la clô­ture du tou­jours-sem­blable. L’explosion est l’un de ses inva­riants. L’énergie anti-tra­di­tio­na­liste devient un tour­billon vorace. Dans cette mesure, l’art moderne est un mythe tour­né contre lui-même ; son carac­tère intem­po­rel devient catas­trophe de l’instant qui brise la conti­nui­té tem­po­relle », écrit Theo­dor Ador­no dans sa Théo­rie esthé­tique (1970).

« L’homme est un Dieu pour l’homme »

Le corps de l’homme est la der­nière sub­stance tou­chée par la décons­truc­tion. Déjà, Des­cartes avait assi­mi­lé l’animal à une machine, une « machine per­fec­tion­née » disait-il, que l’on pour­ra un jour fabri­quer (Dis­cours de la méthode, 1637). Puis La Met­trie avait éten­du cette défi­ni­tion à l’homme (L’homme machine, 1747). Nous serions un simple assem­blage de rouages, et de neu­rones dira-t-on plus tard. En consé­quence, tout, chez l’homme, peut être répa­ré et réagen­cé. Tout est ques­tion de pièces à chan­ger. Plus besoin d’avoir une vue d’ensemble de l’homme.

Pre­nons le cas de l’homme malade par exemple. On peut opé­rer à dis­tance ; mieux, un robot peut nous opé­rer à dis­tance. Ain­si nait un homme arti­fi­ciel. Au sens propre : l’homme comme une somme d’artifices. Des néo-organes et des néo-dési­rs sont gref­fés sur l’homme. C’est la réa­li­sa­tion du pro­jet de Fran­cis Bacon dans Le Nou­vel Orga­non (15) [un Orga­non est un ins­tru­ment] : « L’homme est un Dieu pour l’homme » (Novum Orga­num, apho­risme 129). En quel sens ? Par ses créa­tions et inven­tions qui sont « comme autant de créa­tions et d’imitations des œuvres divines », dit Bacon. L’homme devient la déme­sure même, guet­té par l’hubris. Se croyant maître de la nature, et au nom de Dieu, il peut « prendre la route du mal tout comme du bien » (16), dit Sophocle. Mais ce qui était chez Sophocle conscience du tra­gique et du hors-limite qui nous guette devient incons­cience et néga­tion des limites. L’homme devient le dei­nos, que l’on tra­duit par­fois par le mer­veilleux mais qui désigne aus­si le ter­rible.

L’homme réduit à un assem­blage de pièces, maitre de lui-même et son des­tin, fabri­cant de ses propres recom­po­si­tions, choi­sis­sant non plus seule­ment son orien­ta­tion sexuelle mais son genre (« si je veux être homme bien que né femme, c’est mon choix »), tout ce qui parait consti­tuer l’unité humaine est nié ou déva­lué. Etre un ani­mal poli­tique ? Issu d’un peuple et d’une culture ? Tout cela est nié. Nous sommes tous « égaux ». Certes. Il est impos­sible de hié­rar­chi­ser les hommes et les cultures et de dire qu’un Tas­ma­nien ou un Turc vaut plus, ou moins, qu’un Fran­çais. Mais, en lan­gage post­mo­derne, cela veut dire : « Nous sommes tous pareils ». Tous iden­tiques. L’homme relève désor­mais d’un genre neutre. Sans sexe ni race ni eth­nie ni culture. La marche vers la sup­pres­sion de la culture géné­rale dans les grandes écoles est très carac­té­ris­tique. Il s’agit de nier que la contex­tua­li­sa­tion cultu­relle informe même les choix tech­niques. Il s’agit de nier que l’on accède à une culture uni­ver­selle par les cultures par­ti­cu­lières.

Multitudes et masses

Si aucune culture ne peut plus être cen­trale, on valo­rise néan­moins les marges cultu­relles. Mar­gi­naux, immi­grés, sans papiers, « migrants » : ce sont eux qui sont dans le vrai car ils sont hors normes. Tant qu’ils le res­tent, ils seront valo­ri­sés. « Mul­ti­tudes et masses informes, sur­tout, res­tez le ! » L’important, dans la logique de l’idéologie domi­nante, c’est de dis­cré­di­ter tout pro­jet poli­tique. C’est d’empêcher toute cris­tal­li­sa­tion. C’est d’être un obs­tacle à toute soli­di­fi­ca­tion poli­tique et humaine. C’est de main­te­nir toute sub­stance en état liquide, gazeux, informe. Les com­mu­nau­tés ? Très bien, du moment qu’elles sont éphé­mères. La poli­tique ? Très bien, du moment que c’est une flash mob pour récla­mer la gra­tui­té d’un concert de rap ou la pié­to­ni­sa­tion de 2 km de berge de Seine. Du moment que cela n’engage à rien, tout est per­mis. Sur­en­ché­rir sur l’insignifiance est même encou­ra­gé.

L’indifférenciation est par­tout pro­mue : « Le talent n’a pas de cou­leur, pas de genre, pas d’origine », clame une fon­da­tion par­mi d’autres, toutes pour « la diver­si­té », car cette diver­si­té sup­po­sée est l’idéologie du Capi­tal. Au nom de l’antiracisme, les ori­gines, les cultures, eth­nies et races non euro­péennes sont seules valo­ri­sées, mani­fes­tant ain­si une obses­sion raciale à l’envers. Le droit à tous les droits est deman­dé pour tous, anciens issus de cen­taines de géné­ra­tions de Fran­çais comme tous nou­veaux dans la « patrie de droits de l’homme » (sans qua­li­tés). Tout ceci abou­tit à ce qu’avait déjà vu un per­son­nage de Dos­toïevs­ki : « On part de la liber­té illi­mi­tée pour abou­tir au des­po­tisme illi­mi­té » (Les Pos­sé­dés, 1871).

Mais l’essentiel est ailleurs. A quoi sert l’éloge des diver­si­tés appa­rentes, telles celles de la cou­leur de peau ? A cacher bien mal l’homogénéisation des idées. Le sys­tème veut faire des per­sonnes « issues de la diver­si­té » (je croyais que les ori­gines ne comp­taient pour rien, et voi­là qu’elles sont impor­tantes) de bons fonc­tion­naires de la méga­ma­chine capi­ta­liste. Ils n’ont pas d’idées sauf le « refus de l’exclusion », ils ne com­prennent rien à l’histoire sauf le rap­pel des « heures les plus sombres de notre his­toire ». For­mule pra­tique quand l’on s’adresse à des gens qui ne com­prennent rien à l’histoire, et tout a été fait pour qu’ils n’y com­prennent rien par une vaste entre­prise de décé­ré­bra­tion men­tale.

Les naïfs, les incultes et les empê­trés dans la « mora­line » (17) sont les der­niers hommes. C’est « le bon­homme en kit qui ne baise qu’a­vec sa capote, qui res­pecte toutes les mino­ri­tés, qui réprouve le tra­vail au noir, la double vie, l’é­va­sion fis­cale, les dis­jonc­tages salu­taires, qui trouve la por­no­gra­phie moins exci­tante que la ten­dresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu’il n’est pas, par défi­ni­tion, c’est-à-dire un mani­feste (…) C’est l’ère du vide, mais juri­dique, la bac­cha­nale des trous sans fond » (18).

De l’assimilation à la « société inclusive »

Cette ère du vide est aus­si l’ère de l’immigration de masse par appel d’air. Puisque nous ne sommes rien, puisque nous n’imposons rien, pour­quoi ne pas venir chez nous sans faire le moindre effort ? « Venez comme vous êtes » : c’est le slo­gan d’une grande chaine de fast-food. C’est aus­si la poli­tique d’immigration menée par nos gou­ver­ne­ments depuis plu­sieurs décen­nies. « La France a aban­don­né le concept d’as­si­mi­la­tion, jugé trop uni­la­té­ral, elle lui a pré­fé­ré le para­digme plus ouvert de l’in­té­gra­tion, mais celle-ci ne fonc­tionne plus, au point même que cer­tains lui sub­sti­tuent l’i­dée de socié­té inclu­sive. Comme si c’é­tait en ne deman­dant plus rien à nos hôtes que nous réus­si­rions à éta­blir avec eux un modus viven­di et que le “vivre ensemble” retrou­ve­rait son har­mo­nie per­due. Ces replis suc­ces­sifs témoignent de l’ex­trême dif­fi­cul­té de faire coha­bi­ter, à l’in­té­rieur d’une même com­mu­nau­té, des peuples qui ne par­tagent pas les mêmes prin­cipes, ni les mêmes tra­di­tions, ni le même idéal », écrit Alain Fin­kiel­kraut (19).

Pour­tant, si le der­nier livre auquel tra­vaillait Albert Camus s’appelle Le pre­mier homme, c’est qu’un recom­men­ce­ment est ima­gi­nable. Se sou­ve­nir, c’est ima­gi­ner une suite et un retour.

Il faut ima­gi­ner ce pre­mier homme qui est un nou­vel homme et, plus encore, qui sera à nou­veau un homme. Cet homme enfin reve­nu dans le pays des hommes, il ne peut être de nulle part. Il met l’œuvre avant l’espérance, comme le recom­man­dait Alain (20). Il recherche ce qui est néces­saire avant d’en cher­cher les condi­tions de pos­si­bi­li­té.

Saint-Exu­pé­ry expli­quait qu’il faut vivre « pour une chose pro­fon­dé­ment et pour mille autres suf­fi­sam­ment ». L’aliénation par la rai­son tech­nique et mar­chande va de pair avec la fin de la liber­té de nos peuples. C’est celle-ci qu’il faut ten­ter de sau­ver. Saint-Exu­pé­ry disait encore : « On ne peut être à la fois res­pon­sable et déses­pé­ré ».

Pierre Le Vigan

Der­nier ouvrage de Pierre Le Vigan : Sou­dain la post­mo­der­ni­té, éd La barque d’or, labarquedor@gmail.com, mai 2015, 250 p., 20 €. A com­man­der auprès de notre par­te­naire Euro­pa Dif­fu­sion : www.europa-diffusion.com

Notes

  1. Et même à par­tir de Des­cartes qui déduit tout le réel de l’existence de Dieu, mais met au centre de la connais­sance de Dieu, et du reste, la volon­té. Or il s’agit bien sûr de la volon­té de l’homme.
  2. Le désir s’appuie sur la volon­té (je veux telle chose et je veux m’en don­ner les moyens), la pul­sion sup­pose au contraire l’annulation de la volon­té (je suis pri­son­nier de ma pul­sion).
  3. Ain­si par­lait Zara­thous­tra, pro­logue.
  4. Fon­de­ments de la méta­phy­sique des mœurs, 1785 ; Cri­tique de la rai­son pra­tique, 1788.
  5. Gün­ther Anders est un des pre­miers à avoir atti­ré l’attention sur la dimen­sion phi­lo­so­phique et anthro­po­lo­gique de l’œuvre de Kaf­ka, et ce en 1934. G. Anders note : « Kaf­ka détraque l’as­pect appa­rem­ment nor­mal de notre monde détra­qué ».
  6. Livre paro­dié avec brio avec La pre­mière gor­gée de sperme de Fel­la­cia Des­sert, 1998.
  7. « La fin de la poli­tique [son but] sera le bien pro­pre­ment humain » écrit Aris­tote.
  8. Chris­tian Com­baz, Le Figa­ro­vox, 19 sep­tembre 2014.
  9. Si près, Gali­lée, 2007.
  10. Pur objet de l’entendement rele­vant de l’intuition non sen­sible. Le nou­mène est l’autre du phé­no­mène, ce der­nier étant la réa­li­té pour soi.
  11. Pla­ton, Répu­blique, livre VII. Il s’agit plus d’une allé­go­rie que d’un mythe au demeu­rant.
  12. Bien ana­ly­sé notam­ment par Charles Tay­lor, Les sources du moi. La for­ma­tion de l’identité moderne, Seuil, 1998.
  13. L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révo­lu­tion indus­trielle, 1956.
  14. Michel Fou­cault peut et doit être sou­mis à la crique mais sans le cari­ca­tu­rer. Il ne plaide pas pour la dis­pa­ri­tion de l’homme mais constate que la rai­son ana­ly­tique, pous­sée à l’extrême, tend à faire dis­pa­raître l’homme.
  15. Le titre évoque bien sûr Aris­tote.
  16. Le chœur.
  17. A écou­ter : Jean-Charles Dar­mon, « La ‘mora­line’ et les mora­listes »
  18. Phi­lippe Muray, « L’envie de pénal » in Essais, Belles Lettres, 2010.
  19. L’Express, 7 octobre 2015. Fin­kiel­kraut écrit aus­si que « contrai­re­ment à ce que réclame Marine Le Pen, il faut coûte que coûte main­te­nir vivant le droit d’a­sile ». Je ne sais si c’est ce que réclame Marine Le Pen, que je n’ai pas sui­vi d’aussi près qu’Alain Fin­kiel­kraut dans ses pro­pos. Il me paraît évident que l’on ne peut main­te­nir un droit qui s’impose à nous sans pos­si­bi­li­té de choi­sir qui on accueille. Il est non moins évident qu’il faut main­te­nir un droit de sol­li­ci­ter l’asile. Dont la réponse pour­rait être néga­tive, et sur­tout sui­vi d’effets, c’est-à-dire d’une expul­sion, ce qui n’est pas le cas sauf de manière anec­do­tique aujourd’hui.
  20. Pro­pos sur le bon­heur, 1928. « La foi est la pre­mière ver­tu, et l’espérance n’est que la seconde ; car il faut com­men­cer sans aucune espé­rance, et l’espérance vient de l’accroissement et du pro­grès [de l’œuvre entre­prise] ».

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Voir aussi

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