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Les voix de la forêt : le sentiment européen de la nature

Extrait de l’ouvrage collectif de l’Institut ILIADE Ce que nous sommes — Aux sources de l’identité européenne, par Eric Grolier (Pierre-Guillaume de Roux éditeur, lancement officiel à l’occasion du colloque annuel de l’ILIADE, le 7 avril 2018 à Paris).

Les voix de la forêt : le sentiment européen de la nature

« Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l’exquise broderie,

Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu’un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui – tel qu’un écureuil –
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l’on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d’or du bois, qui se recueille. »
Arthur Rimbaud, Tête de faune

Ce n’est pas un poète chi­nois, arabe ou wolof qui a écrit ces vers.

De la même manière, la musique du phra­sé rim­bal­dien n’évoque pas les notes d’un sha­mi­sen japo­nais ou les sons d’un sheh­nai indien, mais la sym­pho­nie de L’Après-midi d’un faune d’un Claude Debus­sy. Et les visions synes­thé­siques du poète trouvent un écho dans les toiles de Wate­rhouse, de Brue­ghel et de Pous­sin, pas dans les estampes d’Hokusai ou les minia­tures per­sanes de Chi­raz ! Le sen­ti­ment de la nature est propre à chaque civi­li­sa­tion que façonnent un envi­ron­ne­ment spé­ci­fique, un champ spi­ri­tuel ori­gi­nal et une his­toire par­ti­cu­lière.

Dans ses qua­trains déca­syl­la­biques, Rim­baud exprime ain­si une triple per­ma­nence, carac­té­ris­tique de la men­ta­li­té euro­péenne : celle de la forêt, figure de la plu­ra­li­té fon­da­men­tale de la nature, repaire de tous les mys­tères et de tous les pos­sibles – de toutes les liber­tés ; celle du monde habi­té par le divin – un monde défi­ni­ti­ve­ment imma­nent ; celle enfin de la sen­sua­li­té indis­so­ciable du beau – une esthé­tique com­plète de vie.

Deux mille cinq cents ans plus tôt, Alcée de Les­bos célé­brait le retour d’Apollon à Delphes en des termes d’une for­mi­dable proxi­mi­té :

« Douze mois de l’année avant ton doux retour.
Enfin tu reparus ! C’était le plus beau jour
D’un bel été, et les rossignols, les arondes
Chantaient, criaient de joie, et tes cigales blondes
Crissaient en ton honneur ; et les sources coulèrent
Et les fleuves luisant, Castalie aux eaux pures,
Et le Céphise heureux, enflant sa vague, surent
Que le dieu revenait… »

À l’époque d’Alcée, quand leur terre était encore riche d’arbres, de rivières et d’oiseaux, les Grecs étaient poètes, phi­lo­sophes, tra­gé­diens et savants. Ils avaient pu tour­ner leur atten­tion vers l’homme, parce que la nature était encore vivante et habi­tée.

Quand s’émeut-on du sort d’une chose ? Quand celle-ci est mena­cée ou déjà morte. L’absence d’une expres­sion du sen­ti­ment de nature ne révèle aucune indif­fé­rence, mais au contraire une empa­thie, une connais­sance et sur­tout une connexion que nous avons peine aujourd’hui à ima­gi­ner.

De la même manière que Démé­ter était la mois­son et Arès était la guerre, les hommes étaient la nature et ne témoi­gnaient que de son dyna­misme. Quand « il suf­fit de nom­mer l’Hamadryade pour entendre bruire les feuilles » (Mar­gue­rite Your­ce­nar), le sen­ti­ment de la nature est si évident qu’il serait vain de le défi­nir.

À la même époque qu’Alcée, au VIIe siècle av. J.-C., le poète Alc­man de Sparte avait appris, disait-on, à com­po­ser ses chants en écou­tant le cri des per­drix. Quelques-uns de ses vers, emplis d’une poi­gnante mélan­co­lie, viennent nous rap­pe­ler que nous sommes tou­jours les modernes de plus anciens que nous et que le sen­ti­ment de nature, avant de trou­ver son exal­ta­tion dans les prin­cipes poly­théistes (et une forme de sur­vi­vance sous le man­teau chré­tien), était intrin­sè­que­ment lié à l’animisme.

« Ils dorment, les sommets et les ravins profonds
Et les forêts, les précipices, la vallée,
Et les êtres rampants qui naissent de la terre,
Et la bête des bois en son lit solitaire,
Et les abeilles, race ailée ;
Et dans la sombre mer, sous l’écume et la houle,
Les monstres écaillés, et la légère foule
Des vifs oiseaux sous la feuillée… »

Car la nature n’est pas seule­ment sen­ti­ment d’appartenance ou motif d’exaltation.

Elle est le siège de puis­sances, béné­fiques ou malé­fiques, qu’il convient avant toute chose de se conci­lier. Ce fut le rôle des pra­tiques cha­ma­niques pré-his­to­riques, opé­rées par des légions d’initiés dans l’espace euro­péen durant des dizaines de mil­liers d’années. Les sor­ciers, peints dans les grottes, à l’origine peut-être des figures d’Odhinn-Wotan (Odhinn qui reçut les runes sus­pen­du à un arbre et la sagesse en buvant à une source, Odhinn et sa Chasse sau­vage) et plus tard de Mer­lin-Myrd­din, étaient entiè­re­ment liés à la nature qu’ils inter­ro­geaient, uti­li­saient et conju­raient.

La Völuspá, trans­mise notam­ment par le Codex Regius de l’Edda Poé­tique (ensemble de poèmes nor­rois com­po­sés entre le IXe et le XIIIe siècles), ne cesse d’invoquer une nature matrice de l’existant :

« Un frêne se dresse, je le sais, appelé Yggdrasill,
Arbre altier, aspergé
De blanche boue ;
De là viennent les gouttes de rosée
Qui tombent dans les vallées.
Eternellement vert, il se dresse
Au-dessus de la source d’Urd.
De là sont venues les vierges,
Savantes en maintes choses :
Trois, sorties de l’onde
Qui jaillit sous l’arbre ;
Urd se nomme l’une,
L’autre Verdandi.
Elles gravèrent les tablettes de bois.
Skuld est la troisième.
Elles firent les lois,
Choisirent le sort
Des fils des hommes,
Le destin des guerriers ».

À l’autre bout de l’espace euro­péen, le Kat Godeu ou Com­bat des Arbres, attri­bué par cer­tains au barde his­to­rique gal­lois Talie­sin (VIe siècle) et révé­la­teur quoi qu’il en soit du vieil esprit celte, décline le registre de la nature enchan­tée, sol­li­ci­tée ou com­bat­tue par les hommes, sur des champs de bataille ren­dus pos­sibles par la proxi­mi­té des dif­fé­rents plans d’existence au sein d’un même ensemble – la nature :

« J’ai été à Caer Nevenydd.
Là où l’herbe et les arbres se hâtent.
Des guerriers chantaient.
Des guerriers attaquaient. […]
Les aulnes en tête de ligne
Avancent les premiers.
Les saules et les sorbiers
Tardivement, vinrent dans les rangs.
Les pruniers aux épines
Inopportunes aux hommes.
Les néfliers vigoureux
Triompheront de l’ennemi.
Les rosiers marchèrent
Contre une horde de géants.
Les framboisiers firent miracle.
Pas de meilleure nourriture
Pour soutenir la vie.
Le troène et le chèvrefeuille,
Avec le lierre devant eux,
Foncèrent à l’enclos du combat. […] »

Mais un sen­ti­ment ne vaut que s’il existe des hommes pour l’éprouver.

Que reste-t-il aujourd’hui, en Europe, de cette nature matri­cielle, enchan­tée et célé­brée ? Un texte bre­ton, recueilli dans les années 1820 et immor­ta­li­sé par Théo­dore Her­sart de la Vil­le­mar­qué, ins­pi­ré par des frag­ments de chants popu­laires et d’autres poèmes gal­lois rat­ta­chés cette fois au légen­daire barde Myrd­din, nous souffle la réponse :

« Du temps où j’étais barde dans le monde,
j’étais honoré de tous les hommes.
Dès mon entrée dans les palais,
on entendait la foule pousser des cris de joie.
Sitôt que ma harpe chantait,
des arbres tombait l’or brillant.
Les rois du pays m’aimaient ;
les rois étrangers me craignaient.
Le pauvre petit peuple disait :
“Chante, Merlin, chante toujours.”
Ils disaient, les Bretons :
“Chante, Merlin, ce qui doit arriver.”
Maintenant, je vis dans les bois ;
personne ne m’honore plus maintenant.
Je l’ai perdue, ma harpe ;
ils sont coupés, les arbres
d’où tombait l’or brillant.
Les rois des Bretons sont morts,
les rois étrangers oppriment le pays.
Les Bretons ne disent plus :
“Chante, Merlin, les choses à venir.”
Ils m’appellent Merlin le fou,
et tous me chassent à coups de pierre. »

Pro­phé­tiques, les pro­pos de Mer­lin annoncent la per­ver­sion moderne du sen­ti­ment de nature. Per­ver­sion dont il ne s’agit pas, ici, d’en énon­cer toutes les causes, un livre ne suf­fi­rait pas. Mais les coups de bou­toir de la pen­sée mono­théiste (« Dieu bénit les hommes et leur dit : Soyez féconds et mul­ti­pliez-vous, rem­plis­sez la terre et sou­met­tez-la. » Gn.1, 27) et ceux du maté­ria­lisme consu­mé­riste, suc­cé­dant au Dieu dont Nietzsche a annon­cé la mort pour deve­nir unique hori­zon, ont dura­ble­ment étouf­fé les voix de la forêt – ou ren­du sourdes les oreilles qui pou­vaient les entendre.

Heu­reu­se­ment, rien n’est per­du tant qu’en Europe res­te­ront des arbres et des Euro­péens. L’écrivain autri­chien Adal­bert Stif­ter, qu’admirait Nietzsche, a écrit ceci dans L’Homme sans pos­té­ri­té (1844) :

« Les montagnes, les belles montagnes qui lui avaient tant plu alors qu’il s’en approchait, s’obscurcissaient à présent toujours davantage, et faisaient tomber de sombres taches menaçantes sur la surface de lac que pailletait encore l’or pâle du couchant, parmi les noirs reflets des monts ; tout prenait autour de lui, en s’enveloppant dans les ombres de la nuit, des formes de plus en plus étranges. Le noir et l’or du lac se touchaient et se confondaient comme s’il y passait un léger courant d’air. Le regard de Victor, seulement habitué aux belles et heureuses impressions du jour, ne pouvait pas se détourner de ce spectacle, où les choses imperceptiblement changeaient de couleur en se laissant envelopper par la tranquillité de la nuit. »

Le sen­ti­ment de ce jeune homme qui semble per­du dans un tableau de Cas­par David Frie­drich rejoint celui de Rim­baud dans sa fas­ci­na­tion du mys­tère et de la beau­té du monde.

Dans sa sagesse d’homme éter­nel­le­ment libre, Domi­nique Ven­ner pro­po­sait quelques pistes aux modernes pour se retrou­ver : mar­cher régu­liè­re­ment dans la nature, s’immerger dans la splen­deur, les par­fums, les cou­leurs, renouer avec la beau­té et la poé­sie – pre­mières rup­tures fon­da­men­tales avec le monde moderne, pre­mières condi­tions au réen­chan­te­ment du monde ; se reti­rer dans la forêt-sanc­tuaire, le calme, le silence, et faire la paix avec soi-même ; péré­gri­ner libre­ment, dans l’effort, la cama­ra­de­rie et le sen­ti­ment de liber­té ; s’inscrire dans la tra­di­tion de rites ryth­mant l’année et célé­brant les cycles natu­rels. Ces démarches sont plus que jamais néces­saires et d’actualité si nous vou­lons tra­ver­ser le siècle sans clore défi­ni­ti­ve­ment le cha­pitre euro­péen de l’histoire du monde.

Car c’est bel et bien avec ce sen­ti­ment de la nature, débar­ras­sé de filtres désuets et néfastes, en appre­nant à entendre de nou­veau les voix de la forêt, que nous nous sau­ve­rons et réin­té­gre­rons notre cos­mos, cette image de l’univers qui nous est propre – un uni­vers ordon­né, accor­dé à nous-mêmes.

« Le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement, de sagesse et d’esprit de justice, et c’est la raison pour laquelle à cet univers est donné le nom de cosmos, d’arrangement, et non celui de dérangement non plus que de dérèglement. » (Platon, Gorgias)

Nous nous sau­ve­rons phy­si­que­ment, en accor­dant de nou­veau à la nature le res­pect que l’on doit à ce dont on est indis­so­cia­ble­ment lié.

Nous nous sau­ve­rons spi­ri­tuel­le­ment, en retrou­vant notre capa­ci­té d’émerveillement, voie royale à la per­cep­tion d’un monde plu­riel et enchan­té où reten­ti­ra de nou­veau le rire des faunes.

Eric Gro­lier

Cré­dit pho­to : © Ins­ti­tut ILIADE

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