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Qu’est-ce que le réalisme politique ?

Introduction au livre de Dalmacio Negro Pavón, La loi de fer de l'oligarchie. Pourquoi le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple est un leurre, par Arnaud Imatz.

D.N. Pavón, La loi de fer de l’oligarchie (Pourquoi le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple est un leurre)

Publié avec l’aimable autorisation de son auteur, ce texte constitue l’introduction au livre de D.N. Pavón, La loi de fer de l’oligarchie (Pourquoi le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple est un leurre). Il s’agit d’un texte important, à la fois leçon de science politique, par nature intemporelle, et réflexion indispensable au décryptage du réel en ces « temps de confusion » (Christophe Levalois). Le « pouvoir » n’est jamais là où il prétend être, mais il repose toujours sur les mêmes invariants – notamment sur une élite, à la fois minorité agissante et avant-garde politique dont il s’agit simplement de s’assurer qu’elle représente et défende le peuple dont elle a la charge, et auquel elle entend imposer un destin.

Sour­cé et docu­men­té, mais en même temps déca­pant, sans conces­sions et affran­chi de tous les conven­tion­na­lismes, ce livre aty­pique sort réso­lu­ment des sen­tiers bat­tus de l’histoire des idées poli­tiques. Son auteur, Dal­ma­cio Negro Pavón, poli­to­logue renom­mé dans le monde his­pa­nique, est au nombre de ceux qui incarnent le mieux la tra­di­tion aca­dé­mique euro­péenne, celle d’une époque où le poli­ti­que­ment cor­rect n’avait pas encore fait ses ravages, et où la majo­ri­té des uni­ver­si­taires adhé­raient avec convic­tion — et non par oppor­tu­nisme comme si sou­vent aujourd’hui — aux valeurs scien­ti­fiques de rigueur, de pro­bi­té et d’intégrité. Que nous dit-il ? Résu­mons-le en pui­sant lar­ge­ment dans ses ana­lyses, ses pro­pos et ses termes.

His­to­ri­que­ment, le monde n’a pas connu d’autre forme de gou­ver­ne­ment que celle du petit nombre (la mino­ri­té diri­geante), et tout gou­ver­ne­ment a besoin de l’ap­pui de l’o­pi­nion. Il n’y a pas de com­mu­nau­té poli­tique sans hié­rar­chie ; pas de hié­rar­chie sans orga­ni­sa­tion, pas d’organisation sociale qui ne se concré­tise sans la direc­tion d’un petit nombre. C’est ce qu’on appelle la loi de fer de l’oligarchie. Der­rière toutes les formes de gou­ver­ne­ment connues (monar­chie, aris­to­cra­tie, démo­cra­tie — selon la clas­si­fi­ca­tion clas­sique -, démo­cra­tie et dic­ta­ture — selon la clas­si­fi­ca­tion moderne), il n’y a qu’une mino­ri­té qui domine l’immense majo­ri­té. Les mul­tiples variantes pos­sibles dépendent du mode de réno­va­tion de cette mino­ri­té et des limites et contrôles aux­quels cette mino­ri­té se sou­met dans l’exercice du pou­voir. Les posi­tions oli­gar­chiques ne sont jamais dis­pu­tées par les masses ; ce sont les dif­fé­rentes fac­tions de la classe poli­tique qui se les dis­putent. Les gou­ver­nés n’interviennent pas dans ce litige per­ma­nent si ce n’est comme vivier des nou­veaux aspi­rants au pou­voir, comme vivier des nou­velles élites. Les gou­ver­nés sont des spec­ta­teurs, par­fois des ani­ma­teurs, rare­ment des arbitres.

La souveraineté populaire est un mythe

Lorsqu’une oli­gar­chie est dis­cré­di­tée, elle est inva­ria­ble­ment rem­pla­cée par une autre en quête de pres­tige, c’est-à-dire de légi­ti­mi­té d’exercice, prête s’il le faut à uti­li­ser la déma­go­gie. La sou­ve­rai­ne­té popu­laire est un mythe qui per­met aux oli­garques tous les abus et toutes les arnaques ima­gi­nables. L’u­to­piste qui rêve qu’il est pos­sible d’é­li­mi­ner l’é­goïsme en poli­tique et de fon­der un sys­tème poli­tique sur la seule mora­li­té n’at­teint pas la cible, pas plus d’ailleurs que le réa­liste qui croit que l’al­truisme est une illu­sion et que toute action poli­tique est basée sur l’é­goïsme. En dehors des éter­nels naïfs, le consen­sus poli­tique — expres­sion col­lec­tive de la loyau­té de la classe poli­tique envers elle-même -, ne trompe que ceux qui veulent se trom­per eux-mêmes, par conve­nance per­son­nelle ou pour obte­nir quelques faveurs. Les pro­blèmes poli­tiques ne peuvent pas être réso­lus défi­ni­ti­ve­ment. En poli­tique il n’y a de place que pour le com­pro­mis.

Que dire de la démo­cra­tie en Europe ? Elle est moins une reli­gion qu’une super­sti­tion, un sub­sti­tut, un suc­cé­da­né ou une appa­rence de foi, qui est née des reli­gions de la poli­tique. Elle est, « une hypo­cri­sie orga­ni­sée » disait Schum­pe­ter, elle se réduit à l’opportunité que les oli­gar­chies par­ti­to­cra­tiques offrent aux gou­ver­nés de se pro­non­cer pério­di­que­ment sur une option, géné­ra­le­ment limi­tée, après avoir pro­cé­dé à une grande opé­ra­tion d’information ou de mar­ke­ting auprès de l’opinion publique.

Cela dit, et mal­gré tout, il semble qu’une grande par­tie du peuple soit de plus en plus consciente de l’existence de la loi de fer de l’oligarchie. Mais à l’inverse, de plus en plus crain­tive, l’oligarchie res­serre au maxi­mum les vis qui assu­jet­tissent le demos au sin­gu­lier super­mar­ché qu’est l’É­tat des par­tis. On sait les réac­tions d’hostilité, de mépris et de peur que sus­citent les mou­ve­ments popu­listes et les rébel­lions popu­laires du genre « Gilets jaunes » dans la qua­si-tota­li­té de l’esta­blish­ment[1] euro­péen.

Une révolution a besoin de dirigeants

Une révo­lu­tion a besoin de diri­geants, mais l’é­ta­tisme a infan­ti­li­sé la conscience des Euro­péens. Celle-ci a subi une telle conta­gion que l’émergence de véri­tables diri­geants est deve­nue qua­si­ment impos­sible et que lorsqu’elle se pro­duit, la méfiance empêche de les suivre. Mieux vaut donc, une fois par­ve­nu à ce stade, faire confiance au hasard, à l’en­nui ou à l’hu­mour, autant de forces his­to­riques majeures, aux­quelles on n’accorde pas suf­fi­sam­ment d’at­ten­tion parce qu’elles sont cachées der­rière le paravent de l’en­thou­siasme pro­gres­siste.

Les ana­lyses, les inter­ro­ga­tions et les pro­pos sévères, sou­vent même très cor­ro­sifs, de Negro Pavón ne risquent guère de lui faire des amis par­mi le petit nombre des déten­teurs du pou­voir, ni par­mi leurs sou­tiens sou­vent ser­viles du monde poli­tique, éco­no­mique et média­ti­co-cultu­rel, mais de cela il n’en a cure. Ancien­ne­ment pro­fes­seur d’histoire des idées poli­tiques à l’Université Com­plu­tense de Madrid, actuel­le­ment pro­fes­seur émé­rite de science poli­tique à l’Université San Pablo de Madrid, membre de l’Académie royale des sciences morales et poli­tiques, auteur d’une bonne ving­taine de livres[2] et de plu­sieurs cen­taines d’articles, il n’a plus rien à prou­ver. Fin connais­seur de la pen­sée poli­tique euro­péenne clas­sique et moderne, excellent poly­glotte, lec­teur invé­té­ré de tous les grands auteurs euro­péens[3] et amé­ri­cains, il nous convie à un remar­quable par­cours à tra­vers l’histoire de la poli­tique occi­den­tale en même temps qu’il nous donne un diag­nos­tic lucide et péné­trant de la réa­li­té de l’Europe et de l’Occident actuels.

À l’école du réalisme politique…

Pavón se rat­tache ouver­te­ment à l’École du réa­lisme poli­tique. Il n’est donc pas inutile, avant de lui céder la plume, de rap­pe­ler à grands traits ce qu’est cette École de pen­sée si sou­vent objet de mal­en­ten­dus, de ter­gi­ver­sa­tions et de cari­ca­tures. Qu’entend-on par réa­lisme poli­tique ou par tra­di­tion de pen­sée machia­vé­lienne (et non machia­vé­lique) de la poli­tique ? Avant de répondre, il nous faut men­tion­ner l’habituel argu­men­taire dépré­cia­tif de ses adver­saires. Le réa­lisme serait selon eux le culte de l’époque, une idéo­lo­gie mani­chéenne, prag­ma­tique, oppor­tu­niste, fata­liste et déses­pé­rante, une idéo­lo­gie de domi­nants, de chantres du confor­misme, qui fait de l’instant une fin, qui consi­dère le pré­sent indé­pas­sable, qui refuse de pen­ser le chan­ge­ment et l’avenir. Mais ce réqui­si­toire, aujourd’hui si répan­du, n’est somme toute qu’une illus­tra­tion de plus des méfaits de l’enfumage idéo­lo­gique. Il n’est pas sans rap­pe­ler l’Anti-Machia­vel du des­pote éclai­ré (ou obs­cur) Fré­dé­ric II, qui avait été écrit pour séduire et abu­ser l’Europe des phi­lo­sophes. Comme disait l’annonce des films de fic­tion de ma jeu­nesse : « toute res­sem­blance avec des situa­tions réelles exis­tantes ou ayant exis­té ne sau­rait être que for­tuite ». Nous le ver­rons, le réa­lisme poli­tique est au contraire une méthode d’analyse et de cri­tique com­plète, intense et radi­cale de tout pou­voir consti­tué.

À pro­pre­ment par­ler, le réa­lisme poli­tique n’est ni une école homo­gène, ni une famille intel­lec­tuelle uni­taire. C’est seule­ment un habi­tus, une dis­po­si­tion d’esprit, un point de vue d’étude ou de recherche qui vise à éclai­rer les règles que suit la poli­tique[4]. Ce n’est pas la défense du sta­tu quo, la défense de l’ordre éta­bli ou la doc­trine qui jus­ti­fie la situa­tion des hommes au pou­voir comme le pré­tendent faus­se­ment ses adver­saires. Le réa­lisme poli­tique part de l’évidence des faits, mais il ne se rend pas devant eux. Il ne se dés­in­té­resse pas des fins der­nières et se dis­tingue en cela du pseu­do-réa­lisme de type cynique qui réduit la poli­tique à la seule volon­té de puis­sance, au règne et au culte de la force à l’état pur. Le réa­liste poli­tique authen­tique est un homme avec des prin­cipes, une morale, une pro­fonde conscience des devoirs et des res­pon­sa­bi­li­tés de l’action poli­tique. La pru­dence, la sagesse, l’équilibre, le sens de la res­pon­sa­bi­li­té et la fer­me­té de carac­tère sont les clefs de sa pen­sée.

Le réa­liste authen­tique affirme que la fina­li­té propre à la poli­tique est le bien com­mun, mais il recon­nait la néces­si­té vitale des fina­li­tés non poli­tiques (le bon­heur et la jus­tice). La poli­tique est selon lui au ser­vice de l’homme. La mis­sion de la poli­tique n’est pas de chan­ger l’homme ou de le rendre meilleur (ce qui est le che­min des tota­li­ta­rismes), mais d’organiser les condi­tions de la coexis­tence humaine, de mettre en forme la col­lec­ti­vi­té, d’assurer la concorde inté­rieure et la sécu­ri­té exté­rieure. Voi­là pour­quoi les conflits doivent être, selon lui, cana­li­sés, régle­men­tés, ins­ti­tu­tion­na­li­sés et autant que pos­sible réso­lus sans vio­lence.

La démocratie n’est qu’une méthode, pas une fin en soi

Dal­ma­cio Negro Pavón aborde avec rigueur cha­cune des idées du réa­lisme poli­tique[5]. Les deux prin­ci­pales se retrouvent dans les titres des deux pre­miers essais de son livre : La loi de fer de l’oligarchie, loi imma­nente à la poli­tique et Démys­ti­fier la démo­cra­tie. Il com­plète ensuite ces deux essais par un texte plus bref Sur la théo­lo­gie poli­tique domi­nante qui porte sur la ques­tion théo­lo­gi­co-poli­tique, ou si l’on pré­fère sur les causes exis­ten­tielles et spi­ri­tuelles de la situa­tion actuelle, tout par­ti­cu­liè­re­ment sur l’importance de l’influence des héré­sies théo­lo­giques sur la pen­sée et les atti­tudes poli­tiques modernes. On pour­rait clas­ser l’ensemble des idées de son livre dans l’ordre sui­vant :

Pre­mière idée : le carac­tère inévi­table de l’oligarchie et de la divi­sion gou­ver­nants-gou­ver­nés. C’est la fameuse loi d’airain, de bronze ou de fer de l’oligarchie, for­mu­lée par Robert Michels. Selon les régimes et les socié­tés, nous l’avons dit, la cir­cu­la­tion des élites peut être plus ou moins grande, mais en der­nière ins­tance, c’est tou­jours le petit nombre, la mino­ri­té qui dirige.

Deuxième idée : La démo­cra­tie idéale est irréa­li­sable et les sym­boles démo­cra­tiques sont des fic­tions. La com­plexi­té des pro­blèmes et sur­tout la dimen­sion des socié­tés consti­tuent autant d’obstacles à l’autogouvernement. En géné­ral, les hommes poli­tiques le savent, mais tous connaissent aus­si l’importance de la magie des paroles. Par ailleurs, les démo­cra­ties réelles tendent tou­jours à se conver­tir en oli­gar­chies. Plus la démo­cra­tie s’organise, plus elle tend à décli­ner. Plus elle s’organise et plus les pos­si­bi­li­tés de coac­tion et de mani­pu­la­tion des masses gran­dissent. « La démo­cra­tie, gou­ver­ne­ment du peuple, par le peuple et pour le peuple » selon la for­mule célèbre de Lin­coln, relève de l’utopie ou de la foi reli­gieuse. La démo­cra­tie est une méthode, elle ne sau­rait être une fin, un idéal abso­lu, un impé­ra­tif moral. L’idéologie démo­cra­tique, la foi démo­cra­tique, relève de la rhé­to­rique. Elle ne sert qu’à élu­der les res­pon­sa­bi­li­tés et à écra­ser l’opposition au nom du peuple.

Troi­sième idée : la poli­tique ne peut pas faire l’économie d’une vision de l’homme. Le réa­liste poli­tique peut pen­ser soit que l’homme est his­to­rique, soit, qu’il existe une nature humaine. Mais dans les deux cas, il consi­dère que les pul­sions humaines expliquent pour une bonne part le carac­tère instable des ins­ti­tu­tions poli­tiques et le carac­tère conflic­tuel de la poli­tique.

Reconnaître la nature conflictuelle de la politique

Qua­trième idée : la recon­nais­sance de la nature intrin­sè­que­ment conflic­tuelle de la poli­tique. La vie sera tou­jours le théâtre de conflits et de dif­fé­rences. La poli­tique au sens tra­di­tion­nel est la grande « neu­tra­li­sa­trice » des conflits. Voi­là pour­quoi la résis­tance sys­té­ma­tique et aveugle à toute forme de pou­voir (la croyance que « le pou­voir est le mal ») consti­tue une excel­lente méthode pour accé­lé­rer la cor­rup­tion du pou­voir et entraî­ner sa sub­sti­tu­tion par d’autres formes de pou­voir sou­vent bien plus pro­blé­ma­tiques et plus des­po­tiques. Ce n’est pas parce qu’un peuple perd la force ou la volon­té de sur­vivre ou de s’affirmer dans la sphère poli­tique que la poli­tique va dis­pa­raître du monde. L’histoire n’est pas tendre… mal­heur au fort qui devient faible !

Cin­quième idée : le scep­ti­cisme en matière de formes de gou­ver­ne­ment. Il est impos­sible de pro­non­cer scien­ti­fi­que­ment un juge­ment caté­go­rique sur la conve­nance de l’un ou l’autre des régimes en place. Il n’y a pas de régime opti­mal ou par­fait. Chaque régime poli­tique est une solu­tion contin­gente et sin­gu­lière, une réponse tran­si­toire à l’éternel pro­blème du poli­tique. Tous les régimes sont par ailleurs éga­le­ment sou­mis à l’usure du temps et à la cor­rup­tion[6].

Sixième idée : le rejet de toute inter­pré­ta­tion mono-cau­sale de la poli­tique comme par­tiale et arbi­traire. Les expli­ca­tions mono-cau­sales « en der­nière ins­tance » par l’économie, par la poli­tique, par la culture, par la morale, etc. sont réduc­tion­nistes et n’ont aucun sens.

La tendance à l’oligarchie, caractéristique fondamentale des sociétés

L’étude des par­tis poli­tiques et des syn­di­cats, réa­li­sée par Robert Michels au début du XXe siècle, révèle par­ti­cu­liè­re­ment bien la carac­té­ris­tique fon­da­men­tale des socié­tés : la ten­dance à l’oligarchie. Un par­ti poli­tique n’est ni plus ni moins qu’un groupe de per­sonnes qui s’unissent pour conqué­rir et conser­ver le pou­voir. Tout le reste (même l’idéologie) est secon­daire. Les par­tis naissent comme des groupes éli­tistes et se conver­tissent en orga­ni­sa­tions de notables ; puis, avec le suf­frage uni­ver­sel, ils se trans­forment le plus sou­vent en par­tis de masses. Mais lorsqu’ils s’organisent for­te­ment, ils obéissent tou­jours à la loi de fer de l’oligarchie.

L’analyse des « par­tis de masse » a mis à nue quelques prin­cipes géné­raux que l’on peut énon­cer ain­si :

1) Les mul­ti­tudes sont frap­pées d’une sorte d’incapacité poli­tique. Lorsqu’elles perdent leurs lea­ders, elles se retirent et aban­donnent le champ poli­tique.

2) L’oligarchie est une néces­si­té sociale. Le prin­cipe d’organisation est une condi­tion abso­lu­ment essen­tielle pour la lutte poli­tique.

3) Ce sont les mino­ri­tés et non les masses qui se dis­putent le pou­voir. Les lea­ders de tous les camps se pré­sentent comme les porte-paroles du peuple, mais en réa­li­té c’est tou­jours la lutte entre l’ancienne mino­ri­té qui défend son hégé­mo­nie et la nou­velle mino­ri­té ambi­tieuse qui entend conqué­rir le pou­voir.

4) Le lea­der­ship est ten­dan­ciel­le­ment auto­cra­tique. Les lea­ders ne se contentent pas de vou­loir durer, ils veulent tou­jours plus de pou­voir. L’éloignement des masses, la pro­fes­sion­na­li­sa­tion, le niveau intel­lec­tuel et cultu­rel des lea­ders, la ten­dance à recher­cher le renou­vel­le­ment par la coop­ta­tion, voire le népo­tisme, sont de puis­sants élé­ments qui contri­buent à l’isolement des lea­ders. Les rébel­lions de la base n’ont que d’infimes pos­si­bi­li­tés de suc­cès.

5) Le par­ti est un ins­tru­ment de domi­na­tion. Contrai­re­ment à ce qu’ils pré­tendent les par­tis sont des orga­ni­sa­tions qui veulent que les élus dominent les élec­teurs et que les man­da­taires dominent les man­dants.

6) La ten­dance oli­gar­chique est consub­stan­tielle aux par­tis. Seule une mino­ri­té par­ti­cipe aux déci­sions du par­ti et, sou­vent, cette mino­ri­té est ridi­cu­le­ment exi­guë.

Toujours être méfiant à l’égard du pouvoir…

Conclu­sion : la démo­cra­tie réelle est une oli­gar­chie élue par le peuple. Elle exclut l’usage de la vio­lence phy­sique mais non pas la vio­lence morale (la com­pé­ti­tion déloyale, frau­du­leuse ou res­treinte). Deux condi­tions per­met­traient de réfor­mer en pro­fon­deur la démo­cra­tie poli­tique actuelle au béné­fice du peuple. D’abord, les repré­sen­tés devraient pou­voir recou­vrer la liber­té de contrô­ler direc­te­ment les repré­sen­tants ou élus qui leur a été abu­si­ve­ment reti­rée. Il fau­drait pour cela ins­tau­rer un sys­tème élec­to­ral majo­ri­taire avec man­dat impé­ra­tif ; les repré­sen­tants seraient ain­si obli­gés de res­pec­ter le man­dat impé­ra­tif de leurs élec­teurs res­pec­tifs. Enfin, pour que le peuple puisse, sinon diri­ger et gou­ver­ner de fait, du moins s’intégrer et par­ti­ci­per dura­ble­ment à la vie poli­tique, il fau­drait que le prin­cipe de la démo­cra­tie directe soit lar­ge­ment accep­té [avec bien sûr le réfé­ren­dum d’initiative popu­laire (RIP) ou citoyenne (RIC)[7]].

Cela étant, on peut être un scep­tique ou un pes­si­miste lucide mais refu­ser pour autant de déses­pé­rer. On ne peut pas éli­mi­ner les oli­gar­chies. Soit ! Mais, comme nous le dit Dal­ma­cio Negro Pavón, il y a des régimes poli­tiques qui sont plus ou moins capables d’en miti­ger les effets et de les contrô­ler. Le nœud de la ques­tion est d’empêcher que les déten­teurs du pou­voir ne soient que de simples cour­roies de trans­mis­sion des inté­rêts, des dési­rs et des sen­ti­ments de l’oligarchie poli­tique, sociale, éco­no­mique et cultu­relle.

Les hommes craignent tou­jours le pou­voir auquel ils sont sou­mis, mais le pou­voir qui les sou­met craint lui aus­si tou­jours la col­lec­ti­vi­té sur laquelle il règne. Et il existe une condi­tion essen­tielle pour que la démo­cra­tie poli­tique soit pos­sible et que sa cor­rup­tion devienne beau­coup plus dif­fi­cile sinon impos­sible, sou­ligne encore Dal­ma­cio Negro Pavón. Il faut que l’attitude à l’égard du gou­ver­ne­ment soit tou­jours méfiante, même lorsqu’il s’agit d’amis ou de per­sonnes pour les­quelles on a voté. Ber­trand de Jou­ve­nel disait à ce pro­pos très jus­te­ment : « Le gou­ver­ne­ment des amis est la manière bar­bare de gou­ver­ner ».

Arnaud A. Imatz-Couar­tou
Doc­teur d’État ès sciences poli­tiques
Membre cor­res­pon­dant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne

Ce texte, publié avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’auteur (inter­titres de la rédac­tion de l’Iliade), consti­tue l’introduction à l’ouvrage de Dal­ma­cio Negro Pavón, La loi de fer de l’oligarchie — Pour­quoi le gou­ver­ne­ment du peuple, par le peuple, pour le peuple est un leurre (L’Artilleur, octobre 2019, 256 p., 20 €). Dis­po­nible à la Nou­velle Librai­rie, 11 rue de Médi­cis, 75006 Paris.

Pré­sen­ta­tion de l’auteur
Ancien pro­fes­seur d’his­toire des idées poli­tiques à l’U­ni­ver­si­té Com­plu­tense de Madrid, pro­fes­seur émé­rite de science poli­tique à l’U­ni­ver­si­té San Pablo de Madrid, membre de l’A­ca­dé­mie royale des sciences morales et poli­tiques, Dal­ma­cio Negro Pavón est l’au­teur d’une ving­taine de livres et de plu­sieurs cen­taines d’ar­ticles.

Som­maire de l’ouvrage
Intro­duc­tion : Qu’est-ce que le réa­lisme poli­tique ? par Arnaud Imatz-Couar­tou
I. La loi de fer de l’o­li­gar­chie, loi imma­nente à la poli­tique
II. Démys­ti­fier la démo­cra­tie
III. Sur la théo­lo­gie poli­tique domi­nante
Biblio­gra­phie

Notes

[1] En théo­rie on peut dis­tin­guer l’esta­blish­ment (concept anglo-saxon dési­gnant la mino­ri­té poli­ti­co-sociale exer­çant son contrôle sur l’ensemble de la socié­té), et l’oli­gar­chie (petit nombre d’individus, caté­go­rie, classe ou caste domi­nante déte­nant le pou­voir et contrô­lant la socié­té) de l’élite, mino­ri­té d’individus aux­quels s’attache un pou­voir dû à des qua­li­tés natu­relles ou acquises (les « meilleurs » en rai­son de leurs mérites : race, intel­li­gence, sagesse, éthique, culture, édu­ca­tion, richesse, etc.). Mais dans les faits, ces trois concepts recouvrent aujourd’hui une même réa­li­té.

[2] Dal­ma­cio Negro Pavón est un dis­ciple de l’historien des idées poli­tiques, Luis Díez del Cor­ral, qui a été pré­sident de l’Académie des sciences morales et poli­tiques d’Espagne et doc­teur hono­ris cau­sa de la Sor­bonne (1980). Díez del Cor­ral était pen­dant long­temps rédac­teur de la célèbre revue Revis­ta de Occi­dente fon­dée par le phi­lo­sophe José Orte­ga y Gas­set. Par­mi les ouvrages de D. Negro Pavón citons plus par­ti­cu­liè­re­ment : Libe­ra­lis­mo y socia­lis­mo : la encru­ci­ja­da inte­lec­tual de Stuart Mill, Madrid, Cen­tro de Estu­dios Consti­tu­cio­nales, 1976 ; Comte : posi­ti­vis­mo y revo­lu­ción, Madrid, Edi­to­rial Cin­cel, 1985 ; El Libe­ra­lis­mo en España, Madrid, Unión Edi­to­rial, 1988 ; Estu­dios sobre Carl Schmitt, Madrid, Fun­da­ción Cáno­vas del Cas­tillo, 1995 ; La tra­di­ción libe­ral y el Esta­do, Madrid, Unión Edi­to­rial, 1995 ; Gobier­no y Esta­do, Madrid, Mar­cial Pons, 2002 ; Lo que Euro­pa debe al cris­tia­nis­mo, 3e éd., Madrid, Unión Edi­to­rial, 2007 ; El mito del hombre nue­vo, Madrid, Encuen­tro, 2009 ; His­to­ria de las for­mas del Esta­do. Una intro­duc­ción, Madrid, El Buey mudo, 2010, Il dio mor­tale, Piom­bi­no, Il Foglio, 2014 et La tra­di­ción de la liber­tad, Madrid, Unión Edi­to­rial, 2019.

[3] Sou­li­gnons l’intérêt mar­qué de Negro Pavón pour la pen­sée poli­tique fran­çaise, ce dont témoignent les tra­vaux de plu­sieurs de ses dis­ciples. Il en est notam­ment ain­si des poli­to­logues et phi­lo­sophes Arman­do Zero­lo Durán, spé­cia­liste de Ber­trand de Jou­ve­nel (voir : Géne­sis del Esta­do Mino­tau­ro. El pen­sa­mien­to polí­ti­co de Ber­trand de Jou­ve­nel, Mur­cia, Sequi­tur, 2013), Domin­go Gonzá­lez Hernán­dez, spé­cia­liste de René Girard (voir : Hacia una teoría mimé­ti­ca de lo polí­ti­co : René Girard y su escue­la, Madrid, UCM, 2015 et René Girard, maes­tro cris­tia­no de la sos­pe­cha, Madrid, Fun­da­ción Emma­nuel Mou­nier, 2016) et Jeró­ni­mo Moli­na Cano, doyen de facul­té à l‘Université de Mur­cie, spé­cia­liste de Ray­mond Aron et de Julien Freund et meilleur connais­seur actuel de la pen­sée du polé­mo­logue Gas­ton Bou­thoul (voir:; Ray­mond Aron, rea­lis­ta polí­ti­co. Del maquia­ve­lis­mo a la crí­ti­ca de las reli­giones secu­lares, Madrid, Sequi­tur, 2013 ; Julien Freund. Lo polí­ti­co y la polí­ti­ca, Madrid, Sequi­tur, 1999 et Gas­ton Bou­thoul, Inven­tor de la pole­mo­logía. Guer­ra, demo­grafía y com­ple­jos belí­ge­nos, Madrid, Cen­tro de Estu­dios Polí­ti­cos y Consti­tu­cio­nales, 2019).

[4] Par­mi les pré­cur­seurs on trouve : Thu­cy­dide, Aris­tote, Ibn Khal­doun, Machia­vel, Gabriel Nau­dé, Saa­ve­dra Fajar­do, Hobbes, Toc­que­ville, etc. Chez les contem­po­rains et les modernes on peut citer : Moi­sey Ostro­gors­ki, Vil­fre­do Pare­to, Robert Michels, Gae­ta­no Mos­ca, Carl Schmitt, Max Weber, Simone Weil, Ray­mond Aron, Gas­ton Bou­thoul, James Burn­ham, Bene­det­to Croce, Mau­rice Duver­ger, Gon­za­lo Fernán­dez de la Mora, Julien Freund, Ber­trand de Jou­ve­nel, Hal­ford Mac­kin­der, Harold Las­ki. Gian­fran­co Miglio, Jules Mon­ne­rot, Michael Oake­shott, Gio­van­ni Sar­to­ri, Éric Voe­ge­lin, Jeró­ni­mo Moli­na Cano, Ales­san­dro Cam­pi, et beau­coup d’autres aux convic­tions sou­vent très dif­fé­rentes (libé­raux, socia­listes, natio­na­listes, conser­va­teurs, etc.).

[5] Negro Pavón cite et reprend tous les tra­vaux clas­siques en la matière, notam­ment ceux de Moi­sey Ostro­gors­ki (voir : La démo­cra­tie et l’organisation des par­tis poli­tiques, 1903), Vil­fre­do Pare­to (voir : Les sys­tèmes socia­listes, 1902–1903), Robert Michels (voir : Les par­tis poli­tiques. Essai sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties, 1911), Gae­ta­no Mos­ca (voir : Ele­men­ti di scien­za polí­ti­ca, 1896–1923), Joseph Schum­pe­ter (voir : Capi­ta­lisme, Socia­lisme et Démo­cra­tie, 1943) et Gon­za­lo Fer­nan­dez de la Mora (voir : La par­ti­to­cra­cia, 1977).

[6] Sur le plan de l’action poli­tique, il ne faut pas non plus sous-esti­mer l’importance du prin­cipe d’hétérotélie, trans­po­si­tion de la pen­sée de l’Apôtre saint Paul « Je fais le mal que je ne veux pas, je ne fais pas le bien que je veux » (Lettre aux Romains). L’hétérotélie, dont Jules Mon­ne­rot a éla­bo­ré la théo­rie la plus com­plète, est la « ruse de la rai­son » de Hegel, le « para­doxe des consé­quences » de Weber, le « déca­lage entre le but avoué et le dérou­le­ment réel de l’action » de Pare­to, « le prin­cipe de dif­fé­rence de l’objectif visé et de l’objectif atteint », l’effet per­vers ou le résul­tat qui contre­dit si sou­vent l’intention ini­tiale.

[7] A noter qu’à l’origine le RIC figu­rait par­mi les prin­ci­pales reven­di­ca­tions du mou­ve­ment des « Gilets jaunes » avec la baisse de la TVA sur les pro­duits de pre­mière néces­si­té, la révi­sion des avan­tages et des pri­vi­lèges des élus et le réta­blis­se­ment de l’ISF pour les valeurs mobi­lières (actions, pla­ce­ments).