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Réflexions pour un 11 novembre

Editorial du n°29 d'Enquête sur l'histoire par Dominique Venner. Dossier : 1918, naissance du XXe siècle (décembre 1998)

Réflexions pour un 11 novembre

We are making a New World, 1918 (Nous fabri­quons un Nou­veau Monde), un tableau de Paul Nash. Coll. Impe­rial War Museum, Londres. Source : Wiki­me­dia (cc)

Toute la nuit, l’artillerie allemande a pilonné la position. Les hommes ne parlent pas. Ils songent à la journée d’hier. Plus de cent morts et disparus. Au matin de ce 11 novembre 1918, le secteur de Vrigne-Meuse est l’un des seuls où l’on se bat encore. Soudain, à 8h45, dans le vacarme des fusants allemands, un homme réussit à traverser la passerelle en courant. Il trébuche, agite un morceau de papier et hurle :
— Ça y est ! C’est signé ! C’est fini !
Puis il s’écroule dans la boue.

La note qu’il vient d’ap­por­ter au PC du bataillon pré­cise : « À 11 heures, tous les clai­rons, là où ils sont, exé­cu­te­ront la son­ne­rie du Ces­sez-le-feu. Ensuite, tous son­ne­ront Au dra­peau. » Un pro­blème : trou­ver un clai­ron. Au 3e bataillon du 415e, il n’en reste qu’un, le dénom­mé Dela­luque.
Eh bien ! Allez le cher­cher, ordonne le capi­taine Lebre­ton.
On extrait Dela­luque de son trou indi­vi­duel. À plat ventre, sous les rafales de mitrailleuses, il rampe vers le PC.
À vos ordres, mon capi­taine… mais j’ai oublié la son­ne­rie du Ces­sez-le-feu.

Alors, du fond de la tran­chée, le capi­taine Lebre­ton hurle à l’o­reille de son clai­ron l’air que des géné­ra­tions de fan­tas­sins ont appris en s’ai­dant de paroles gaillardes : « T’as tiré comme un cochon … T’au­ras pas d’per­mis­sion. »

Il est 10h59.

Dela­luque se dresse len­te­ment au-des­sus du para­pet, salué par des balles. Il embouche son vieux clai­ron bos­se­lé, ferme les yeux. Et, d’un coup, il envoie les pre­mières notes. En face, brus­que­ment, tout s’est tu. Plus une rafale, plus une explo­sion. Plus rien que les notes aigres de la son­ne­rie. Dela­luque s’en­har­dit. Il se dresse com­plè­te­ment pour son­ner le Garde-à-vous, puis Au dra­peau. Et voi­là qu’au loin les clai­rons alle­mands répondent. Sur toutes les tran­chées du sec­teur, les hommes se lèvent et gra­vissent les para­pets à la ren­contre les uns des autres. La guerre est finie !

Elle avait duré cin­quante et un mois cette guerre, coû­tant 1 400 000 morts du côté fran­çais. Tous pays confon­dus, près de neuf mil­lions de sol­dats avaient été tués, sans comp­ter les muti­lés et les vic­times civiles. Depuis les temps anciens, l’Eu­rope et le monde n’a­vaient jamais rien connu d’aus­si meur­trier sur une période aus­si courte. C’é­tait le cadeau fait aux hommes par la démo­cra­tie de masse, le pro­grès tech­nique et la domi­na­tion de l’é­co­no­mie.

En 1917, la guerre a por­té au pou­voir en Rus­sie une tyran­nie comme on n’en avait jamais vue. Par réac­tion, la menace mon­diale du bol­che­visme a fait sur­gir le fas­cisme ita­lien et le natio­nal-socia­lisme alle­mand, eux aus­si fils de la guerre.

Cette même année 1917, les États-Unis sont inter­ve­nus dans le conflit puis dans la conclu­sion d’une paix des­truc­trice de l’an­cien équi­libre euro­péen. Tous les affron­te­ments du XXe siècle en sont issus, à com­men­cer par celui de 1939–1945, pire encore que le pré­cé­dent.

En fai­sant appel aux États-Unis pour régler leurs dif­fé­rends, les Euro­péens ont com­mis la faute de se pla­cer sous la dépen­dance d’un empire qui leur était étran­ger et dont l’hé­gé­mo­nie tour à tour indo­lore ou bru­tale s’est éten­due à la tota­li­té du globe. Pour la pre­mière fois en dix siècles, les peuples de l’es­pace franc ont ces­sé de rayon­ner vers l’ex­té­rieur pour subir l’im­pré­gna­tion d’une autre culture construite sur le refus de leur propre tra­di­tion. À presque vingt-cinq siècles de dis­tance, les conflits euro­péens de 1914–1945 repro­duisent la fata­li­té des guerres du Pélo­pon­nèse.

Aggra­vé par la catas­trophe de la guerre sui­vante, l’ho­lo­causte euro­péen de 14–18 est en grande par­tie à l’o­ri­gine du chaos et de la régres­sion qui ont dis­lo­qué nos socié­tés à la fin du XXe siècle. Encore s’a­git-il de s’en­tendre sur les mots. Ce qui est chaos et régres­sion pour ceux qui en souffrent, est salué ailleurs comme autant d’a­van­cées satis­fai­santes.

Cette dif­fé­rence d’ap­pré­cia­tion attire l’at­ten­tion sur la part la plus mas­quée de la catas­trophe de 1914–1918. Contrai­re­ment à une idée col­por­tée par les paci­fistes, les guerres ne sont pas inutiles. Celle-ci moins qu’une autre. Il y a tou­jours des vain­queurs et des vain­cus. Cette guerre a pro­fi­té aux idéo­logues et aux groupes d’in­té­rêts qui vou­laient la mort de l’an­cienne Europe, et qui furent donc les vrais vain­queurs.

Quant aux peuples euro­péens, sans excep­tion, ils furent les grands per­dants de cette guerre qui les a sai­gnés phy­si­que­ment et spi­ri­tuel­le­ment, détrui­sant ce qui sub­sis­tait d’un ordre com­mu­nau­taire qui venaient d’eux seuls et qui les pro­té­geait.

Long­temps, le sens du conflit a échap­pé aux vic­times, sinon à une poi­gnée d’es­prits har­dis, Caillaux, Thi­bau­det, Lyau­tey et quelques autres.

Mal­gré leur cou­rage ver­ti­gi­neux dans les com­bats, nos pères n’a­vaient rien vu. Accor­dons-leur toutes les excuses. Aveu­glés par des natio­na­lismes étroits, n’é­tant pas conscients d’être ce qu’ils étaient, com­ment les Euro­péens auraient-ils pu per­ce­voir les enjeux ? La conscience de soi n’est pas don­née par simple filia­tion. C’est l’une des fonc­tions néces­saires qu’as­surent les dieux autoch­tones et les reli­gions enra­ci­nées. Mal­heu­reu­se­ment pour eux, les Euro­péens en étaient pri­vés. Et sans doute faut-il tou­cher le fond du mal­heur pour que s’é­veille un besoin de réap­pro­pria­tion de soi dont les époques de puis­sance peuvent se pas­ser.

 

Domi­nique Ven­ner
Source :
Enquête sur l’his­toire n°29, décembre 1998

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