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L’ours, notre roi des animaux

L'ours évoque aujourd'hui peu de chose pour nos contemporains. Peuplant autrefois toute l'Europe, les ours bruns ont pratiquement disparu du continent, réduits à des isolats dans les reliquats des forêts primaires. La Russie et la Scandinavie abritent aujourd’hui, avec les Balkans et les Carpates, leurs principales populations. Dans les Alpes, il n'est plus présent qu'en Slovénie et fait l'objet de programmes de réintroduction et de protection dans les Pyrénées. Pourtant, l'ours est indissolublement lié à l'identité européenne.

L'ours, notre roi des animaux

Dans un livre passionnant récemment réédité en format poche, L’ours, histoire d’un roi déchu, Michel Pastoureau traverse huit cents siècles d’histoire sur les traces symboliques du « grand fauve indigène des forêts européennes qui passait autrefois pour l’ancêtre et le cousin de l’homme, qui enlevait et violait des jeunes filles pour fonder des dynasties, qui faisait l’objet de cultes et de croyances venus du fond des âges ». L’ours roi fut successivement vénéré dans l’Europe septentrionale puis combattu et détrôné par l’Eglise qui « substituera le lion du Sud au lion du Nord », tant les valeurs que portait l’ours paraissaient insupportables aux clercs.

Une religion de l’ours ?

Depuis la nuit des temps, l’ours partage la vie des hommes. Au paléolithique supérieur, il y a 30 000 ans, hommes et ours habitent les mêmes territoires, fréquentent les mêmes grottes, chassent les mêmes proies. Il n’existe pas de religion de l’ours attestée dans les sociétés préhistoriques, Même si différents témoignages archéologiques laissent imaginer des pratiques cultuelles associées à l’ours. C’est non loin de Lascaux, en Périgord, qu’une sépulture de néandertalien vieille de 80 000 ans a été découverte en 1957. Le corps de l’homme repose dans une sorte de tombe près d’une seconde fosse plus vaste contenant les restes d’un ours brun. La thèse d’une sépulture commune intentionnelle est cependant contestée, certains préhistoriens privilégiant plutôt l’effondrement du plafond d’une grotte. La plus ancienne statue façonnée par l’homme il y a près de vingt mille ans a été découverte dans la grotte de Montespan, dans le Comminges. Privé de tête, les doigts et les griffes bien visibles de l’animal montrent cependant qu’il s’agit bien de la représentation d’un ours. Un crâne d’ours était par ailleurs posé entre les pattes antérieures de la statue. Si le plantigrade est peu représenté dans l’art pariétal, avec seulement 2 % des animaux identifiables recensés, c’est dans la grotte Chauvet que l’on trouve les représentations les plus nombreuses. Au fond de cette caverne, s’ouvre une salle en rotonde avec en son centre, posé sur un autel de pierre, un crâne d’ours. Autour, plusieurs dizaines d’autres crânes ont été disposés en arc de cercle. Si un culte était ainsi avéré en ces périodes reculées, l’ours représenterait alors la première divinité reconnue chez les hommes. Cette hypothèse est toutefois fortement contestée par les préhistoriens qui réfutent toute forme de pratiques cultuelles liées à l’ours au Paléolithique ou chez l’homme de Neandertal. Quelles que soient les hypothèses scientifiques, l’ours occupe cependant une place essentielle dans le panthéon animalier du continent, des Grecs aux Germains, des Slaves aux Celtes. L’Histoire éclaire la Préhistoire : il est probable que ces mythes antiques reposent sur des fondements plus anciens encore, issus de la profondeur des âges préhistoriques.

Artémis, la déesse-ourse

Dans les mythes grecs, l’ours figure comme un attribut des divinités, notamment d’Artémis, la déesse grecque de la lune, des bois et des montagnes, protectrice des femmes enceintes et des bêtes sauvages. Artémis est une divinité ursine par son nom, avec l’étymologie d’Arth pour ἄρκτος / arktos (« ourse, Grande Ourse »), et de θέμις / thémis « loi divine ». Dans le plus important sanctuaire dédié à la déesse, au temple d’Artémis Braurania dans l’Attique, lors de la fête des Brauronies, de très jeunes fillettes étaient consacrées pendant cinq ans à Artémis comme « arktoi » (« ourses »), vestige probable d’un ancien culte ursin avec un sacrifice de jeunes filles. Artémis avait une jeune suivante, Callisto, qui ayant offensé la déesse, fut changée en ourse lors d’une partie de chasse. Arcas, le fils de Zeus et Callisto, roi éponyme d’Arcadie (étymologiquement « la terre des ours ») fut lui aussi transformé en ours. Zeus éleva au ciel Callisto et Arcas qui devinrent dans la mythologie grecque les constellations boréales de la Grande Ourse et de la Petite Ourse. Pâris, le fils du roi Priam dans l’Iliade, fut lui aussi élevé par une ourse sur le mont Ida après qu’il eut été abandonné par sa mère suite à de funestes présages. Ce motif de l’enfant recueilli et nourri par une bête sauvage rappelle le mythe grec d’Atalante, compagne des Argonautes, elle aussi abandonnée à la naissance et recueillie par une ourse. À l’origine de la guerre de Troie, le rapt d’Hélène par Pâris, homme élevé par une ourse, n’est pas sans évoquer la légende des ours voleurs de femmes qui irrigue toute l’Europe, comme nous l’évoquerons plus loin, vestige probable d’un mythe archaïque. Le panthéon celtique est également riche de nombreuses divinités équivalentes à la déesse grecque de la chasse, au nom évoquant l’ours comme Artio, dont le culte est localisé chez les Celtes d’Allemagne méridionale et en Suisse, Arduinna dans les Ardennes et Andarta dans les pays alpins.

Symbole de force et d’ivresse guerrière

« Fort comme un ours » dit l’adage populaire. L’ours brun représente effectivement le plus puissant des animaux européens. Sa taille peut atteindre jusqu’à 2,80 m et son poids avoisiner les 500 kg. L’ours représente l’incarnation de la force brute avec un courage sans faille qui suscitait la fascination dans l’ancienne Europe. À Rome, l’animal participe aux sanglants jeux du cirque où aucun autre fauve n’est en mesure de lui résister. Mais c’est en Europe du Nord que l’ours suscite la plus forte admiration. En Germanie, combattre et tuer un ours constitue un rite de passage pour entrer dans la communauté des guerriers, comme le rapporte Amien Marcellin dans ses Histoires. Cette tradition perdurera par-delà le paganisme puisque les chroniques rapportent que Baudouin Bras de Fer, premier comte de Flandres, tua en combat singulier un ours qui terrorisait la région de Bruges. Albert d’Aix rapporte le combat victorieux de Baudouin de Jérusalem contre un ours gigantesque en Terre Sainte. Dans l’Europe du Moyen Âge, affronter et tuer un ours représente une preuve incontestable de courage guerrier. Roland, Lancelot, Yvain, Arthur, nombre de héros légendaires accompliront cet exploit. « Ils partent nus sans cuirasses, simplement revêtus d’une chemise d’ours, enragés comme des fauves, mordant leur bouclier, tuant tout sur leur passage, ni le fer, ni le feu ne peut rien contre eux, ils sont invincibles » Snorri Sturluson décrit ainsi les terribles berserkirs, guerriers germaniques qui au cours de cérémonies magico-religieuses avant les batailles boivent le sang de la bête et mangent de sa chair afin de devenir ours à leur tour. Au XIIe siècle le Saxo-Grammaticus, compilation de différentes sagas scandinaves, relève que les guerriers danois prenaient un bain de sang pour se métamorphoser en ours avant de partir au combat (comme Siegfried dans la Chanson des Nibelungen qui, suivant les conseils d’Odin, se baigne dans le sang du dragon Fàfnir pour s’arroger sa force). Cette pratique de boire le sang et manger la chair de l’ours sera combattue et interdite par l’Eglise dès l’époque carolingienne. Hildegarde de Bingen condamne également cette pratique car « la viande d’ours est impure, échauffe les sens et conduit au péché ». Porter des canines ou griffes d’ours comme talisman, ou bien des motifs représentant des ours sur les boucliers, enseignes et boucles de ceinture restera une pratique courante chez les peuples germano-scandinaves jusqu’à la fin du Moyen Âge. Dans ces mêmes régions, c’est l’ours qui est le plus fréquemment employé pour les noms d’hommes à travers les racines Ber, Bern, Beorn, Björn. Avec la christianisation, la présence de l’ours perdurera au travers de prénoms comme Bernard, Albert, Adelbert, Gerbert, etc.

Le Roi-ours des Celtes

Chez les Celtes insulaires, l’ours est davantage assimilé à la fonction de pouvoir et de souveraineté qu’à la force guerrière, comme en témoigne la figure d’Arthur, le roi-ours. L’étymologie du prénom Arthur provient du nom celtique de l’ours, « artos » qui signifie à la fois « ours » et « guerrier » et que l’on peut rapprocher du nom de la déesse ursine Artio. D’autres éléments, révélés par les travaux de Philippe Walter dans son livre « Arthur, l’ours et le roi » (Ed. Imago) révèle l’origine ursine d’Arthur. Sa mort a lieu à la Toussaint, lorsque commence l’hibernation de l’ours. Comme lui, Arthur ne meurt pas, il entre en dormition. Selon certains auteurs de la Matière de Bretagne, c’est à la Chandeleur, le 2 février, qu’Arthur tire l’épée Excalibur du rocher, jour symbolique puisqu’il correspond à la fin de l’hibernation de l’ours. Autre symbole de souveraineté royale, avant d’être supplanté par le cerf au XIIIe siècle sous l’influence de l’Eglise, l’ours constitue avec le sanglier le gibier noble par excellence. Chasse violente et sauvage, se pratiquant à pied, elle se termine par un corps-à-corps, « face contre face, souffle contre souffle » entre l’homme et la bête. Affronter un tel danger ne peut être que le privilège d’un grand seigneur ou d’un roi, cette intimité bestiale suscitant la terreur des théologiens.

Ancêtre et cousin des hommes

Durant très longtemps, l’ours sera considéré comme l’animal le plus proche des hommes par son comportement anthropomorphique. Il est capable de se tenir debout et de marcher, de s’asseoir, de nager, de danser. Un auteur anonyme du XIIIe siècle relèvera même avec admiration que l’ours lève la tête pour contempler le ciel et les étoiles. Selon Pline l’Ancien, il s’accouple à la manière des hommes et des femmes, face à face. On prête également à l’ours une attirance sexuelle pour les jeunes filles, qu’il enlève et séquestre pour s’accoupler charnellement à elles, voire même pour enfanter… Cette disposition figure dans l’ensemble du folklore européen, de l’Espagne à la Scandinavie. L’enlèvement d’une jeune fille par un ours revient ainsi dans nombre de contes populaires, en particulier dans plusieurs versions du conte de « Jean de l’Ours ». Aujourd’hui encore, l’expression « faire l’ours » signifie en catalan et en espagnol faire la cour à une femme… L’ours est ainsi invoqué comme l’ancêtre mythique de rois et de princes. La Gesta Danorum affirme que l’arrière-grand-père du roi du Danemark Sven II, au XIe siècle, était fils d’un ours. En Italie, la prestigieuse famille Orsini, qui donna trois papes à la Chrétienté, avait une ancêtre ourse, comme les rois de Norvège, les comtes de Toulouse et les Margraves de Brandebourg.

De l’extermination à la récupération

« En fait, à l’époque carolingienne, dans une large partie de l’Europe non méditerranéenne, écrit Michel Pastoureau, l’ours apparaît encore une figure divine, un dieu ancestral dont le culte revêt des aspects variés mais demeure solidement ancré et empêche la conversion des peuples païens. Partout, ou presque, des Alpes à la Baltique, l’ours se pose en rival du Christ. Pour l’Eglise, il convient de lui déclarer la guerre, de le combattre par tous les moyens, de le faire descendre de son trône et de ses autels. » Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien aura cette sentence terrible pour l’ours : « aucun autre animal n’est plus habile à faire le mal ». Pour saint Augustin, « l’ours, c’est le Diable ». Dans l’imagerie populaire du christianisme médiéval, le Diable prendra fréquemment les apparences ursines de la bête sombre et velue. L ‘Eglise va s’engager dans une guerre contre l’ours qui va durer mille ans. Avec efficacité puisqu’au tournant du XIIe et du XIIIe siècle le grand fauve indigène ne conservera plus rien de son ancien rôle de roi des animaux au profit du lion. Ce souverain venu d’Orient ne fait pas l’objet de cultes barbares et sanguinaires. Face à « l’animal des traditions orales et des croyances incontrôlables », le lion appartient aux rassurantes traditions écrites de la Bible et de l’Antiquité gréco-romaine. Durant le règne de Charlemagne, l’ours fait ainsi l’objet de campagnes systématiques d’extermination, particulièrement en Germanie. Liée à l’éradication des cultes païens en Saxe et Westphalie, ce carnage s’avère efficace, entraînant une baisse importante de sa population. Subissant de concert le recul de la forêt, conséquence des grands défrichements de l’An Mille, les ours se réfugient dans les zones montagneuses. Présents partout dans la Gaule indépendante, les ours disparaissent à l’Ouest d’une ligne Flandres-Bordeaux à la fin de l’époque carolingienne. Vers l’an mille, les ours fréquentent surtout les marches de l’Est et du Nord-Est, ainsi que les massifs montagneux. À la fin du Moyen Âge, il a disparu à l’Ouest d’une ligne allant cette fois des Ardennes aux Pyrénées. Dans les récits hagiographiques, l’Eglise s’emploie également à briser sa réputation de grand fauve sauvage en le transformant en animal soumis. L’ours est présenté dompté et docile comme un chien, compagnon de saints ermites, comme saint Blaise ou saint Colomban. Transformé en animal domestique, l’ours porte les bagages de saint Martin ou de saint Corbinien, tire la charrue de saint Eloi ou fait office de berger gardant les brebis de saint Florent de Saumur. L’Eglise opère également un vaste mouvement de christianisation des fêtes et cultes ursins. La fête de Saint-Martin, apôtre de la Gaule, dont la popularité est immense au Moyen Âge, est placée un 11 novembre, date symbolique dans le cycle saisonnier de l’ancienne Europe célébrant l’entrée en hibernation de l’ours et le passage dans la saison sombre. De manière générale, les fêtes des saints ursins ont toutes été placées par l’Eglise entre septembre et février, passage de l’année où étaient célébrés les ours depuis leur entrée en hibernation jusqu’à leur réveil. C’est surtout au sortir de l’hiver que se déroulaient les principales fêtes ursines, lorsque l’hibernation de l’ours prenait fin. Ces rites très populaires étaient prétexte à débordements intolérables aux yeux des clercs avec des simulacres de rapts et de viols des jeunes femmes, rituels toujours vivants dans les Pyrénées, sous une forme folklorisée, à la fin du XXe siècle. Ces fêtes ursines étaient également la porte d’entrée des rites de carnaval et entraient en résonance avec les rites de fécondité liés à la fin de l’hiver, au souvenir des Lupercales romaines et à la fête celtique d’Imbolc. Pour supplanter ces traditions païennes, deux fêtes chrétiennes furent donc placées le 2 février, la présentation de Jésus au Temple et la purification de Marie, auxquelles s’ajouta ensuite la fête des Chandelles instituée au IVe siècle, mieux à même de se substituer aux grands feux célébrant la fin de la période sombre. Néanmoins, du XIIe au XVIIIe siècle, dans les régions où le culte de l’ours était encore prégnant, on appela la chandeleur la « chandelours ». En remplacement des cultes de l’ours, de nombreux saints locaux d’inspiration légendaire furent installés dans les campagnes. Tous ont un nom qui rappelle l’ours comme saint Urcissin, saint Ursin, sainte Ursule, saint Ours, etc. La plupart de ces saints sont situés dans les régions montagneuses où la présence de l’ours marquait encore les esprits. Notamment dans la partie centrale du croissant alpin et dans la région des Ardennes où étaient vénérées avant la christianisation les deux grandes déesses celtiques Artio (en Suisse, Vrarberg, Tyrol) et Arduina dans les Ardennes.

Le Roi déchu

Ainsi, le grand fauve européen déchoit de son trône pour être remplacé par le lion que l’Eglise fait roi des animaux. L’ours a perdu tout crédit, il est ridiculisé, humilié, réduit au statut de bête de foire présenté, enchaîné et muselé, par les forains sur les places de village sous les moqueries de la foule. Pour Michel Pastoureau « l’ours saltimbanque et forain est une création du christianisme médiéval ». L’Eglise en effet, pourtant hostile depuis toujours aux spectacles d’animaux, tolère avec bienveillance les montreurs d’ours qui contribuent à désacraliser le grand fauve autrefois redouté. La littérature médiévale le présente comme stupide, lourdaud et maladroit, risée des autres animaux, comme Brun l’ours du Roman de Renart, qui mourra lâchement égorgé avant de finir dans le saloir d’un paysan… Au XVIIe siècle, les fables de La Fontaine ne lui font pas meilleur portrait. L’ours figure dans six fables où il se montre paresseux, gourmand et stupide. Il doit aussi apparaître comme une créature misérable et vicieuse. Les clercs le dotent de cinq des sept péchés capitaux (colère, luxure, paresse, envie et goinfrerie). Autre preuve de son discrédit, alors que l’usage des armoiries se généralise au XIIe siècle, l’ours n’est présent que dans 0,5 % des blasons, souffrant déjà d’une symbolique négative à cette époque. Les rares blasons où il figure sont associés à une famille portant un nom qui évoque lui-même l’ours. Au contraire, lions et léopards, pourtant absents de la faune européenne, sont très fréquemment employés. Les surnoms pour qualifier les souverains font également appel au lion, comme l’empereur germanique Henri « le Lion » ou le roi d’Angleterre Richard « Coeur de Lion ». L’ours a aujourd’hui perdu aux yeux des Européens son statut de roi des animaux. Mais pour Michel Pastoureau, « en tuant l’ours, son parent, son semblable, son premier dieu, l’homme a depuis longtemps tué sa propre mémoire ».

Benoît Couëtoux du Tertre

Orientations bibliographiques

Illustration : Envato / Institut ILIADE