Qu’est-ce qu’un événement ?

Qu’est-ce qu’un événement ?

Qu’est-ce qu’un événement ?

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Les attaques islamistes de ce début janvier 2015 à Paris constituent à l’évidence un événement. Tant au sens historique que politique et métapolitique – c’est-à-dire total, culturel, civilisationnel. Il provoque une césure, un basculement vers un monde nouveau, pour partie inconnu : il y aura un « avant » et un « après » les 7–9 janvier 2015. Au-delà des faits eux-mêmes, de leur « écume », ce sont leurs conséquences, leur « effet de souffle », qui importent. Pour la France et avec elle l’Europe, les semaines et mois à venir seront décisifs : ce sera la Soumission ou le Sursaut.

Dans la mas­se grouillan­te des « infor­ma­tions » actuel­les et sur­tout à venir, la sidé­ra­tion poli­ti­co-média­ti­que et les mani­pu­la­tions de tou­te sor­te, être capa­ble de déce­ler les « faits por­teurs d’avenir » va deve­nir cru­cial. Une appro­che par l’Histoire s’impose. La cri­ti­que his­to­ri­que, la phi­lo­so­phie de l’histoire et la phi­lo­so­phie tout court per­met­tent en effet cha­cu­ne à leur niveau de mieux recon­naî­tre ou qua­li­fier un évé­ne­ment. « Pour ce que, brus­que­ment, il éclai­re » (Geor­ge Duby).

C’est donc en essayant de croi­ser ces dif­fé­rents apports qu’il devient pos­si­ble de mesu­rer et « pré-voir » les moments poten­tiels de bifur­ca­tion, l’avènement de l’imprévu qui tou­jours bous­cu­le l’ordre — ou en l’espèce le désor­dre — éta­bli. Et c’est dans notre plus lon­gue mémoi­re, les plis les plus enfouis de notre civi­li­sa­tion — de notre « maniè­re d’être au mon­de » — que se trou­vent plus que jamais les sour­ces et res­sorts de notre capa­ci­té à dis­cer­ner et affron­ter le Retour du Tra­gi­que.

Tout commence avec les Grecs…

Ce sont les Grecs qui, les pre­miers, vont « pen­ser l’histoire » — y com­pris la plus immé­dia­te.

Thu­cy­di­de ouvre ain­si son His­toi­re de la guer­re du Pélo­pon­nè­se : « Thu­cy­di­de d’Athènes a racon­té com­ment se dérou­la la guer­re entre les Pélo­pon­né­siens et les Athé­niens. Il s’était mis au tra­vail dès les pre­miers symp­tô­mes de cet­te guer­re, car il avait pré­vu qu’elle pren­drait de gran­des pro­por­tions et une por­tée dépas­sant cel­le des pré­cé­den­tes. (…) Ce fut bien la plus gran­de cri­se qui émut la Grè­ce et une frac­tion du mon­de bar­ba­re : elle gagna pour ain­si dire la majeu­re par­tie de l’humanité. » (1)

Tout est dit.

Et il n’est pas ano­din que, enga­gé dans le pre­mier conflit mon­dial, Albert Thi­bau­det ait fait « cam­pa­gne avec Thu­cy­di­de » (2)

Le Cen­tre d’Etude en Rhé­to­ri­que, Phi­lo­so­phie et His­toi­re des Idées ana­ly­se com­me suit ce court mais très éclai­rant extrait :

1) Thu­cy­di­de s’est mis à l’œuvre dès le début de la guer­re : c’est la guer­re qui fait évé­ne­ment, mais la guer­re serait tom­bée dans l’oubli sans la chro­ni­que de Thu­cy­di­de. La notion d’événement est donc dua­le : s’il pro­vient de l’action (acci­dent de l’histoire), il doit être rap­por­té, fai­re mémoi­re, pour deve­nir pro­pre­ment « his­to­ri­que » (c’est-à-dire mémo­ra­ble pour les hom­mes). C’est-à-dire qu’un évé­ne­ment peut-être mécon­nu, mais en aucun cas incon­nu.

2) Il n’y a pas d’événement en géné­ral, ni d’événement tout seul : il n’y a d’événement que par le croi­se­ment entre un fait et un obser­va­teur qui lui prê­te une signi­fi­ca­tion ou qui répond à l’appel de l’événement. Ain­si, il y avait déjà eu des guer­res entre Spar­te et Athè­nes. Mais cel­le-ci se déta­che des autres guer­res — de même que la guer­re se déta­che du cours ordi­nai­re des cho­ses.

3) Etant mémo­ra­ble, l’événement fait date. Il inau­gu­re une série tem­po­rel­le, il ouvre une épo­que, il se fait des­tin. Irré­ver­si­ble, « l’événement por­te à son point culmi­nant le carac­tè­re tran­si­toi­re du tem­po­rel ». L’événement, s’il est fuga­ce, n’est pas tran­si­toi­re : c’est com­me une rup­tu­re qui ouvre un nou­vel âge, qui inau­gu­re une nou­vel­le durée.

4) L’événement ouvre une épo­que en ébran­lant le pas­sé — d’où son carac­tè­re de catas­tro­phe, de cri­se qu’il fau­dra com­men­ter (et acces­soi­re­ment sur­mon­ter). Ce qu’est un évé­ne­ment, ce dont l’histoire conser­ve l’écho et reflè­te les occur­ren­ces, ce sont donc des cri­ses, des rup­tu­res de conti­nui­té, des remi­ses en cau­se du sens au moment où il se pro­duit. L’événement est, fon­da­men­ta­le­ment, alté­ri­té.

5) Thu­cy­di­de, enfin, qui est à la fois l’acteur, le témoin et le chro­ni­queur de la guer­re entre Spar­te et Athè­nes, se sent convo­qué par l’importance de l’événement lui-même. Celui-ci ne concer­ne abso­lu­ment pas les seuls Athé­niens ou Spar­tia­tes, ni même le peu­ple grec, mais se pro­pa­ge pro­gres­si­ve­ment aux Bar­ba­res et de là pour ain­si dire à pres­que tout le gen­re humain : l’événement est sin­gu­lier mais a une voca­tion uni­ver­sa­li­san­te. Ses effets dépas­sent de beau­coup le cadre ini­tial de sa pro­duc­tion – de son « avè­ne­ment ».

Repé­rer l’événement néces­si­te donc d’évacuer immé­dia­te­ment l’anecdote (le quel­con­que remar­qué) com­me l’actualité (le quel­con­que hic et nunc). Le « fait divers » n’est pas un évé­ne­ment. Un dis­cours de Fran­çois Hol­lan­de non plus…

Il s’agit plus fon­da­men­ta­le­ment de se deman­der « ce que l’on appel­le évé­ne­ment » au sens pro­pre, c’est-à-dire à quel­les condi­tions se pro­duit un chan­ge­ment remar­qua­ble, dont la sin­gu­la­ri­té attes­te qu’il est irré­duc­ti­ble à la série cau­sa­le — ou au contex­te — des évé­ne­ments pré­cé­dents.

Histoire des différentes approches historiques de « l’événement »

La recher­che his­to­ri­que a contri­bué à défri­cher uti­le­ment les contours de cet­te pro­blé­ma­ti­que.

L’histoire « posi­ti­vis­te », exclu­si­ve jusqu’à la fin du XIXe siè­cle, a fait de l’événement un jalon, au moins sym­bo­li­que, dans le récit du pas­sé. Pen­dant long­temps, les nais­san­ces, les maria­ges et les morts illus­tres, mais aus­si les règnes, les batailles, les jour­nées mémo­ra­bles et autres « jours qui ont ébran­lé le mon­de » ont domi­né la mémoi­re his­to­ri­que. Chro­nos s’imposait natu­rel­le­ment en majes­té.

Cet­te his­toi­re « évé­ne­men­tiel­le », qui a fait un retour en for­ce aca­dé­mi­que à par­tir des années 1980 (3), conser­ve des ver­tus indé­nia­bles. Par sa recher­che du fait his­to­ri­que concret, « objec­tif » par­ce qu’avéré, elle rejet­te tou­te géné­ra­li­sa­tion, tou­te expli­ca­tion théo­ri­que et donc tout juge­ment de valeur. A l’image de la vie humai­ne (nais­san­ce, maria­ge, mort…), elle est un récit : celui du temps qui s’écoule, dont l’issue est cer­tes connue, mais qui lais­se pla­ce à l’imprévu. L’événement n’est pas seule­ment une « but­te témoin » de la pro­fon­deur his­to­ri­que : il est un révé­la­teur et un cata­ly­seur des for­ces qui font l’histoire.

Mais, reflet sans dou­te de notre volon­té nor­ma­ti­ve, car­té­sien­ne et quel­que peu « eth­no-cen­trée », elle a ten­du à scan­der les pério­des his­to­ri­ques autour de rup­tu­res net­tes, et donc arti­fi­ciel­les : le trans­fert de l’Empire de Rome à Constan­ti­no­ple mar­quant la fin de l’Antiquité et les débuts du Moyen Age, l’expédition amé­ri­cai­ne de Chris­to­phe Colomb inau­gu­rant l’époque moder­ne, la Révo­lu­tion de 1789 ouvrant l’époque dite « contem­po­rai­ne »… C’est l’âge d’or des « 40 rois qui ont fait la Fran­ce » et de l’espèce de conti­nuum his­to­ri­que qui aurait relié Ver­cin­gé­to­rix à Gam­bet­ta.

Cet­te vision pure­ment nar­ra­ti­ve est sévè­re­ment remi­se en cau­se au sor­tir du XIXe siè­cle par une série d’historiens, par­mi les­quels Paul Lacom­be (De l’histoire consi­dé­rée com­me une scien­ce, Paris, 1894), Fran­çois Simiand (« Métho­de his­to­ri­que et scien­ce socia­le », Revue de Syn­thè­se his­to­ri­que, 1903) et Hen­ri Berr (L’Histoire tra­di­tion­nel­le et la Syn­thè­se his­to­ri­que, Paris, 1921).

Ces nou­veaux his­to­riens contri­buent à trois avan­cées majeu­res dans notre appro­che de l’événement (4) :

1) Pour eux, le fait n’est pas un ato­me irré­duc­ti­ble de réa­li­té, mais un « objet construit » dont il impor­te de connaî­tre les règles de pro­duc­tion. Ils ouvrent ain­si la voie à la cri­ti­que des sour­ces qui va per­met­tre une révi­sion per­ma­nen­te de notre rap­port au pas­sé, et par­tant de là aux faits eux-mêmes.

2) Autre avan­cée : l’unique, l’individuel, l’exceptionnel ne détient pas en soi un pri­vi­lè­ge de réa­li­té. Au contrai­re, seul le fait qui se répè­te, qui peut être mis en série et com­pa­ré peut fai­re l’objet d’une ana­ly­se scien­ti­fi­que. Même si ce n’est pas le but de cet­te pre­miè­re « his­toi­re sériel­le », c’est la por­te ouver­te à une vision « cycli­que » de l’histoire dont vont notam­ment s’emparer Spen­gler et Toyn­bee.

3) Enfin, ces his­to­riens dénon­cent l’emprise de la chro­no­lo­gie dans la mesu­re où elle conduit à jux­ta­po­ser sans les expli­quer, sans les hié­rar­chi­ser vrai­ment, les élé­ments d’un récit dérou­lé de façon linéai­re, cau­sa­le, « bibli­que » — bref, sans épais­seur ni ryth­me pro­pre. D’où le rejet de l’histoire évé­ne­men­tiel­le, c’est-à-dire fon­da­men­ta­le­ment de l’histoire poli­ti­que (Simiand dénon­çant dès son arti­cle de 1903 « l’idole poli­ti­que » aux côtés des ido­les indi­vi­duel­le et chro­no­lo­gi­que), qui ouvre la voie à une « nou­vel­le his­toi­re » incar­née par l’Ecole des Anna­les.

Les Anna­les, donc, du nom de la célè­bre revue fon­dée en 1929 par Lucien Feb­vre et Marc Blo­ch, vont contri­buer à renou­ve­ler en pro­fon­deur notre vision de l’histoire, notre rap­port au temps, et donc à l’événement.

Fon­dée sur le rejet par­fois agres­sif de l’histoire poli­ti­que, et pro­mou­vant une appro­che de natu­re inter­dis­ci­pli­nai­re, cet­te éco­le va met­tre en valeur les autres évé­ne­ments qui sont autant de clés de com­pré­hen­sion du pas­sé. Elle s’attache autant à l’événementiel social, l’événementiel éco­no­mi­que et l’événementiel cultu­rel. C’est une his­toi­re à la fois « tota­le », par­ce que la tota­li­té des faits consti­tu­tifs d’une civi­li­sa­tion doi­vent être abor­dés, et anthro­po­lo­gi­que. Elle sti­pu­le que « le pou­voir n’est jamais tout à fait là où il s’annonce » (c’est-à-dire exclu­si­ve­ment dans la sphè­re poli­ti­que) et s’intéresse aux grou­pes et rap­ports sociaux, aux struc­tu­res éco­no­mi­ques, aux ges­tes et aux men­ta­li­tés. L’analyse de l’événement (sa struc­tu­re, ses méca­nis­mes, ce qu’il intè­gre de signi­fi­ca­tion socia­le et sym­bo­li­que) n’aurait donc d’intérêt qu’en per­met­tant d’approcher le fonc­tion­ne­ment d’une socié­té au tra­vers des repré­sen­ta­tions par­tiel­les et défor­mées qu’elle pro­duit d’elle-même.

Par croi­se­ment de l’histoire avec les autres scien­ces socia­les (la socio­lo­gie, l’ethnographie, l’anthropologie en par­ti­cu­lier), qui pri­vi­lé­gient géné­ra­le­ment le quo­ti­dien et la répé­ti­tion rituel­le plu­tôt que les fêlu­res ou les rup­tu­res, l’événement se défi­nit ain­si, aus­si, par les séries au sein des­quel­les il s’inscrit. Le constat de l’irruption spec­ta­cu­lai­re de l’événement ne suf­fit pas : il faut en construi­re le sens, lui appor­ter une « valeur ajou­tée » d’intelligibilité (5).

L’influence mar­xis­te est évi­dem­ment domi­nan­te dans cet­te mou­van­ce, sur­tout à par­tir de 1946 : c’est la secon­de géné­ra­tion des Anna­les, avec Fer­nand Brau­del com­me figu­re de proue, auteur en 1967 du très révé­la­teur Vie maté­riel­le et capi­ta­lis­me.

Déjà, la thè­se de Brau­del publiée en 1949 (La Médi­ter­ra­née et le mon­de médi­ter­ra­néen à l’époque de Phi­lip­pe II) intro­dui­sait la notion des « trois temps de l’histoire », à savoir :

1) Un temps qua­si struc­tu­ral, c’est-à-dire pres­que « hors du temps », qui est celui où s’organisent les rap­ports de l’homme et du milieu ;

2) Un temps ani­mé de longs mou­ve­ments ryth­més, qui est celui des éco­no­mies et des socié­tés ;

3) Le temps de l’événement enfin, ce temps court qui ne consti­tue­rait qu’« une agi­ta­tion de sur­fa­ce » dans la mesu­re où il ne fait sens que par rap­port à la dia­lec­ti­que des temps pro­fonds.

Dans son arti­cle fon­da­teur sur la « lon­gue durée », publié en 1958, Brau­del expli­que le dou­ble avan­ta­ge de rai­son­ner à l’aune du temps long :

  • l’avantage du point de vue, de l’analyse (il per­met une meilleu­re obser­va­tion des phé­no­mè­nes mas­sifs, donc signi­fi­ca­tifs) ;
  • l’avantage de la métho­de (il per­met le néces­sai­re dia­lo­gue – la « fer­ti­li­sa­tion croi­sée » — entre les dif­fé­ren­tes scien­ces humai­nes).

Mal­gré ses avan­cées fécon­des, ce qui devien­dra la « nou­vel­le his­toi­re » (l’histoire des men­ta­li­tés et donc des repré­sen­ta­tions col­lec­ti­ves, avec une troi­siè­me géné­ra­tion ani­mée par Jac­ques Le Goff et Pier­re Nora en par­ti­cu­lier) a fina­le­ment achop­pé :

  • par sa rigi­di­té idéo­lo­gi­que (la construc­tion de modè­les, l’identification de conti­nui­tés pré­va­lant sur l’analyse du chan­ge­ment – y com­pris social) ;
  • et sur la pen­sée du contem­po­rain, de l’histoire contem­po­rai­ne (par rejet ini­tial, dog­ma­ti­que, de l’histoire poli­ti­que).

Pier­re Nora est pour­tant obli­gé de recon­naî­tre, au milieu des années 1970, « le retour de l’événement », qu’il ana­ly­se de façon défen­si­ve com­me suit : « L’histoire contem­po­rai­ne a vu mou­rir l’événement ‘natu­rel’ où l’on pou­vait idéa­le­ment tro­quer une infor­ma­tion contre un fait de réa­li­té ; nous som­mes entrés dans le règne de l’inflation évé­ne­men­tiel­le et il nous faut, tant bien que mal, inté­grer cet­te infla­tion dans le tis­su de nos exis­ten­ces quo­ti­dien­nes. » (« Fai­re de l’histoire », 1974).

Nous y som­mes.

L’approche morphologique : Spengler et Toynbee

Paral­lè­le­ment à la « nou­vel­le his­toi­re », une autre appro­che a ten­du à réha­bi­li­ter, au XXe siè­cle, la valeur « arti­cu­la­toi­re » de l’événement – et donc les hom­mes qui le font. Ce sont les auteurs de ce qu’il est conve­nu d’appeler les « mor­pho­lo­gies his­to­ri­ques » : Toyn­bee et bien sûr Spen­gler.

L’idée géné­ra­le est de dédui­re les lois his­to­ri­ques de la com­pa­rai­son de phé­no­mè­nes d’apparence simi­lai­re, même s’ils se sont pro­duits à des épo­ques et dans des socié­tés très dif­fé­ren­tes. Les auteurs des mor­pho­lo­gies cher­chent ain­si dans l’histoire à repé­rer de « gran­des lois » qui se répè­tent, dont la connais­san­ce per­met­trait non seule­ment de com­pren­dre le pas­sé mais aus­si, en quel­que sor­te, de « pro­phé­ti­ser l’avenir ».

Avec Le déclin de l’Occident, publié en 1922, Oswald Spen­gler frap­pe les esprits — et il frap­pe fort. Influen­cé par les néo­kan­tiens, il pro­po­se une modé­li­sa­tion de l’histoire ins­pi­rée des scien­ces natu­rel­les, mais en s’en remet­tant à l’intuition plu­tôt qu’à des métho­des pro­pre­ment scien­ti­fi­ques. Sa métho­de : « La contem­pla­tion, la com­pa­rai­son, la cer­ti­tu­de inté­rieu­re immé­dia­te, la jus­te appré­cia­tion des sen­ti­ments » (7). Com­me les pré­sup­po­sés idéo­lo­gi­ques pour­raient indui­re en erreur, la contem­pla­tion doit por­ter sur des mil­lé­nai­res, pour met­tre entre l’observateur et ce qu’il obser­ve une dis­tan­ce — une hau­teur de vue — qui garan­tis­se son impar­tia­li­té.

De loin, on peut ain­si contem­pler la coexis­ten­ce et la conti­nui­té des cultu­res dans leur « lon­gue durée », cha­cu­ne étant un phé­no­mè­ne sin­gu­lier, et qui ne se répè­te pas, mais qui mon­tre une évo­lu­tion par pha­ses, qu’il est pos­si­ble de com­pa­rer avec cel­les d’autres cultu­res (com­me le natu­ra­lis­te, avec d’autres métho­des, com­pa­re les orga­nes de plan­tes ou d’animaux dis­tincts).

Ces pha­ses sont connues : tou­te cultu­re, tou­te civi­li­sa­tion, naît, croît et se déve­lop­pe avant de tom­ber en déca­den­ce, sur des cycles mil­lé­nai­res. Etant enten­du qu’« il n’existe pas d’hom­me en soi, com­me le pré­ten­dent les bavar­da­ges des phi­lo­so­phes, mais rien que des hom­mes d’un cer­tain temps, en un cer­tain lieu, d’une cer­tai­ne race, pour­vus d’une natu­re per­son­nel­le qui s’impose ou bien suc­com­be dans son com­bat contre un mon­de don­né, tan­dis que l’univers, dans sa divi­ne insou­cian­ce, sub­sis­te immua­ble à l’entour. Cet­te lut­te, c’est la vie » (8).

Cer­tes, le ter­me de « déca­den­ce » est dis­cu­ta­ble, en rai­son de sa char­ge émo­ti­ve : Spen­gler pré­ci­se­ra d’ailleurs ulté­rieu­re­ment qu’il faut l’entendre com­me « achè­ve­ment » au sens de Goe­the (9). Cer­tes, la métho­de conduit à des rac­cour­cis hasar­deux et des com­pa­rai­sons par­fois mal­heu­reu­ses. Mais la grille d’analyse pro­po­sée par Spen­gler res­te tout à fait per­ti­nen­te. Elle réin­tro­duit le tra­gi­que dans l’histoire. Elle rap­pel­le que ce sont les indi­vi­dus, et non les « mas­ses », qui font l’histoire. Elle sti­mu­le enfin la néces­si­té de déce­ler, « recon­naî­tre » (au sens mili­tai­re du ter­me) les élé­ments consti­tu­tifs de ces rup­tu­res de cycles.

L’historien bri­tan­ni­que Arnold Toyn­bee va pro­lon­ger en quel­que sor­te cet­te intui­tion avec sa monu­men­ta­le Etu­de de l’histoire (A Stu­dy of His­to­ry) en 12 volu­mes, publiée entre 1934 et 1961 (10). Toyn­bee s’attache éga­le­ment à une « his­toi­re com­pa­rée » des gran­des civi­li­sa­tions et en déduit, notam­ment, que les cycles de vie des socié­tés ne sont pas écrits à l’avance dans la mesu­re où ils res­tent déter­mi­nés par deux fon­da­men­taux :

1) Le jeu de la volon­té de puis­san­ce et des mul­ti­ples obs­ta­cles qui lui sont oppo­sés, met­tant en pré­sen­ce et déve­lop­pant les for­ces inter­nes de cha­que socié­té ;

2) Le rôle moteur des indi­vi­dus, des peti­tes mino­ri­tés créa­tri­ces qui trou­vent les voies que les autres sui­vent par mimé­tis­me. Les pro­ces­sus his­to­ri­ques sont ain­si affran­chis des pro­ces­sus de natu­re socia­le, ou col­lec­ti­ve, pro­pres à l’analyse mar­xis­te – mal­gré la théo­rie des « mino­ri­tés agis­san­tes » du modè­le léni­nis­te.

En dépit de ses limi­tes métho­do­lo­gi­ques, et bien que sévè­re­ment remi­se en cau­se par la plu­part des his­to­riens « pro­fes­sion­nels », cet­te appro­che mor­pho­lo­gi­que est par­ti­cu­liè­re­ment sti­mu­lan­te par­ce qu’elle intè­gre à la fois la volon­té des hom­mes et le « temps long » dans une vision cycli­que, et non pas linéai­re, de l’histoire. Mais elle tend à en conser­ver et par­fois même ren­for­cer le carac­tè­re pro­phé­ti­que, « hégé­lien », méca­ni­que. Sur­tout, elle sem­ble fai­re de l’histoire une matiè­re uni­ver­sel­le et inva­rian­te en soi, domi­née par des lois intan­gi­bles. Pour­tant, Héra­cli­te déjà, phi­lo­so­phe du deve­nir et du flux, affir­mait que « Tout s’écoule ; on ne se bai­gne jamais dans le même fleu­ve » (Frag­ment 91).

Le questionnement philosophique

La phi­lo­so­phie, par son appro­che concep­tuel­le, per­met jus­te­ment de pro­lon­ger cet­te pre­miè­re appro­che, his­to­ri­que, de l’événement.

Il n’est pas ques­tion ici d’évoquer l’ensemble des pro­blé­ma­ti­ques sou­le­vées par la notion d’événement, qui a bien évi­dem­ment inter­ro­gé dès l’origine la réflexion phi­lo­so­phi­que par les pro­lon­ge­ments évi­dents que celui-ci intro­duit au Temps, à l’Espace, et à l’Etre.

L’approche phi­lo­so­phi­que exi­ge assez sim­ple­ment de réflé­chir aux condi­tions de dis­cri­mi­na­tion par les­quel­les nous nom­mons l’événement : à quel­les condi­tions un évé­ne­ment se pro­duit-il ? Et se signa­le-t-il com­me évé­ne­ment pour nous ? D’un point de vue phi­lo­so­phi­que, déce­ler l’événement revient donc à inter­ro­ger fon­da­men­ta­le­ment l’articulation entre la conti­nui­té suc­ces­si­ve des « ici et main­te­nant » (les évé­ne­ments quel­con­ques) avec la dis­con­ti­nui­té de l’événement remar­qua­ble (celui qui fait l’histoire) (11).

Dès lors, quel­ques gran­des carac­té­ris­ti­ques s’esquissent pour qua­li­fier l’événement :

1) Il est tou­jours rela­tif (ce qui ne veut pas dire qu’il soit intrin­sè­que­ment sub­jec­tif).

2) Il est tou­jours dou­ble : à la fois « dis­con­ti­nu sur fond de conti­nui­té », et « remar­qua­ble en tant que banal ».

3) Il se pro­duit pour la pen­sée com­me ce qui lui arri­ve (ce n’est pas la pen­sée qui le pro­duit), et de sur­croît ce qui lui arri­ve du dehors (il fau­dra d’ailleurs déter­mi­ner d’où il vient, qui le pro­duit). Ce qui n’empêche pas l’engagement, com­me l’a sou­li­gné – et illus­tré –Thu­cy­di­de.

Le plus impor­tant est que l’événement « fait sens » : il se déta­che des évé­ne­ments quel­con­ques, de la série cau­sa­le pré­cé­den­te pour pro­dui­re un point sin­gu­lier remar­qua­ble — c’est-à-dire un deve­nir.

L’événement pro­jet­te de façon pros­pec­ti­ve, mais aus­si rétro­ac­ti­ve, une pos­si­bi­li­té nou­vel­le pour les hom­mes. Il n’appartient pas à l’espace temps stric­te­ment cor­po­rel, mais à cet­te brè­che entre le pas­sé et le futur que Nietz­sche nom­me « l’intempestif » et qu’il oppo­se à l’historique (dans sa Secon­de Consi­dé­ra­tion intem­pes­ti­ve, jus­te­ment). Concept que Han­nah Arendt, dans la pré­fa­ce à La Cri­se de la cultu­re, appel­le « un petit non espa­ce-temps au cœur même du temps » (12).

C’est un « petit non espa­ce-temps », en effet, car l’événement est une cri­se irré­duc­ti­ble aux condi­tions anté­cé­den­tes — sans quoi il serait noyé dans la mas­se des faits. Le temps n’est donc plus cau­sal, il ne se déve­lop­pe pas tout seul selon la fina­li­té inter­ne d’une his­toi­re pro­gres­si­ve : il est bri­sé. Et l’homme (celui qui nom­me l’événement) vit dans l’intervalle entre pas­sé et futur, non dans le mou­ve­ment qui condui­rait, naï­ve­ment, vers le pro­grès.

Pour autant, Arendt conser­ve la leçon de Marx : ce petit non-espa­ce-temps est bien his­to­ri­que­ment situé, il ne pro­vient pas de l’idéalité abs­trai­te. Mais elle cor­ri­ge l’eschatologie du pro­grès his­to­ri­que par l’ontologie du deve­nir ini­tiée par Nietz­sche : le deve­nir, ce petit non espa­ce-temps au cœur même du temps, cor­ri­ge, bou­le­ver­se et modi­fie l’histoire mais n’en pro­vient pas — « contrai­re­ment au mon­de et à la cultu­re où nous nais­sons, [il] peut seule­ment être indi­qué, mais ne peut être trans­mis ou héri­té du pas­sé. » (13) Alors que « la roue du temps, en tous sens, tour­ne éter­nel­le­ment » (Alain de Benoist), l’événement est une faille, un moment où tout sem­ble s’accélérer et se sus­pen­dre en même temps. Où tout (re)devient pos­si­ble. Ou bien, pour repren­dre la vision « sphé­ri­que » pro­pre à l’Eternel Retour (14) : tou­tes les com­bi­nai­sons pos­si­bles peu­vent reve­nir un nom­bre infi­ni de fois, mais les condi­tions de ce qui est adve­nu doi­vent, tou­jours, ouvrir de nou­veaux pos­si­bles. Car c’est dans la natu­re même de l’homme, ain­si que l’a sou­li­gné Hei­deg­ger : « La pos­si­bi­li­té appar­tient à l’être, au même titre que la réa­li­té et la néces­si­té. » (15)

Prédire ? Non : pré-voir !

Pour conclu­re, il convient donc de croi­ser les apports des recher­ches his­to­ri­ques et des réflexions phi­lo­so­phi­ques — et en l’espèce méta­phy­si­ques — pour ten­ter de déce­ler, dans le bruit, le chaos et l’écume des temps, ce qui fait évé­ne­ment.

On aura com­pris qu’il n’y a pas de recet­te mira­cle. Mais que s’approcher de cet­te (re)connaissance néces­si­te de décryp­ter sys­té­ma­ti­que­ment un fait dans ses trois dimen­sions :

1) Une pre­miè­re dimen­sion, hori­zon­ta­le sans être linéai­re, plu­tôt « sphé­ri­que » mais ins­cri­te dans une cer­tai­ne chro­no­lo­gie : il faut inter­ro­ger les cau­ses et les remi­ses en cau­ses (les pro­lon­ge­ments et les consé­quen­ces) pos­si­bles, ain­si que le contex­te et les acteurs : qui sont-ils et sur­tout « d’où par­lent-ils » ? Pour­quoi ?

2) Une deuxiè­me dimen­sion est de natu­re ver­ti­ca­le, d’ordre cultu­rel, social, ou pour mieux dire, civi­li­sa­tion­nel : il faut s’attacher à ins­cri­re l’événement dans la hié­rar­chie des nor­mes et des valeurs, le dis­cri­mi­ner pour en déce­ler la néces­sai­re alté­ri­té, l’« effet rup­tu­re », le poten­tiel révo­lu­tion­nai­re qu’il recè­le et révè­le à la fois.

3) Une troi­siè­me dimen­sion, plus per­son­nel­le, à la fois onto­lo­gi­que et axio­lo­gi­que, est enfin néces­sai­re pour que se croi­sent les deux dimen­sions pré­cé­den­tes : c’est l’individu qui vit, et qui pen­se cet­te vie, qui est à même de (re)sentir l’événement. C’est son his­toi­re, bio­lo­gi­que et cultu­rel­le, qui le met en réso­nan­ce avec son milieu au sens lar­ge.

C’est donc fon­da­men­ta­le­ment dans ses tri­pes que l’on res­sent que « plus rien ne sera com­me avant ». L’observateur est un acteur « en dor­mi­tion ». Domi­ni­que Ven­ner a par­fai­te­ment illus­tré cet­te indis­pen­sa­ble ten­sion.

Il convient cepen­dant de res­ter hum­bles sur nos capa­ci­tés réel­les.

Et pour ce fai­re, au ris­que de l’apparente contra­dic­tion, reli­re Nietz­sche. Et plus pré­ci­sé­ment Par-delà le bien et le mal : « Les plus grands évé­ne­ments et les plus gran­des pen­sées — mais les plus gran­des pen­sées sont les plus grands évé­ne­ments — sont com­pris le plus tard : les géné­ra­tions qui leur sont contem­po­rai­nes ne vivent pas ces évé­ne­ments, elles vivent à côté. Il arri­ve ici quel­que cho­se d’analogue à ce que l’on obser­ve dans le domai­ne des astres. La lumiè­re des étoi­les les plus éloi­gnées par­vient en der­nier lieu aux hom­mes ; et avant son arri­vée, les hom­mes nient qu’il y ait là … des étoi­les. »

Gré­goi­re Gam­bier

Ce tex­te est une repri­se actua­li­sée et légè­re­ment rema­niée d’une inter­ven­tion pro­non­cée à l’occasion des IIe Jour­nées de réin­for­ma­tion de la Fon­da­tion Pole­mia, orga­ni­sées à Paris le 25 octo­bre 2008.

Notes

(1) His­toi­re de la guer­re du Pélo­pon­nè­se de Thu­cy­di­de, tra­duc­tion, intro­duc­tion et notes de Jac­que­li­ne De Romil­ly, pré­cé­dée de La cam­pa­gne avec Thu­cy­di­de d’Albert Thi­bau­det, Robert Laf­font, coll. « Bou­quins », Paris, 1990.

(2) Ibid. Dans ce tex­te péné­trant, Thi­bau­det rap­pel­le notam­ment l’histoire des livres sibyl­lins : en n’achetant que trois des neuf ouvra­ges pro­po­sés par la Sybille et où était conte­nu l’avenir de Rome, Tar­quin condam­na les Romains à ne connaî­tre qu’une frac­tion de véri­té – et d’avenir. « […] peut-être, en pen­sant aux six livres per­dus, dut-on son­ger que cet­te pro­por­tion d’un tiers de notre connais­san­ce pos­si­ble de l’avenir était à peu près nor­ma­le et pro­por­tion­née à l’intelligence humai­ne. L’étude de l’histoire peut nous ame­ner à conclu­re qu’en matiè­re his­to­ri­que il y a des lois et que ce qui a été sera. Elle peut aus­si nous condui­re à pen­ser que la durée his­to­ri­que com­por­te autant d’imprévisible que la durée psy­cho­lo­gi­que, et que l’histoire figu­re un apport inces­sant d’irréductible et de nou­veau. Les deux rai­son­ne­ments sont éga­le­ment vrais et se met­traient face à face com­me les preu­ves des anti­no­mies kan­tien­nes. Mais à la lon­gue l’impression nous vient que les deux ordres aux­quels ils cor­res­pon­dent sont mêlés indis­cer­na­ble­ment, que ce qui est rai­son­na­ble­ment pré­vi­si­ble exis­te, débor­dé de tou­tes parts par ce qui l’est point, par ce qui a pour essen­ce de ne point l’être, que l’intelligence humai­ne, appli­quée à la pra­ti­que, doit sans ces­se fai­re une moyen­ne entre les deux tableaux ».

(3) Après bien des tâton­ne­ments mal­heu­reux, les manuels sco­lai­res ont fini par réha­bi­li­ter l’intérêt péda­go­gi­que prin­ci­pal de la chro­no­lo­gie. Au niveau aca­dé­mi­que, on doit beau­coup notam­ment à Geor­ges Duby (1919–1996). Médié­vis­te qui s’est inté­res­sé tour à tour, com­me la plu­part de ses confrè­res de l’époque, aux réa­li­tés éco­no­mi­ques, aux struc­tu­res socia­les et aux sys­tè­mes de repré­sen­ta­tions, il accep­te en 1968 de rédi­ger, dans la col­lec­tion fon­dée par Gérald Wal­ter, « Tren­te jour­nées qui ont fait la Fran­ce », un ouvra­ge consa­cré à l’un de ces jours mémo­ra­bles, le 27 juillet 1214. Ce sera Le diman­che de Bou­vi­nes, publié pour la pre­miè­re fois en 1973. Une bom­be intel­lec­tuel­le qui redé­cou­vre et exploi­te l’événement sans tour­ner le dos aux intui­tions brau­de­lien­nes. Cf. son avant-pro­pos à l’édition en poche (Folio His­toi­re, 1985) de cet ouvra­ge (re)fondateur : « C’est par­ce qu’il fait du bruit, par­ce qu’il est ‘gros­si par les impres­sions des témoins, par les illu­sions des his­to­riens’, par­ce qu’on en par­le long­temps, par­ce que son irrup­tion sus­ci­te un tor­rent de dis­cours, que l’événement sen­sa­tion­nel prend son ines­ti­ma­ble valeur. Pour ce que, brus­que­ment, il éclai­re. »

(4) Cet­te ana­ly­se, ain­si que cel­le qui suit concer­nant l’Ecole des Anna­les, est direc­te­ment ins­pi­rée de La nou­vel­le his­toi­re, sous la direc­tion de Jac­ques Le Goff, Roger Char­tier et Jac­ques Revel, CEPL, coll. « Les ency­clo­pé­dies du savoir moder­ne », Paris, 1978, pp. 166–167.

(5) Cf. la revue de socio­lo­gie appli­quée « Ter­rain », n°38, mars 2002.

(6) Cf. L’histoire, Edi­tions Gram­mont, Lau­san­ne, 1975, dont s’inspire éga­le­ment l’analyse pro­po­sée des auteurs « mor­pho­lo­gis­tes » — Arti­cle « Les mor­pho­lo­gies : les exem­ples de Spen­gler et Toyn­bee », pp. 66–73.

(7) Ibid.

(8) Ecrits his­to­ri­ques et phi­lo­so­phi­ques – Pen­sées, pré­fa­ce d’Alain de Benoist, Edi­tions Coper­nic, Paris, 1979, p. 135.

(9) Ibid., arti­cle « Pes­si­mis­me ? » (1921), p. 30.

(10) Une tra­duc­tion fran­çai­se et conden­sée est dis­po­ni­ble, publiée par Else­vier Séquoia (Bruxel­les, 1978). Dans sa pré­fa­ce, Ray­mond Aron rap­pel­le que, « lec­teur de Thu­cy­di­de, Toyn­bee dis­cer­ne dans le cœur humain, dans l’orgueil de vain­cre, dans l’ivresse de la puis­san­ce le secret du des­tin », ajou­tant : « Le stra­tè­ge grec qui ne connais­sait, lui non plus, ni loi du deve­nir ni décret d’en haut, incli­nait à une vue pes­si­mis­te que Toyn­bee récu­se tout en la confir­mant » (p. 7).

(11) L’analyse qui suit est direc­te­ment ins­pi­rée des tra­vaux du Cen­tre d’Etudes en Rhé­to­ri­que, Phi­lo­so­phie et His­toi­re des Idées (Cer­phi), et plus par­ti­cu­liè­re­ment de la leçon d’agrégation de phi­lo­so­phie « Qu’appelle-t-on un évé­ne­ment ? », www.cerphi.net.

(12) Pré­fa­ce jus­te­ment inti­tu­lée « La brè­che entre le pas­sé et le futur », Folio essais Gal­li­mard, Paris, 1989 : « L’homme dans la plei­ne réa­li­té de son être concret vit dans cet­te brè­che du temps entre le pas­sé et le futur. Cet­te brè­che, je pré­su­me, n’est pas un phé­no­mè­ne moder­ne, elle n’est peut-être même pas une don­né his­to­ri­que mais va de pair avec l’existence de l’homme sur ter­re. Il se peut bien qu’elle soit la région de l’esprit ou, plu­tôt, le che­min frayé par la pen­sée, ce petit tra­cé de non-temps que l’activité de la pen­sée ins­crit à l’intérieur de l’espace-temps des mor­tels et dans lequel le cours des pen­sées, du sou­ve­nir et de l’attente sau­ve tout ce qu’il tou­che de la rui­ne du temps his­to­ri­que et bio­gra­phi­que (…) Cha­que géné­ra­tion nou­vel­le et même tout être humain nou­veau en tant qu’il s’insère lui-même entre un pas­sé infi­ni et un futur infi­ni, doit le décou­vrir et le frayer labo­rieu­se­ment à nou­veau » (p. 24). Etant enten­du que cet­te vision ne vaut pas néga­tion des ver­tus fon­da­tri­ces de l’événement en soi : « Ma convic­tion est que la pen­sée elle-même naît d’événements de l’expérience vécue et doit leur demeu­rer liés com­me aux seuls gui­des pro­pres à l’orienter » – Citée par Anne Amiel, Han­nah Arendt – Poli­ti­que et évé­ne­ment, Puf, Paris, 1996, p. 7.

(13) Ibid. Ce que le poè­te René Char tra­dui­ra, au sor­tir de qua­tre années dans la Résis­tan­ce, par l’aphorisme sui­vant : « Notre héri­ta­ge n’est pré­cé­dé d’aucun tes­ta­ment » (Feuillets d’Hypnos, Paris, 1946).

(14) Etant enten­du que le concept n’a pas valeur his­to­ri­que, ni même tem­po­rel­le, car il se situe pour Nietz­sche en dehors de l’homme et du temps pour concer­ner l’Etre lui-même : c’est « la for­mu­le suprê­me de l’affirmation, la plus hau­te qui se puis­se conce­voir » (Ecce Homo). L’Eternel retour décou­le ain­si de la Volon­té de puis­san­ce pour consti­tuer l’ossature dia­lec­ti­que du Zara­thous­tra com­me « vision » et com­me « énig­me » pour le Sur­hom­me, dont le des­tin res­te d’être sus­pen­du au-des­sus du vide. Pour Hei­deg­ger, les notions de Sur­hom­me et d’Eternel retour sont indis­so­cia­bles et for­ment un cer­cle qui « consti­tue l’être de l’étant, c’est-à-dire ce qui dans le deve­nir est per­ma­nent » (« Qui est le Zara­thous­tra de Nietz­sche ? », in Essais et confé­ren­ces, Tel Gal­li­mard, 1958, p. 139).

(15) « Post-scrip­tum – Let­tre à un jeu­ne étu­diant », in Essais et confé­ren­ces, ibid., p. 219. En conclu­sion à la confé­ren­ce sur « La cho­se », Hei­deg­ger rap­pel­le uti­le­ment que « ce sont les hom­mes com­me mor­tels qui tout d’abord obtien­nent le mon­de com­me mon­de en y habi­tant. Ce qui peti­te­ment naît du mon­de et par lui, cela seul devient un jour une cho­se »…