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Le cloître des ombres, de Jean-Claude Schmitt

La lecture de l'enquête historique de Jean-Claude Schmitt distrait souvent, étonne toujours.

Le cloître des ombres, de Jean-Claude Schmitt

Pénétrant dans Le cloître des ombres, Jean-Claude Schmitt poursuit son exploration de l’Occident médiéval, interrogeant les rapports entre mythologie, vie communautaire et culture. Peut-on vivre sans imaginer ? En enquêtant sur le rôle des esprits – des démons – au sein d’une abbaye du XIIIe siècle, l’historien prolonge la réflexion entamée en 1979 par son étude du saint guérisseur d’enfants, Guinefort, lévrier injustement tué par son maître et réputé venir au secours de la paysannerie des Dombes jusqu’au milieu du XXe siècle.

Une abbaye cistercienne de quelques dizaines de moines, Schöntal (Belle Vallée, Bellevaux) bâtie dans le Wurtemberg, vit sous l’influence des démons. C’est du moins le propos d’un ouvrage étonnant, sans équivalent connu, rédigé vers 1219 : le Liber revelationum. Le frère N., fidèle au témoignage de l’abbé Richalm, y consigne le récit des manifestations les plus diverses des esprits ; et jusqu’aux conversations auxquelles ils se livrent dans l’enceinte monastique. Du réfectoire au chœur, les démons participent de la vie communautaire au rythme des offices (singulièrement matines ou vigiles, au milieu de la nuit) et des travaux saisonniers. L’essai de Jean-Claude Schmitt, s’appuyant sur l’édition critique établie par Paul Gerhard Schmidt et la traduction française du Livre établie en collaboration avec Gisèle Besson, éclaire les dynamiques de cet environnement clos, où moines anonymes et revenants reconnus n’ont pas moins de réalité que les esprits, bons ou mauvais.

Une lutte se mène à Schöntal pour ou contre la vie selon la Règle de saint Benoît, censée régir l’existence du moine. Les démons participent aux querelles, les entretiennent en s’adressant aux offensés dont ils nourrissent le ressentiment ; aux moines irascibles dont ils suscitent et stimulent les remords. Les corps mêmes sont harcelés (l’action de la puce n’est-elle pas démoniaque ?) et les gestes et rites provoqués et déviés, y compris lorsque le prêtre célèbre devant l’autel (un esprit ne peut-il faire oublier des paroles ?). Il n’est pas jusqu’aux rêves que les démons ne colonisent, soufflant quelques vers perturbateurs d’Horace ou imposant la vision des seins d’une jeune femme. Mais il y a davantage qu’un exercice de micro-histoire, centré sur une communauté.

On aurait tort de réduire la problématique des « bons esprits » et des « démons » à une spécificité chrétienne, ou de la limiter à une simple question d’histoire de la religion. L’essai de Jean-Claude Schmitt constitue une monographie d’une tout autre portée. L’enquête menée au sein du cloître de Schöntal et du Livre des révélations est, en quelque manière, une enquête menée au sein de notre culture. Elle participe à lever le voile sur sa nature, ses fondements et sa structure. Les démons de l’abbé Richalm sont les moyens culturels d’une « réalité augmentée », suivant l’heureuse expression de l’auteur. Leur représentation, leurs actions imaginées et ressenties viennent stimuler les cinq sens des moines, et leur conférer une signification propre. Une certaine manière d’être-au-monde se constitue ainsi ; une existence s’intensifie sous les stimuli des esprits. Leur champ d’action est celui de la « discipline des corps ».

L’action des démons s’intègre ainsi à une anthropologie historique où le toucher, le goût et l’odorat (les plus « charnels » des sens) jouent certainement les rôles mineurs. Si les anges révoltés éveillent des sensations étranges, par exemple lorsque Richalm se soumet au rite de la tonsure (on rasera le crâne du moine afin d’y former une couronne), le signe de croix sur la main gauche ou la partie du corps concernée combattra leur action. S’ils sont capables de corrompre l’odeur et la saveur de la plupart des aliments, détournant ainsi les hommes des devoirs (s’abstenir d’une nouvelle part de pain chaud) ou des joies (jouir de noisettes des plus licitement nutritives), s’oppose à eux le parfum des fleurs des champs et des roses comme le goût de la réglisse et des « pommes de paradis ». Là n’est cependant pas l’essentiel dans un monde où les saints apparaissent. Où Dieu se manifeste sous les traits d’un pauvre que Richalm a nourri, par ailleurs semblables à ceux d’une peinture. C’est dire que la séparation du surnaturel et de l’art s’avère ici ténue.

La vue (visus) est également vision (visio spiritualis), sans qu’il soit toujours possible de distinguer ces deux modalités du sens. Ainsi Richalm voit-il une « multitude de démons tomber des airs et chuter vers le bas dans toute la largeur de la cour comme une pluie torrentielle » – et chercher par cette manifestation spectaculaire à le détourner d’une lecture pieuse. Au sein de la « réalité augmentée » du monastère, la vue corporelle du moine se trouve perpétuellement dépassée par la revelatio divine qui l’inclut. Mais sait-il seulement s’il dort, ou se trouve éveillé ? Les sons semblent produits par les esprits. Dans un univers historique où « le fracas du tonnerre, la sonnerie ou le silence des cloches, la trompe du héraut d’armes, le chant du coq, le frémissement des feuilles dans le vent » sont assimilés à des voix, une vibration autour de l’oreille ou le grincement d’une corbeille sont paroles des démons. Le « paysage sonore » s’avère lui-même production et medium d’une culture.

En exposant les relations des hommes et des esprits qui les entourent, le « Liber revelationum définit une ontologie générale des humains » – un rapport à ce qui est, indissociable d’une culture se traduisant par l’existence d’un « monde en double » où les réalités sensibles et invisibles ne cessent de s’articuler, de se pénétrer et de s’entre-définir. La présence envahissante des démons (déjà sensible dans la Vie de saint Antoine par Athanase [IVe siècle] ou les Dialogues de Grégoire le Grand [VIe siècle]) questionne le partage occidental – durant la longue période médiévale du moins – de l’humain et du non-humain, du naturel et du surnaturel. Se dessine ainsi une civilisation éprise du sens de l’analogie, se passionnant pour les correspondances entre les êtres, les choses et les diverses dimensions de la réalité. Culture analogiste, l’Occident institue les démons en puissants médiateurs, contrefacteurs de la société des hommes. Ces derniers ne sont-ils pas organisés en familles et corps d’armée, s’attachant encore à l’apprentissage du latin, sous la férule d’un évêque et d’une hiérarchie se manifestant lorsque Richalm se rend aux latrines ? La culture du scriptorium, de l’atelier des copistes et enlumineurs où se mêlent piété, critique sociale et humour – ici pris au pied de la lettre –, transparaît évidemment.

La lecture de l’enquête historique de Jean-Claude Schmitt distrait souvent, étonne toujours. Elle aiguise finalement le sens de l’actualité. On sera, grâce à elle, plus attentif aux forces qui exercent sur nous leur pression, s’il est vrai que tout individu a besoin du mythe afin d’accéder pleinement – par la culture – à la réalité.

Benjamin Demeslay

Jean-Claude Schmitt, Le cloître des ombres, Paris, Gallimard, Coll. Bibliothèque des Histoires, 2021, 470 p.

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