Les voix de la forêt : le sentiment européen de la nature

Les voix de la forêt : le sentiment européen de la nature

Les voix de la forêt : le sentiment européen de la nature

Extrait de l’ouvrage collectif de l’Institut ILIADE Ce que nous sommes — Aux sources de l’identité européenne, par Eric Grolier (Pierre-Guillaume de Roux éditeur, lancement officiel à l’occasion du colloque annuel de l’ILIADE, le 7 avril 2018 à Paris).

Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité européenne

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Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité euro­péenne, sous la direc­tion de Phi­lippe Conrad, édi­tion Ins­ti­tut Iliade / Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 199 p. 20 euros, frais de port com­pris.





« Dans la feuillée, écrin vert taché d’or,
Dans la feuillée incer­taine et fleu­rie
De fleurs splen­dides où le bai­ser dort,
Vif et cre­vant l’exquise bro­de­rie,

Un faune effa­ré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Bru­nie et san­glante ain­si qu’un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui – tel qu’un écu­reuil –
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l’on voit épeu­ré par un bou­vreuil
Le Bai­ser d’or du bois, qui se recueille. »
Arthur Rim­baud, Tête de faune

Ce n’est pas un poète chi­nois, arabe ou wolof qui a écrit ces vers.

De la même manière, la musique du phra­sé rim­bal­dien n’évoque pas les notes d’un sha­mi­sen japo­nais ou les sons d’un sheh­nai indien, mais la sym­pho­nie de L’Après-midi d’un faune d’un Claude Debus­sy. Et les visions synes­thé­siques du poète trouvent un écho dans les toiles de Wate­rhouse, de Brue­ghel et de Pous­sin, pas dans les estampes d’Hokusai ou les minia­tures per­sanes de Chi­raz ! Le sen­ti­ment de la nature est propre à chaque civi­li­sa­tion que façonnent un envi­ron­ne­ment spé­ci­fique, un champ spi­ri­tuel ori­gi­nal et une his­toire par­ti­cu­lière.

Dans ses qua­trains déca­syl­la­biques, Rim­baud exprime ain­si une triple per­ma­nence, carac­té­ris­tique de la men­ta­li­té euro­péenne : celle de la forêt, figure de la plu­ra­li­té fon­da­men­tale de la nature, repaire de tous les mys­tères et de tous les pos­sibles – de toutes les liber­tés ; celle du monde habi­té par le divin – un monde défi­ni­ti­ve­ment imma­nent ; celle enfin de la sen­sua­li­té indis­so­ciable du beau – une esthé­tique com­plète de vie.

Deux mille cinq cents ans plus tôt, Alcée de Les­bos célé­brait le retour d’Apollon à Delphes en des termes d’une for­mi­dable proxi­mi­té :

« Douze mois de l’année avant ton doux retour.
Enfin tu repa­rus ! C’était le plus beau jour
D’un bel été, et les ros­si­gnols, les arondes
Chan­taient, criaient de joie, et tes cigales blondes
Cris­saient en ton hon­neur ; et les sources cou­lèrent
Et les fleuves lui­sant, Cas­ta­lie aux eaux pures,
Et le Céphise heu­reux, enflant sa vague, sur­ent
Que le dieu reve­nait… »

À l’époque d’Alcée, quand leur terre était encore riche d’arbres, de rivières et d’oiseaux, les Grecs étaient poètes, phi­lo­sophes, tra­gé­diens et savants. Ils avaient pu tour­ner leur atten­tion vers l’homme, parce que la nature était encore vivante et habi­tée.

Quand s’émeut-on du sort d’une chose ? Quand celle-ci est mena­cée ou déjà morte. L’absence d’une expres­sion du sen­ti­ment de nature ne révèle aucune indif­fé­rence, mais au contraire une empa­thie, une connais­sance et sur­tout une connexion que nous avons peine aujourd’hui à ima­gi­ner.

De la même manière que Démé­ter était la mois­son et Arès était la guerre, les hommes étaient la nature et ne témoi­gnaient que de son dyna­misme. Quand « il suf­fit de nom­mer l’Hamadryade pour entendre bruire les feuilles » (Mar­gue­rite Your­ce­nar), le sen­ti­ment de la nature est si évident qu’il serait vain de le défi­nir.

À la même époque qu’Alcée, au VIIe siècle av. J.-C., le poète Alc­man de Sparte avait appris, disait-on, à com­po­ser ses chants en écou­tant le cri des per­drix. Quelques-uns de ses vers, emplis d’une poi­gnante mélan­co­lie, viennent nous rap­pe­ler que nous sommes tou­jours les modernes de plus anciens que nous et que le sen­ti­ment de nature, avant de trou­ver son exal­ta­tion dans les prin­cipes poly­théistes (et une forme de sur­vi­vance sous le man­teau chré­tien), était intrin­sè­que­ment lié à l’animisme.

« Ils dorment, les som­mets et les ravins pro­fonds
Et les forêts, les pré­ci­pices, la val­lée,
Et les êtres ram­pants qui naissent de la terre,
Et la bête des bois en son lit soli­taire,
Et les abeilles, race ailée ;
Et dans la sombre mer, sous l’écume et la houle,
Les monstres écaillés, et la légère foule
Des vifs oiseaux sous la feuillée… »

Car la nature n’est pas seule­ment sen­ti­ment d’appartenance ou motif d’exaltation.

Elle est le siège de puis­sances, béné­fiques ou malé­fiques, qu’il convient avant toute chose de se conci­lier. Ce fut le rôle des pra­tiques cha­ma­niques pré-his­to­riques, opé­rées par des légions d’initiés dans l’espace euro­péen durant des dizaines de mil­liers d’années. Les sor­ciers, peints dans les grottes, à l’origine peut-être des figures d’Odhinn-Wotan (Odhinn qui reçut les runes sus­pen­du à un arbre et la sagesse en buvant à une source, Odhinn et sa Chasse sau­vage) et plus tard de Mer­lin-Myrd­din, étaient entiè­re­ment liés à la nature qu’ils inter­ro­geaient, uti­li­saient et conju­raient.

La Völuspá, trans­mise notam­ment par le Codex Regius de l’Edda Poé­tique (ensemble de poèmes nor­rois com­po­sés entre le IXe et le XIIIe siècles), ne cesse d’invoquer une nature matrice de l’existant :

« Un frêne se dresse, je le sais, appe­lé Ygg­dra­sill,
Arbre altier, asper­gé
De blanche boue ;
De là viennent les gouttes de rosée
Qui tombent dans les val­lées.
Eter­nel­le­ment vert, il se dresse
Au-des­sus de la source d’Urd.
De là sont venues les vierges,
Savantes en maintes choses :
Trois, sor­ties de l’onde
Qui jaillit sous l’arbre ;
Urd se nomme l’une,
L’autre Ver­dan­di.
Elles gra­vèrent les tablettes de bois.
Skuld est la troi­sième.
Elles firent les lois,
Choi­sirent le sort
Des fils des hommes,
Le des­tin des guer­riers ».

À l’autre bout de l’espace euro­péen, le Kat Godeu ou Com­bat des Arbres, attri­bué par cer­tains au barde his­to­rique gal­lois Talie­sin (VIe siècle) et révé­la­teur quoi qu’il en soit du vieil esprit celte, décline le registre de la nature enchan­tée, sol­li­ci­tée ou com­bat­tue par les hommes, sur des champs de bataille ren­dus pos­sibles par la proxi­mi­té des dif­fé­rents plans d’existence au sein d’un même ensemble – la nature :

« J’ai été à Caer Neve­nydd.
Là où l’herbe et les arbres se hâtent.
Des guer­riers chan­taient.
Des guer­riers atta­quaient. […]
Les aulnes en tête de ligne
Avancent les pre­miers.
Les saules et les sor­biers
Tar­di­ve­ment, vinrent dans les rangs.
Les pru­niers aux épines
Inop­por­tunes aux hommes.
Les néfliers vigou­reux
Triom­phe­ront de l’ennemi.
Les rosiers mar­chèrent
Contre une horde de géants.
Les fram­boi­siers firent miracle.
Pas de meilleure nour­ri­ture
Pour sou­te­nir la vie.
Le troène et le chèvre­feuille,
Avec le lierre devant eux,
Fon­cèrent à l’enclos du com­bat. […] »

Mais un sen­ti­ment ne vaut que s’il existe des hommes pour l’éprouver.

Que reste-t-il aujourd’hui, en Europe, de cette nature matri­cielle, enchan­tée et célé­brée ? Un texte bre­ton, recueilli dans les années 1820 et immor­ta­li­sé par Théo­dore Her­sart de la Vil­le­mar­qué, ins­pi­ré par des frag­ments de chants popu­laires et d’autres poèmes gal­lois rat­ta­chés cette fois au légen­daire barde Myrd­din, nous souffle la réponse :

« Du temps où j’étais barde dans le monde,
j’étais hono­ré de tous les hommes.
Dès mon entrée dans les palais,
on enten­dait la foule pous­ser des cris de joie.
Sitôt que ma harpe chan­tait,
des arbres tom­bait l’or brillant.
Les rois du pays m’aimaient ;
les rois étran­gers me crai­gnaient.
Le pauvre petit peuple disait :
“Chante, Mer­lin, chante tou­jours.”
Ils disaient, les Bre­tons :
“Chante, Mer­lin, ce qui doit arri­ver.”
Main­te­nant, je vis dans les bois ;
per­sonne ne m’honore plus main­te­nant.
Je l’ai per­due, ma harpe ;
ils sont cou­pés, les arbres
d’où tom­bait l’or brillant.
Les rois des Bre­tons sont morts,
les rois étran­gers oppriment le pays.
Les Bre­tons ne disent plus :
“Chante, Mer­lin, les choses à venir.”
Ils m’appellent Mer­lin le fou,
et tous me chassent à coups de pierre. »

Pro­phé­tiques, les pro­pos de Mer­lin annoncent la per­ver­sion moderne du sen­ti­ment de nature. Per­ver­sion dont il ne s’agit pas, ici, d’en énon­cer toutes les causes, un livre ne suf­fi­rait pas. Mais les coups de bou­toir de la pen­sée mono­théiste (« Dieu bénit les hommes et leur dit : Soyez féconds et mul­ti­pliez-vous, rem­plis­sez la terre et sou­met­tez-la. » Gn.1, 27) et ceux du maté­ria­lisme consu­mé­riste, suc­cé­dant au Dieu dont Nietzsche a annon­cé la mort pour deve­nir unique hori­zon, ont dura­ble­ment étouf­fé les voix de la forêt – ou ren­du sourdes les oreilles qui pou­vaient les entendre.

Heu­reu­se­ment, rien n’est per­du tant qu’en Europe res­te­ront des arbres et des Euro­péens. L’écrivain autri­chien Adal­bert Stif­ter, qu’admirait Nietzsche, a écrit ceci dans L’Homme sans pos­té­ri­té (1844) :

« Les mon­tagnes, les belles mon­tagnes qui lui avaient tant plu alors qu’il s’en appro­chait, s’obscurcissaient à pré­sent tou­jours davan­tage, et fai­saient tom­ber de sombres taches mena­çantes sur la sur­face de lac que paille­tait encore l’or pâle du cou­chant, par­mi les noirs reflets des monts ; tout pre­nait autour de lui, en s’enveloppant dans les ombres de la nuit, des formes de plus en plus étranges. Le noir et l’or du lac se tou­chaient et se confon­daient comme s’il y pas­sait un léger cou­rant d’air. Le regard de Vic­tor, seule­ment habi­tué aux belles et heu­reuses impres­sions du jour, ne pou­vait pas se détour­ner de ce spec­tacle, où les choses imper­cep­ti­ble­ment chan­geaient de cou­leur en se lais­sant enve­lop­per par la tran­quilli­té de la nuit. »

Le sen­ti­ment de ce jeune homme qui semble per­du dans un tableau de Cas­par David Frie­drich rejoint celui de Rim­baud dans sa fas­ci­na­tion du mys­tère et de la beau­té du monde.

Dans sa sagesse d’homme éter­nel­le­ment libre, Domi­nique Ven­ner pro­po­sait quelques pistes aux modernes pour se retrou­ver : mar­cher régu­liè­re­ment dans la nature, s’immerger dans la splen­deur, les par­fums, les cou­leurs, renouer avec la beau­té et la poé­sie – pre­mières rup­tures fon­da­men­tales avec le monde moderne, pre­mières condi­tions au réen­chan­te­ment du monde ; se reti­rer dans la forêt-sanc­tuaire, le calme, le silence, et faire la paix avec soi-même ; péré­gri­ner libre­ment, dans l’effort, la cama­ra­de­rie et le sen­ti­ment de liber­té ; s’inscrire dans la tra­di­tion de rites ryth­mant l’année et célé­brant les cycles natu­rels. Ces démarches sont plus que jamais néces­saires et d’actualité si nous vou­lons tra­ver­ser le siècle sans clore défi­ni­ti­ve­ment le cha­pitre euro­péen de l’histoire du monde.

Car c’est bel et bien avec ce sen­ti­ment de la nature, débar­ras­sé de filtres désuets et néfastes, en appre­nant à entendre de nou­veau les voix de la forêt, que nous nous sau­ve­rons et réin­té­gre­rons notre cos­mos, cette image de l’univers qui nous est propre – un uni­vers ordon­né, accor­dé à nous-mêmes.

« Le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une com­mu­nau­té, faite d’amitié et de bon arran­ge­ment, de sagesse et d’esprit de jus­tice, et c’est la rai­son pour laquelle à cet uni­vers est don­né le nom de cos­mos, d’arrangement, et non celui de déran­ge­ment non plus que de dérè­gle­ment. » (Pla­ton, Gor­gias)

Nous nous sau­ve­rons phy­si­que­ment, en accor­dant de nou­veau à la nature le res­pect que l’on doit à ce dont on est indis­so­cia­ble­ment lié.

Nous nous sau­ve­rons spi­ri­tuel­le­ment, en retrou­vant notre capa­ci­té d’émerveillement, voie royale à la per­cep­tion d’un monde plu­riel et enchan­té où reten­ti­ra de nou­veau le rire des faunes.

Eric Gro­lier

Cré­dit pho­to : © Ins­ti­tut ILIADE