Le pape et le suicide de la civilisation européenne

Le pape et le suicide de la civilisation européenne

Le pape et le suicide de la civilisation européenne

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Peut-on être catholique aujourd’hui et refuser la submersion migratoire de l’Europe ? Telle est la brûlante question à laquelle tente de répondre par l’affirmative Laurent Dandrieu, rédacteur en chef des pages « Culture » de Valeurs actuelles dans un essai brillant d’intelligence, de rigueur et de lucidité.

C’est pour répondre jus­te­ment à ce malaise des catho­liques qui ne se recon­naissent plus dans le dis­cours ecclé­sial sur l’immigration que Laurent Dan­drieu a écrit ce livre, pour « que l’on ne puisse pas dire, le jour où les Euro­péens auront vou­lu sau­ver leur conti­nent du sui­cide, qu’ils aient trou­vé sur leur che­min un obs­tacle insur­mon­table : l’Eglise ».

Une lignée de papes immigrophiles

Le pape et le suicide de la civilisation européenne

Le pape et le sui­cide de la civi­li­sa­tion euro­péenne

Au fil des pages, Laurent Dan­drieu dresse l’implacable constat d’une Eglise nageant dans un mes­sia­nisme déli­rant, confon­dant ques­tions d’ordre poli­tique et réponses théo­lo­giques où la figure du « Migrant » est qua­si-sanc­ti­fiée. Cette dérive n’est pas née d’hier et le jour­na­liste consacre une impor­tante par­tie de son livre à démon­trer que les posi­tions du pape Fran­çois pra­ti­quant « l’idolâtrie de l’accueil » s’inscrivent dans la conti­nui­té des papes pré­cé­dents.

Si Pie XII, pre­mier pape à recon­naître le droit natu­rel des hommes à migrer, émet des réserves et condi­tions à cette émi­gra­tion, Laurent Dan­drieu relève qu’à par­tir de Vati­can II, « la hié­rar­chie des prio­ri­tés de l’Église, de Jean XXVIII à Benoît XVI est constante : le droit de migrer est un droit de l’homme fon­da­men­tal, dont les rai­sons et la légi­ti­mi­té ne peuvent être remises en cause, sans obli­ga­tion de néces­si­té mais au nom de simples oppor­tu­ni­tés d’une meilleure réa­li­sa­tion de ses capa­ci­tés, de ses aspi­ra­tions et de ses pro­jets ».

Rele­vant que le droit des nations à régu­ler l’immigration reste en prin­cipe recon­nu, Laurent Dan­drieu constate qu’en pra­tique toutes les poli­tiques qui tentent de mettre en œuvre cette régu­la­tion sont condam­nées par l’Eglise comme l’expression d’un insup­por­table égoïsme de nan­tis.

François, le pape qui n’aime pas l’Europe

Fran­çois, le pre­mier pape non issu du conti­nent euro­péen, porte à son apo­gée cette sanc­ti­fi­ca­tion de l’immigration, mul­ti­pliant les gestes sym­bo­liques (comme de rame­ner à Rome des familles de clan­des­tins musul­mans de Les­bos dans son avion) dans un contexte brû­lant (crise des migrants, ter­ro­risme isla­mique). Selon lui, l’Europe doit ouvrir lar­ge­ment ses portes à tous ceux qui sont « à la recherche d’une vie meilleure ». Rejoi­gnant les vieilles lunes de l’extrême gauche, la notion même d’immigrés clan­des­tins n’aurait plus de sens puisque les fron­tières seraient abo­lies…

Pour le pape jésuite d’origine sud-amé­ri­caine, indif­fé­rent aux racines euro­péennes de l’Église, l’Europe n’existe qu’à tra­vers l’entité bruxel­loise et ne pos­sède pas d’identité propre, ses seules réfé­rences cultu­relles sont les Lumières, les droits de l’homme et la démo­cra­tie. Pour lui, « L’identité euro­péenne est, et a tou­jours été, mul­ti­cul­tu­relle et dyna­mique », « for­mée par de mul­tiples inva­sions ». Sans immi­gra­tion, elle est condam­née à n’être plus qu’une « Europe grand-mère, vieille et sté­rile… ».

Un discours éminemment politique

Par ses prises de posi­tion répé­tées, l’Église déborde lar­ge­ment d’une démarche cari­ta­tive et huma­ni­taire pour s’inscrire dans le dis­cours domi­nant de l’idéologie des droits-de-l’homme. Le migrant est consi­dé­ré comme un indi­vi­du abs­trait, un « Immi­gré à majus­cule », sans prendre en compte ses ori­gines, sa reli­gion ou sa dif­fé­rence de culture et n’est vu que du point de vue per­son­nel ou fami­lial sans consi­dé­rer les consé­quences d’une immi­gra­tion mas­sive pour le pays d’accueil.

Pire encore, toute poli­tique d’assimilation est reje­tée car l’immigré a « le droit de conser­ver sa langue mater­nelle et son patri­moine spi­ri­tuel », ouvrant ain­si la voie aux pires dérives com­mu­nau­ta­ristes.

A la Vieille Europe, autre­fois for­te­resse de la Chré­tien­té, pas­sée par pertes et pro­fits, l’Église oppose désor­mais l’immigration conçue comme « une voie néces­saire pour l’édification d’un monde récon­ci­lié » (Jean Paul II), « une pré­fi­gu­ra­tion anti­ci­pée de la Cité sans fron­tières de Dieu » (Benoît XVI), voire « une nou­velle huma­ni­té pour laquelle toute terre étran­gère est une patrie et toute patrie une terre étran­gère » (Fran­çois).

« Les chers immigrés musulmans »…

Ce désar­me­ment moral face à l’invasion migra­toire est aggra­vé par une vision angé­lique de l’islam dont l’Eglise, enga­gée depuis Vati­can II dans la fré­né­sie du dia­logue inter-reli­gieux, feint d’ignorer les incom­pa­ti­bi­li­tés avec la civi­li­sa­tion euro­péenne, refu­sant d’en condam­ner la vio­lence intrin­sèque — hor­mis Benoît XVI lors de son fameux dis­cours de Ratis­bonne. Laurent Dan­drieu déplore que l’Eglise actuelle porte ain­si sur l’islam un regard chris­tia­no­cen­trique le rédui­sant à ses seuls aspects spi­ri­tuels et à ses « fausses res­sem­blances » avec le chris­tia­nisme.

Le pape Fran­çois mul­ti­plie là encore les décla­ra­tions ico­no­clastes, ren­voyant notam­ment dos à dos vio­lences isla­mistes et vio­lences com­mises par des catho­liques. Cet aveu­gle­ment minore encore la per­cep­tion du dan­ger que fait peser l’immigration de masse sur l’identité euro­péenne.

L’Eglise s’aligne sur Terra Nova ?

Repre­nant la for­mule du socio­logue qué­bé­cois, Mathieu Bock-Coté, Laurent Dan­drieu consi­dère que l’Eglise est pas­sée dans le camp du « par­ti immi­gra­tion­niste », le « Big Other » de Ras­pail — la reli­gion de l’Autre, du Migrant, du loin­tain… Ce fai­sant, elle délaisse le peuple, « cet immense vivier de bap­ti­sés » qu’elle consi­dère avec indif­fé­rence, voire avec une pointe de mépris. Pour l’Eglise en effet, le chris­tia­nisme cultu­rel des Euro­péens de souche, atta­chés à leurs clo­chers et à leurs crèches, lui semble de peu de foi et lourd de bas ins­tincts iden­ti­taires.

Aban­don­nant ain­si les péri­phé­ries popu­laires autoch­tones au pro­fit de la « nou­velle évan­gé­li­sa­tion » des péri­phé­ries exo­tiques qui se déversent sur l’Europe, l’Eglise applique pour ses ouailles la même stra­té­gie que le think-tank « Ter­ra Nova » pour l’électorat de gauche.

Vers une nouvelle Réforme ?

Selon Mathieu Bock-Côté, ce livre repré­sente une « médi­ta­tion sub­tile et éclai­rante sur le des­tin de notre civi­li­sa­tion ». à ce titre, il inté­res­se­ra tous les Euro­péens, catho­liques ou non, qui s’interrogent sur le deve­nir de l’Europe en ces années déci­sives. Œuvre cou­ra­geuse de la part d’un catho­lique sin­cère et convain­cu qui ose dénon­cer les posi­tions sui­ci­daires d’une Eglise pas­sée « de Lépante à Les­bos », Laurent Dan­drieu se refuse pour­tant à la rési­gna­tion.

Détec­tant les pre­miers signes du réveil dans une par­tie du cler­gé, notam­ment en Europe de l’Est, il appelle à ce que l’Eglise puise dans sa tra­di­tion mil­lé­naire pour éva­cuer ces « ver­tus chré­tiennes deve­nues folles » décrites par Ches­ter­ton. S’il recon­naît qu’il s’agit « d’une voie étroite », cette nou­velle Réforme n’est pas sans évo­quer celle appe­lée éga­le­ment de ses vœux par Domi­nique Ven­ner dans les der­nières pages de son livre tes­ta­ment Le Samou­raï d’Occident : « Je sou­haite que vienne de l’intérieur une nou­velle Réforme dans l’esprit d’un retour à nos sources authen­tiques dont le pape Benoît XVI a ouvert les pers­pec­tives dans son dis­cours de Ratis­bonne en 2006. »

Effec­ti­ve­ment, à l’origine reli­gion impor­tée du Proche-Orient, le chris­tia­nisme s’est pro­gres­si­ve­ment euro­péa­ni­sé pour prendre souche sur le conti­nent, deve­nant un élé­ment incon­tour­nable de notre iden­ti­té. Mais le grand mou­ve­ment enta­mé depuis les années soixante de retour à ses ori­gines, abo­lis­sant la part euro­péenne de son héri­tage pour reve­nir à sa radi­ca­li­té évan­gé­lique, repré­sente un péril mor­tel. À l’image de la phrase du pen­seur catho­lique Joseph de Maistre selon laquelle « l’Évangile hors de l’Église est un poi­son », il est à craindre que l’Église, oublieuse de la rai­son grecque et de l’ordre romain, n’utilise ce poi­son pour se sui­ci­der, comme s’en inquiète Laurent Dan­drieu, empor­tant avec elle « ce miracle venu d’Athènes et de Rome (…), la plus rayon­nante civi­li­sa­tion que la terre ait por­té. »

Benoît Couë­toux du Tertre

Eglise et immi­gra­tion : Le grand malaise. — Le pape et le sui­cide de la civi­li­sa­tion euro­péenne par Laurent Dan­drieu, Edi­tions Presses de la Renais­sance, jan­vier 2017, 288 pages, 17,90 euros