« Racination », de Rémi Soulié

Racination Une

« Racination », de Rémi Soulié

C’est un beau livre, profond et inspirant que nous offre Rémi Soulié à travers « Racination » (éd. Pierre-Guillaume de Roux). Il est arrivé dans nos bibliothèques à quelques jours de novembre, ce mois si évocateur pour nous autres Européens où, face au ciel, la flamboyance des feuillages et des fleurs sur les tombes nous évoque la nostalgie d’un été qui n’est plus. Fruit de ses réflexions personnelles, joliment dédié « aux sangliers », Racination est une balade littéraire, philosophique et poétique sur le sens du lieu et sur l’enracinement, l’auteur nous invitant à cheminer en compagnie d’Heidegger, Hölderlin, Barrès, Boutang et Novalis à l’écoute de la terre et des morts.

Racination

L’enracinement, « ce besoin le plus impor­tant et le plus mécon­nu de l’âme humaine » selon Simone Weil, c’est d’abord pour Rémi Sou­lié « l’identité de l’être et de l’habitation », fidèle en cela à la pen­sée de Hei­deg­ger. A l’opposé des oukases du moloch mon­dia­liste, nous sommes de quelque part et non d’ailleurs, habi­tant un lieu et nous y enra­ci­nant. C’est ain­si qu’il se décrit lui-même « comme un autoch­tone, un indi­gène », chan­tant au fil des pages sa vieille terre du Rouergue et ses ancêtres, défi­nis­sant sim­ple­ment ce qu’il est, c’est-à-dire d’où il vient : « Je suis chez moi sur cette terre et sous ce ciel où mon nom est gra­vé. »

L’identité doit d’abord être vécue char­nel­le­ment, enra­ci­née dans le sol où nous sommes nés et trans­mise par le sang des ancêtres : « qu’homo, s’il veut croître, ne se coupe pas d’humus ». Cet enra­ci­ne­ment implique « une dimen­sion com­mu­nau­taire et orga­nique, mais aus­si la conscience d’un héri­tage à faire fruc­ti­fier, donc, la mémoire d’une dette à l’endroit de ceux qui nous ont pré­cé­dés : l’homme se pense lui-même comme un débi­teur, non un créan­cier, un homme de devoirs avant d’être un sujet de droits. » Nulle construc­tion doc­tri­nale, ni dog­ma­tisme dans cette « raci­na­tion », Rémi Sou­lié se place bien au-delà du champ poli­tique où « l’identité est une part de mar­ché et de l’offre poli­tique “par­mi d’autres” (…), les dés sont pipés ; il ne faut plus jouer mais vivre et pen­ser. » Pas de conscience répu­bli­caine, de fan­tasme d’une France pseu­do-uni­ver­selle ou d’obsession sou­ve­rai­niste dans son pro­pos, « la natio­na­li­té est une inven­tion moderne, jaco­bine, révo­lu­tion­naire, créa­ture mons­trueuse de l’avocasserie la plus bavarde et la plus mépri­sable pour qui Marie-Antoi­nette serait l’Autrichienne, Cathe­rine de Médi­cis et Maza­rin des Ita­liens flo­ren­tin ou napo­li­tain. » assène-t-il encore.

Pour retrou­ver la pro­fon­deur de l’Être, il faut vivre en pay­san et en poète car qui mieux que le pay­san — celui qui habite le pagus – peut chan­ter la terre natale ? De Vir­gile à Vin­ce­not, de Théo­crite à Gene­voix, de Péguy à Thi­bon, « ils ont habi­té la terre en poètes » écrit-il. Cette démarche est d’autant plus vitale dans un monde où les dieux sont par­tis. Citant Schil­ler (« Ils sont remon­tés au ciel ces dieux qui ren­daient la vie belle ») et Höl­der­lin (« Les oracles de Delphes et de Dodone eux aus­si se taisent, le désert croît, les Titans reviennent et avec eux l’enfer des machines »), Rémi Sou­lié en appelle tout au long de son livre à la poé­sie, per­sua­dé que « ce qui demeure, seuls les poètes le fondent ».

« Raci­na­tion » est un livre à lire et médi­ter auprès de l’âtre, au retour de pro­me­nades dans des pay­sages fami­liers, en ces jours où se déploie la Chasse sau­vage dans le ciel. Ecrit par un authen­tique Euro­péen de vieille souche rouer­gate, ce livre sau­ra émou­voir tous ceux qui se recon­naissent, au-delà de leurs petites patries char­nelles, en l’Europe éter­nelle et secrète.

BCT

Rémi Sou­lié, Raci­na­tion (édi­tions Pierre-Guillaume de Roux)