1914–1918 : l’esprit de sacrifice et de cohésion, condition du sursaut nécessaire à notre survie

1914-1918 : l’esprit de sacrifice et de cohésion, condition du sursaut nécessaire à notre survie

1914–1918 : l’esprit de sacrifice et de cohésion, condition du sursaut nécessaire à notre survie

Un siècle après la fin de la Grande Guerre, on a du mal à imaginer ce que fut l’enfer de Verdun, le terrain bouleversé par l’artillerie lourde, la boue, les cadavres, les gaz, l’agonie des blessés, la triste noria des unités montant vers les premières lignes ou en redescendant. On peine encore plus à comprendre les ressorts de l’extraordinaire résilience dont surent faire preuve les Poilus et les raisons qui les firent « tenir » malgré la violence des combats et la proximité permanente de la mort, dans cette lutte inouïe où les qualités traditionnelles du soldat ne pesaient plus grand-chose sous le feu d’obus tirés à des kilomètres par des artilleurs invisibles.

La durée et l’intensité des com­bats de Ver­dun témoignent de l’endurance, de la téna­ci­té et de l’inflexible volon­té de ces hommes qui avaient le sen­ti­ment de défendre le « sol sacré de la patrie » et qu’animait la convic­tion, res­sen­tie plus ou moins confu­sé­ment, qu’ils se bat­taient pour une cause dépas­sant leur seule per­sonne, en un moment où ils incar­naient, avec leur volon­té de vaincre et l’acceptation du sacri­fice éven­tuel de leur vie, une part de l’âme de la France – une France per­çue comme une pré­cieuse uni­té de des­tin for­gée au fil des siècles, une France à laquelle ils étaient atta­chés de tout leur être parce qu’ils avaient appris ses gran­deurs, ses gloires et ses mal­heurs pas­sés, parce qu’elle consti­tuait le cadre pré­cieux de leur vie et de celle de leurs familles. Frères d’armes, de larmes et de sang de leurs cama­rades de misère et de gloire par-delà leurs dif­fé­rences sociales, reli­gieuses et poli­tiques, les com­bat­tants de Ver­dun témoignent aus­si de l’importance vitale de la cohé­sion dans les pires moments d’adversité. Sym­bo­li­que­ment, c’est à Douau­mont, « ce champ de bataille où il fut démon­tré qu’en dépit de l’inconstance et de la dis­per­sion qui nous sont trop sou­vent natu­relles […], nous sommes capables d’une téna­ci­té et d’une soli­da­ri­té magni­fiques et exem­plaires…», que, cin­quante ans plus tard, le géné­ral De Gaulle appel­le­ra à « faire à jamais de la sépul­ture de nos sol­dats ”cou­chés des­sus le sol à la face de Dieu” et dont les restes sont enter­rés sur cette pente en rangs de tombes pareilles ou confon­dues dans cet ossuaire fra­ter­nel, un monu­ment d’union natio­nale que ne doit trou­bler rien de ce qui, par la suite, divi­sa les sur­vi­vants. »

Les peuples et les nations connaissent au cours de leur histoire des moments d’épreuves qui, surmontés, peuvent être suivis de relâchements funestes. Nous sommes aujourd’hui, à l’évidence, dans cette situation et, plus que jamais, l’idéal de nos anciens doit nous inspirer et guider les nouvelles générations bien peu préparées aux âges de fer à venir.

Après les célé­bra­tions cala­mi­teuses du cen­te­naire de la bataille de Ver­dun, « cho­ré­gra­phie pour anal­pha­bètes au milieu des tombes » selon le regret­té géné­ral Bach, il est de notre devoir de nous inter­ro­ger sur le mes­sage que nous ont, par-delà leur sacri­fice, légué les héros de cet affron­te­ment tita­nesque : en ce début du XXIe siècle, la sécu­laire que­relle fran­co-alle­mande est fort heu­reu­se­ment apai­sée, mais le nou­veau monde en ges­ta­tion recèle des périls mor­tels qu’il ne nous sera pos­sible de conju­rer qu’à la condi­tion de faire nôtres les valeurs qui ani­maient les com­bat­tants du Bois des Caures, de Sou­ville, de Vaux et du Mort-Homme. Les peuples et les nations connaissent au cours de leur his­toire des moments d’épreuves qui, sur­mon­tés, peuvent être sui­vis de relâ­che­ments funestes. Nous sommes aujourd’hui, à l’évidence, dans cette situa­tion et, plus que jamais, l’idéal de nos anciens doit nous ins­pi­rer et gui­der les nou­velles géné­ra­tions bien peu pré­pa­rées aux âges de fer à venir. Ce réveil de l’esprit de sacri­fice et de cohé­sion est la condi­tion du sur­saut néces­saire à notre sur­vie. Puisse ce livre contri­buer à ce que le mar­tyre des com­bat­tants de Ver­dun ne demeure pas vain.

Phi­lippe Conrad, pré­sident de l’Institut ILIADE
Intro­duc­tion au 300 jours de Ver­dun, édi­tions Ita­liques, réédi­tion 2018