Institut ILIADE
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« Pour que l’or de l’aurore réponde à l’or du couchant »

« Pour que l’or de l’aurore réponde à l’or du couchant »

Introduction de l’ouvrage collectif Ce que nous sommes – Aux sources de l’identité européenne par Philippe Conrad, président de l’Institut ILIADE pour la longue mémoire européenne (Pierre-Guillaume de Roux, 2018).

Il y a quelques années, Samuel Huntington, après avoir prophétisé les futurs « chocs de civilisations », posait à ses compatriotes la question : « Qui sommes-nous ? » Une interrogation devenue légitime dans le vaste espace états-unien où l’assimilation rapide de nouvelles vagues d’immigrants européens avait longtemps été la règle. Le Johnson Act de 1924 avait certes imposé des quotas restrictifs pour assurer la continuité d’une composition ethnique fondée sur le maintien de la majorité blanche anglo-saxonne et protestante mais, au cours des décennies suivantes, le melting pot avait fonctionné et les diverses minorités avaient pu s’intégrer à la nation américaine, la persistance de la question noire constituant une exception relevant davantage des inégalités sociales et de la mémoire de l’esclavage, avant que ne s’impose, à partir des années 1970, les discriminations positives favorables aux minorités.

Le développement de l’immigration en provenance d’Amérique latine et d’Asie ayant substitué au modèle du melting pot celui du salad bowl acceptant la coexistence de communautés diverses sur un même territoire a conduit Huntington à poser la question de l’identité américaine au début du XXIe siècle, dans le contexte d’un développement continu de la minorité d’origine hispanique, d’ores et déjà supérieure en nombre à la minorité noire. Une situation qui a débouché sur une évolution inattendue, qui a vu le parti démocrate se faire le champion de la cause des minorités et de l’ouverture du pays sur l’extérieur, sur fond de « mondialisation heureuse » alors que la base du parti républicain, celle qui a fait le choix de Donald Trump, entendait préserver sa représentation de l’Amérique traditionnelle.

Une Europe menacée démographiquement

Le cas américain préfigure, à certains égards ce que nous pouvons attendre en Europe. De la même manière, les « élites » autoproclamées attachées au projet mondialiste entendent ouvrir l’Europe à tous les flux de populations en provenance de l’extérieur et cherchent à mettre en place le « grand remplacement » analysé par Renaud Camus, avec comme objectif ultime la disparition de fait des peuples européens, noyés sous les vagues migratoires en provenance d’un Sud dont le poids démographique ne cesse de s’accroître. Alors qu’elle dominait le monde sans partage au début du XXe siècle, l’Europe affaiblie par le grand suicide que fut sa « guerre de Trente Ans 1914-1945 », semble promise à une disparition programmée au profit de masses humaines à la croissance desquelles elle n’a cessé de contribuer, au nom d’un universalisme humanitaire né des valeurs chrétiennes recyclées par les Lumières, un discours droit-de-l’hommiste censé s’imposer à tous.

Face au mondialisme et au multiculturalisme, défendons nos racines

La menace qui pèse ainsi sur les Européens, évidente pour les esprits les plus lucides, repose sur une volonté initiale de déconstruction, méthodiquement mise en œuvre par une intelligentsia dévoyée et un clergé médiatique majoritairement acquis au « politiquement correct ». Mensonges, manipulations idéologiques et appels à la repentance sont les armes utilisées pour substituer le citoyen du monde dont ils rêvent aux hommes enracinés dans un territoire et héritiers d’une histoire et d’une culture spécifiques. Les prédicateurs qui nous annoncent le nouveau monde à venir ont pris pour cible « le poison identitaire », résumé de tout ce qui peut s’opposer à leurs projets délirants. Ils nous invitent pour cela à une relecture de l’histoire parfaitement fantaisiste, imaginée à la lumière du programme mondialiste et multiculturaliste qui permettra l’émergence d’un monde où le nomade cher au cœur de Jacques Attali sera partout chez lui et où les minorités issues des diverses immigrations seront en droit d’imposer leur religion ou leurs valeurs aux pays d’accueil peuplés d’indigènes rétifs à ce grand chambardement.

Le processus de déculturation est d’ores et déjà largement avancé.

Toutes les enquêtes relatives au bilan des politiques éducatives menées au cours des dernières décennies en disent long sur l’état des lieux en ce domaine. Pour ce qui nous concerne, on connaît la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la langue française, pour ne rien dire des « humanités » traditionnelles. L’enseignement de l’histoire, garant de la transmission d’une mémoire nationale et civilisationnelle commune, constitue évidemment un enjeu décisif au moment où les collégiens sont invités à s’intéresser à la Chine des Han ou à l’empire africain du Monomotapa plutôt qu’à la France d’Ancien Régime. Le naufrage de notre système éducatif, dont tout le monde reconnaissait naguère l’excellence, prépare l’avènement de générations de zombies amnésiques, relevant des deux espèces de l’homo oeconomicus et de l’homo festivus, incapables d’interpréter le monde et la société dans laquelle ils vivront.

Cet état des lieux alarmant ne doit pas convaincre nos contemporains les plus éclairés de la fatalité du déclin. Des forces sociales et des ressources intellectuelles existent, qui se sont exprimées au cours des dernières années en France et en Europe ; un peu partout, les opportunités offertes par la révolution numérique ouvrent des espaces de liberté qu’il convient d’occuper pour organiser la riposte aux discours dominants ; rompant avec les utopies délétères portées par les soixante-huitards et leurs clones ultérieurs, de nouvelles générations aspirent confusément à un « retour à l’ordre » jugé indispensable même si, aujourd’hui, les ruptures à venir demeurent, quant à la forme qu’elles prendront, largement imprévisibles…

L’effort de reconquête des esprits et des âmes n’en apparaît pas moins comme une urgence absolue, dans la mesure où c’est du réveil des volontés et de la mobilisation de nos peuples redevenus eux-mêmes que viendront les sursauts nécessaires.

Une nécessaire relecture de notre histoire

Cette reconquête, il faut, pour l’engager, savoir précisément qui nous sommes et ce que nous entendons défendre et promouvoir. Cela impose une relecture approfondie de notre tradition et de notre histoire européennes, condition nécessaire pour éclairer et affirmer ce qui nous distingue des autres et ce que nous entendons préserver.

Cela implique un retour sur notre plus lointain passé, sur notre plus longue mémoire, tels que nous les révèlent l’archéologie, la linguistique et l’histoire. L’occasion de mettre en lumière nos antiques racines indo-européennes, toujours présentes dans nos langues et dans une certaine vision du monde et de la société. Redécouvrir le « miracle grec » et l’héritage de Rome, si familiers à ceux qui nous ont précédés il y a seulement quelques générations fait partie également des points de passage obligés, tout comme la nouvelle lecture de notre Moyen Âge, période de gestation de la civilisation occidentale née de la fusion réussie des fondamentaux de la vieille Europe et du message chrétien venu d’Orient. L’Europe, c’est aussi la révolution scientifique et technique qui a accompagné les Lumières, même si le mythe du Progrès a rapidement montré ses limites. Notre histoire, c’est aussi celle du « sombre XXe siècle » qui vit ce petit cap occidental de l’immense Asie, cette partie précieuse du monde chère à Paul Valéry quand il constatait, mélancolique, au lendemain de la Première Guerre mondiale, que « nous savons désormais que les civilisations peuvent être mortelles ».

Qui sommes-nous ?

Pour indispensable qu’elle soit, la relecture de l’histoire européenne ne saurait suffire pour tracer les voies d’une nécessaire renaissance. Il nous faut, au travers de nos grands textes fondateurs, définir ce que nous sommes, l’originalité de notre manière d’être au monde. Dominique Venner l’avait parfaitement compris en faisant des poèmes homériques, et plus particulièrement de l’Iliade, le théâtre du tragique inhérent à l’histoire humaine, le lieu où s’affirmaient la valeur et l’honneur des guerriers, les vertus de la famille ou les traits propres aux différents types de personnalités divines ou héroïques. Des valeurs qui vont irriguer la culture européenne jusqu’aux auteurs tragiques du Grand Siècle. De la même manière, l’auteur du Cœur rebelle a montré comment le corpus littéraire de l’amour courtois avait déterminé un modèle pérenne des relations entre les hommes et les femmes demeuré spécifique au monde européen. C’est dire l’importance que revêt la familiarité avec notre héritage littéraire, musical et artistique pour renouer avec notre identité profonde.

Cette redécouverte du patrimoine dont nous avons hérité va de pair avec celle de la nature, le lieu où s’établit le lien cosmique, le cadre où s’est défini tout un univers d’images et de symboles indissociables de notre rapport harmonieux au monde. Cette réappropriation de notre espace et de notre mémoire constitue la condition nécessaire de l’affirmation de ce que nous sommes, de la conscience d’un passé indispensable à l’écriture de notre avenir. Mais cette redécouverte de nous-mêmes demeurera sans lendemains si elle ne porte pas un projet alternatif à la société mortifère qui nous est imposée aujourd’hui. Rétablir l’ordre naturel du monde ne peut être que l’aboutissement d’un effort prolongé, fondé sur une quête exigeante de l’excellence individuelle et collective. C’est seulement à ce prix que, pour reprendre le titre de l’un des chapitres de cet ouvrage, l’être des peuples pourra s’imposer à l’avoir des marchands.

Faire le choix de la préférence civilisationnelle, réagir à la déconstruction en cours, rester attentifs à la nature et aux murmures des forêts, chercher dans un nouvel héroïsme la voie du salut de nos communautés, tout cela nous permettra d’entretenir la flamme vacillante des temps obscurs jusqu’au retour victorieux de la lumière. Le combat est engagé mais la tâche est immense pour tous ceux qui savent, après le prophète de Sils Maria, que « l’Europe se fera au bord du gouffre ». A l’orée de ce nouveau siècle, la mission de la nouvelle génération ̶ qui nous rejoint aujourd’hui et dont je sais la volonté et l’enthousiasme ̶ consiste à renouer les fils du temps pour que « l’or de l’aurore réponde à l’or du couchant ».

Philippe Conrad