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L’héritage d’Homère

Charles Péguy l’a dit d’une formule dont il avait le secret : « Rien n’est plus vieux que le journal de ce matin, et Homère est toujours jeune ». C’est un rare privilège : ne pas vieillir. Eh bien, ce privilège, c’est celui d’Homère.

L’héritage d’Homère

Voilà bientôt 3 000 ans qu’il défie le temps, imperturbablement, et qu’il rappelle à l’Europe son baptême originel, dans la plaine de Troie, en Asie mineure, là même où les Grecs et les Troyens s’affrontèrent pour les yeux de la belle Hélène, sous le regard de dieux capricieux – humains, trop humains. C’est étonnamment depuis les marches de l’Orient qu’Homère a écrit la première épopée de l’Occident. Notre chanson de geste. Si donc l’Europe commence en Grèce, alors la Grèce commence avec Homère.

Homère, c’est plus qu’un nom. Les Anciens pen­saient qu’il conte­nait tout, il était « le com­men­ce­ment, le milieu et la fin ». C’est la fon­da­tion de la mai­son et même à bien des égards l’équipement de la mai­son. Il nous livre une concep­tion de l’honneur, du cou­rage, de la com­pas­sion, de l’amour, de la patrie, du foyer. Le tout en vingt-quatre chants, autant pour l’Iliade que pour l’Odys­sée, 24 chants qui se referment sur eux-mêmes comme les vingt-quatre lettres de l’alphabet grec, comme les vingt-quatre heures du jour. Homère est un monde en soi, une tota­li­té cos­mique. Un cercle – la figure par­faite – à l’instar du bou­clier d’Achille, for­gé des mains mêmes du dieu for­ge­ron Héphaïs­tos (Vul­cain chez les Romains).

Reve­nir à Homère, c’est donc remon­ter le grand fleuve de l’Occident jusqu’à sa source. C’est inter­ro­ger une tra­di­tion trois fois mil­lé­naire, que rien, ni la suite des géné­ra­tions, ni l’usure du temps, n’a pas suf­fi à épui­ser.

« Chaque peuple porte une tra­di­tion, un royaume inté­rieur, un mur­mure des temps anciens et du futur. La tra­di­tion est ce qui per­sé­vère et tra­verse le temps, ce qui reste immuable et qui tou­jours peut renaître en dépit des contours mou­vants, des signes de reflux et de déclin ». Je ne vous apprends rien en vous disant que cette cita­tion est tirée de l’His­toire et tra­di­tion des Euro­péens : 30 000 ans d’identité de Domi­nique Ven­ner, le plus homé­rique de ses livres, avec son Samou­raï d’Occident : Le bré­viaire des insou­mis. Domi­nique Ven­ner va nous accom­pa­gner, en fili­grane, tout au long de notre relec­ture d’Homère. Un petit mot sur la tra­duc­tion : comme Domi­nique Ven­ner, je ne peux que vous ren­voyer vers celle de Leconte de Lisle, le chef de file des Par­nas­siens. Elle est dite archaï­sante ou esthé­ti­sante. En véri­té, c’est la plus rafrai­chis­sante, la plus épique, la plus ins­pi­rée des tra­duc­tions. Elle est dis­po­nible en Presses Pocket. Il suf­fit de moder­ni­ser la gra­phie des noms : Akhil­leus en Achille.

Aux racines de la civilisation européenne

Cette tra­di­tion, dont fai­sait été la cita­tion de Domi­nique Ven­ner, la nôtre donc, puise d’abord dans l’héritage gré­co-romain. Athènes, Rome, et pas seule­ment Jéru­sa­lem, que je n’exclus pas, loin de là, même si je sais qu’il y a débat et qu’il y aurait eu débat avec Domi­nique Ven­ner. Mais là n’est pas mon pro­pos. Le pro­blème, aujourd’hui, c’est qu’on n’assume plus cet héri­tage, qu’on le détruit-décons­truit, on le tient à dis­tance, du moins offi­ciel­le­ment, dans les cercles diri­geants, dans les médias, dans les manuels sco­laires, pis : à l’université. Son­gez à des gens comme l’ineffable Jean-Paul Demoule, dont le der­nier for­fait est consa­cré à déseu­ro­péa­ni­ser les Indo-Euro­péens, ou l’inénarrable Mar­cel Detienne, « auteur » de L’identité natio­nale, une énigme.

On en a eu un aper­çu lors de la polé­mique autour des racines de l’Europe au début des années 2000 avec la Conven­tion sur l’avenir de l’Europe pré­si­dé par VGE et qui a débou­ché sur le second trai­té de Rome (2004), rédi­gé dans la nov­langue chère à Bruxelles et reje­té par réfé­ren­dum, comme vous le savez. On s’est alors beau­coup foca­li­sé sur l’héritage chré­tien, avec la réfé­rence ou non aux valeurs chré­tiennes, ce qui a été fina­le­ment écar­té, sous l’inimitable pres­sion de Jacques Chi­rac, qui a raté une fois de plus l’occasion de se taire.

Mais on n’a pas seule­ment mis à l’écart les racines chré­tiennes, on a d’un même mou­ve­ment reje­té l’héritage grec et l’héritage latin.

Pour rap­pel : dans sa pre­mière ver­sion, le pré­am­bule de la Consti­tu­tion pré­voyait en guise d’épigraphe la célèbre phrase de Thu­cy­dide tirée de son His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse – c’est le pas­sage qui traite de l’oraison funèbre de Péri­clès : « Notre Consti­tu­tion […] est appe­lée démo­cra­tie parce que le pou­voir est entre les mains non d’une mino­ri­té, mais du plus grand nombre ». Ce n’était déjà pas exac­te­ment du Thu­cy­dide dans le texte, il ne parle pas de « consti­tu­tion », mais qu’importe. C’était déjà trop. Exit les Grecs. Au pré­texte que c’étaient d’affreux escla­va­gistes, des sexistes infâmes et de redou­tables colo­nia­listes, selon les rac­cour­cis et les ana­chro­nismes qu’on affec­tionne.

Plu­tôt que de men­tion­ner, car il s’agissait seule­ment de men­tion­ner, que l’Europe pro­cé­dait des « civi­li­sa­tions hel­lé­nique et romaine », on n’a fina­le­ment gar­dé dans la ver­sion défi­ni­tive que les seuls « héri­tages cultu­rels, reli­gieux et huma­nistes de l’Europe ». C’est neutre, ça ne mange pas de pain et ça laisse la porte entrou­verte aux Turcs. Autant dire que nous sommes Des héri­tiers sans pas­sé, comme l’a dit Fran­çoise Bonar­del dans son « essai sur la crise de l’identité cultu­relle euro­péenne ». Mais si nous sommes réunis ce matin, c’est jus­te­ment pour cor­ri­ger cela, pour être des héri­tiers avec un pas­sé – et un riche pas­sé –, pour renouer avec « l’élan grec ». Ce à quoi nous exhor­tait la grande hel­lé­niste Jac­que­line de Romil­ly. Retrou­ver « l’élan grec », l’allant grec.

« Le monde naît, Homère chante »

Comme il faut bien assi­gner un com­men­ce­ment à cet élan, il nous faut remon­ter jusqu’au VIIIe siècle avant notre ère dans l’archipel grec et sa bor­dure asia­tique, là où Homère a vu le jour, ou aurait vu le jour, mais on y revien­dra ; et avec lui, « le miracle grec », qu’il inau­gure : 4 siècles d’extraordinaire fécon­di­té intel­lec­tuelle, qui s’étalent sché­ma­ti­que­ment d’Homère à Aris­tote. « Le monde naît, Homère chante. C’est l’oiseau de cette aurore », dit de lui Vic­tor Hugo dans son William Sha­kes­peare.

Mais qui donc se cache der­rière ce drôle d’oiseau ? Que sait-on de lui ?

C’est un aède, autre­ment dit un poète et un chan­teur, au sens presque lit­té­ral du mot, car il y avait un accom­pa­gne­ment musi­cal à la lyre ou à la cithare qui gui­dait la réci­ta­tion. Les Anciens l’ont affu­blé d’une barbe cen­te­naire et d’une céci­té légen­daire, mais en véri­té on ne sait pas grand-chose de son iden­ti­té. A-t-il seule­ment exis­té ? C’est la fameuse « ques­tion homé­rique », qui a don­né lieu à quan­ti­té de contro­verses savantes. En gros, deux écoles se font face : les uni­ta­ristes, qui tiennent Homère pour l’unique auteur de l’Iliade et de l’Odys­sée ; et les autres, qui ima­ginent tous les scé­na­rios pos­sibles. Les pre­miers ont éle­vé le poète au rang de divi­ni­té, les seconds ont été jusqu’à contes­ter son exis­tence, ne voyant en lui qu’un prête-nom ou un com­pi­la­teur de génie. Nul ne par­vien­dra à les dépar­ta­ger. Pour ce qui me concerne, ma reli­gion est faite. Je m’en tiens aux Grecs et à la convic­tion que les récits légen­daires empruntent beau­coup plus à la réa­li­té que l’on veut bien com­mu­né­ment le croire : les Grecs croyaient en l’existence d’Homère, moi aus­si.

Homère ou ce qui en tient lieu serait né en Asie mineure (les lin­guistes : à par­tir de la langue homé­rique, qui mélange dia­lectes ionien et éolien, ain­si que formes archaïques et clas­siques), sûre­ment vers le milieu du VIIIe siècle (mais les dates pos­sibles de sa nais­sance s’échelonnent des Xe-IXe siècles au VIIe siècle). Ce qui ne souffre d’aucun doute, c’est que l’Iliade et l’Odys­sée ont été sau­ve­gar­dées par écrit au VIe siècle, peut-être avant, mais on n’en conserve aucune preuve.

L’Iliade d’abord ! Pour­quoi un tel nom ? Le poème tire son nom de la cité de Troie, éga­le­ment appe­lée Ilion, cité for­ti­fiée à l’entrée du détroit des Dar­da­nelles, sur le ver­sant asia­tique du détroit. La ville est assié­gée par une coa­li­tion grecque com­man­dée par Aga­mem­non, assis­té de son frère Méné­las, éga­le­ment roi de Sparte. Ce qui a déclen­ché les hos­ti­li­tés, c’est l’enlèvement par un prince troyen, Pâris, d’Hélène, l’épouse de Méné­las, sur fond d’inextricable que­relle entre les dieux, ou plu­tôt les déesses. Au total, le poème com­porte quelque 16 000 vers. Les vers sont en hexa­mètre dac­ty­lique (alter­nance de syl­labes longues et brèves). Mais la guerre de Troie, qui va durer dix ans, n’occupe qu’un minus­cule espace-temps de l’Iliade : 51 jour­nées, toutes dans la dixième et der­nière année de la guerre, mais ô com­bien impor­tantes puisqu’il s’agit de l’épilogue.

La colère d’Achille…

L’Iliade met donc au prise deux armées et à tra­vers elles deux pro­ta­go­nistes prin­ci­paux, il y en d’autres, mais ceux-là sont les deux per­son­nages pré­do­mi­nants, un dans chaque camp : Achille le Grec et Hec­tor le Troyen.

Achille est le fils d’un roi et d’une déesse, la nymphe Thé­tis.

C’est pour nous l’archétype du héros, du modèle héroïque. Il connaît le prix à payer pour une âme bien née : la « belle mort », et ne s’y sous­trai­ra pas. Tel est l’idéal héroïque des Grecs. C’est en mou­rant au com­bat que les héros deviennent pareils à des dieux. Achille fait donc le choix d’une vie brève en échange d’« une gloire immor­telle ». Car il sait qu’il ne revien­dra pas de la guerre de Troie, qui n’est pour­tant pas la sienne – à choi­sir, il pré­fé­re­rait res­ter auprès des siens. Mais la mort de son ami Patrocle, l’ami entre les amis d’Achille, « un autre moi-même », dit-il, va le ren­voyer dans la mêlée. Comme l’écrit Domi­nique Ven­ner, il incarne l’héroïsme tra­gique face au des­tin, le consen­te­ment viril à la mort glo­rieuse, le ménos – autre­ment dit, « la valeur des héros est condi­tion­née par leur ménos, leur éner­gie vitale, leur fougue, leur cran, leur force, leur cœur au sens de “Rodrigue as-tu du cœur ?” ». Et Achille n’en manque pas.

Mais Achille n’est pas un per­son­nage uni­di­men­sion­nel. C’est sa colère qui ouvre le poème : « Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pelée ; détes­table colère, qui aux Grecs valut des souf­frances sans nombre ». Pour­quoi cette colère ? Achille est obli­gé de céder au roi Aga­mem­non sa prise de guerre qui se trouve être une femme (épi­sode de la peste). Il jure alors de ne pas retour­ner au com­bat et va même jusqu’à prier pour que les Troyens l’emportent. Dans un pre­mier temps, sa prière est exhaus­sée par les dieux. Il faut s’arrêter sur ce point, car je vous le rap­pelle : il s’agit d’Achille, le héros grec par excel­lence, celui qu’il convient d’imiter et qui en l’occurrence dans un geste de dépit en vient à sou­hai­ter la défaite des siens. Eh bien, c’est ce per­son­nage qu’Homère nous pré­sente d’abord sous un mau­vais jour : irri­table, aveu­glé par la colère, ivre de ven­geance et dont la cruau­té cho­que­ra jusqu’aux dieux. Parce qu’Achille ne va pas se satis­faire de prendre la vie d’Hector, il va aus­si pro­fa­ner sa dépouille en la traî­nant der­rière son char sous les rem­parts de Troie. Ce n’est bien sûr pas le fin mot de l’histoire : Achille enten­dra la pitié troyenne et res­ti­tue­ra le corps d’Hector.

Vous le voyez : s’il y a une chose qu’il faut gar­der à l’esprit à la lec­ture de l’Iliade, si elle nous touche autant, si elle a ain­si tra­ver­sé les âges, c’est qu’Homère n’a pas écrit une œuvre de glo­ri­fi­ca­tion exclu­sive des Grecs. Loin de là. Fait notable : il n’éprouve pas le besoin de cri­mi­na­li­ser les vain­cus, ni les vain­cus, ni les adver­saires. Loin de toute pro­pa­gande, il nous laisse au contraire en héri­tage un modèle inimi­table de com­pas­sion et de noblesse, où le vain­queur laisse sa part au vain­cu, qui ne le cède en rien en huma­ni­té. Ce n’est pas la cha­ri­té qui le guide, mais la phi­lia, au sens de bien­veillance et d’équanimité pour tous les bel­li­gé­rants. Ce fai­sant, Homère délivre d’emblée la Grèce des étroits mani­chéismes, des axes du mal, des petits et des grands Satan, des guerres saintes, peu importe qu’elles soient justes, pré­ven­tives ou que sais-je d’autre.

Achille ou Hector ?

Homère pousse même l’audace jusqu’à affec­ter de don­ner ses faveurs à Hec­tor, autant dire à l’ennemi, un Troyen de sang royal, puisqu’il est le fils du roi de Troie, Priam : ce n’est pas le plus grand des guer­riers (c’est Achille), pas le plus intel­li­gent (c’est Ulysse), mais assu­ré­ment le plus tou­chant : bon fils, bon époux, bon père, chef valeu­reux. « Il est beau de mou­rir pour sa patrie », pro­clame-t-il. Jac­que­line de Romil­ly l’a magni­fi­que­ment cam­pé dans son livre épo­nyme, Hec­tor. Une telle vision de l’adversaire, sou­ligne-t-elle, n’a d’équivalent dans aucune tra­di­tion épique.

On dira (et on aura rai­son de dire) que Grecs et Troyens ne sont pas logés à la même enseigne. L’art de la guerre – comme d’ailleurs l’art de la poli­tique – est supé­rieur chez les pre­miers, ne serait-ce que par les débuts de la révo­lu­tion hopli­tique (la pha­lange grecque qui avance en ordre com­pact) : « La lance fait un rem­part à la lance, le bou­clier au bou­clier ».

C’est vrai assu­ré­ment, mais com­ment ne pas voir que les per­son­nages homé­riques ne sont pas d’un bloc. L’auteur mul­ti­plie les points de vue. Achille est tour à tour aveu­glé par la colère et magna­nime. Le poème, qui s’ouvre par sa colère, s’achève par la dou­ceur. « La dou­ceur est tou­jours le bon par­ti », dit Ulysse. Et en véri­té, Achille ne devient défi­ni­ti­ve­ment grand que lorsque son cour­roux s’apaise. A contra­rio, Hec­tor, bon père et bon époux dans « la scène des adieux », exhorte son fils à ven­ger les siens. Il est même pris d’un mou­ve­ment de panique, avant de se res­sai­sir. Nul héros n’est ici par­fait, infaillible, pas même Achille, on l’a vu. Il n’empêche : si Homère n’épargne pas Achille, c’est pour rehaus­ser sa vaillance et sa gran­deur.

Pour­quoi ? Parce qu’en Achille, se concentre la pae­deia grecque, l’« édu­ca­tion », au sens d’élévation. Il s’agissait de construire des hommes dont l’honneur allait consti­tuer la ver­tu cen­trale. La pae­deia visait à l’excellence, sur le champ de bataille ou dans la vie de la cité. Elle s’adressait aux aris­toï, les meilleurs. Cela même que Domi­nique Ven­ner a convo­qué dans son tes­ta­ment, Un samou­raï d’Occident : Homère, écrit-il, « a légué à l’état de conden­sé ce que la Grèce antique a offert par la suite à la pos­té­ri­té, le res­pect de la nature sacrée, l’excellence comme idéal de vie, la beau­té comme hori­zon ». Ain­si posé, on com­prend mieux pour­quoi l’Iliade et l’Odys­sée for­maient le dis­po­si­tif cen­tral de l’éducation grecque. Elles disent le jour et la nuit, la vie et la mort, la guerre inévi­table et la paix néces­saire, la funeste colère et le doux foyer, la condi­tion poli­tique et l’humaine condi­tion.

De la guerre et de la paix

L’Iliade est assu­ré­ment le poème de la guerre, de l’exploit guer­rier. Mais non­obs­tant cela, l’existence la plus enviable – Homère dit « la plus belle » – n’est pas la guerre, mais celle que l’on mène près des siens. Pour faire res­sor­tir que le bien suprême reste le bon­heur, il ne cache rien de la guerre. « Le sang qui coule empourpre et détrempe la terre. » Mais si les guerres sont des cala­mi­tés, elles n’en sont pas moins néces­saires. Ce sont elles qui vont condi­tion­ner la vie ou la mort de la cité, la liber­té ou l’esclavage des hommes. On peut ne pas aimer la guerre, mais on n’y échappe pas. Comme le dit l’historien bri­tan­nique spé­cia­liste des conflits, John Kee­gan, la guerre, c’est « ce par quoi toute socié­té éta­blie se pro­tège en der­nière ins­tance ». Homère ne pense pas dif­fé­rem­ment.

Dans ce monde-là, la chose qui compte le plus, on l’a dit, c’est l’honneur, la timè, ce qui donne la valeur d’une chose, son prix. Et inver­se­ment, la pire des déchéances, c’est le déshon­neur, s’exposer à la honte publique, perdre la face. C’est là une éthique de l’honneur, et non pas la sain­te­té, le propre des aris­to­cra­ties d’épée et des civi­li­sa­tions ago­nis­tiques – d’agon, qui lutte. Rien de sur­pre­nant donc si les per­son­nages homé­riques ont un sta­tut social éle­vé : ce sont des rois, des princes, pour cer­tains d’ascendance semi-divine (Aga­mem­non, Achille). Autre trait des aris­to­cra­ties guer­rières : elles sont très atta­chées à leurs liber­tés. Achille ne craint pas de se dres­ser contre le chef de la coa­li­tion grecque, Aga­mem­non, et l’insulte copieu­se­ment, le trai­tant de « Sac à vin, œil de chien et cœur de cerf ! ». Quelle liber­té de ton, non seule­ment chez Achille, mais aus­si chez Homère.

J’ai été un peu long sur l’Iliade. Je serai plus court sur l’Odys­sée. Le poème tire son nom du patro­nyme grec d’Ulysse, Odys­seus. Il narre les péri­pé­ties du retour d’Ulysse, depuis Troie jusqu’à son royaume d’Ithaque. Inter­mi­nable retour, qui pren­dra dix ans. Ajou­tez à cela les dix ans de la guerre de Troie et vous com­pre­nez pour­quoi Péné­lope se lan­guis­sait de son époux. Fina­le­ment, Ulysse revient à Ithaque dégui­sé en vaga­bond. Il est recon­nu par son vieux chien Argos, qui en meurt d’émotion. Là, il va se ven­ger des pré­ten­dants qui cher­chaient à épou­ser Péné­lope. Lui-même n’a pas pour­tant per­du son temps pen­dant ses dix ans d’errance, puisqu’il s’est beau­coup par­ta­gé dans les bras des femmes, un an avec Cir­cé, magi­cienne, sept ans dans les bras de la nymphe Calyp­so, qui veut lui offrir l’immortalité. L’Odys­sée com­porte 12 000 vers. Si l’Iliade est épique, l’Odys­sée est plus roma­nesque avec beau­coup de mer­veilleux. Et Ulysse est le plus humain des per­son­nages d’Homère, il figure l’humanité en butte avec tout ce qui n’est pas humain, les dieux natu­rel­le­ment, mais aus­si les sirènes, les nymphes, les géants, les monstres marins comme Cha­rybde et Scyl­la.

Se pose main­te­nant la ques­tion de la place qu’Homère a occu­pée en Grèce.

Socrate l’appela « l’éducateur de la Grèce ». Mais Homère a été en véri­té plus que cela, lui l’inspirateur, lui le père fon­da­teur, qui a sus­ci­té, éveillé, ce que l’on pour­rait appe­ler un esprit natio­nal, une conscience de soi grecque, ou plus com­mu­né­ment une iden­ti­té. C’est vrai tout par­ti­cu­liè­re­ment de l’Iliade. Il n’est pas exa­gé­ré de dire que c’est le poème fon­da­teur de l’identité grecque, qui va d’emblée, en amont de l’histoire grecque, poser la pos­si­bi­li­té pour les Grecs de trans­cen­der les dif­fé­rences de cité à cité.

Homère, père fondateur du monde grec

Vous le savez, le monde grec, c’est une plu­ra­li­té de cités-Etats, de cités-mères, avec des colo­nies et des myriades de filiales qui ont essai­mé tout autour du pour­tour médi­ter­ra­néen, dans un espace mari­time très vaste, puisqu’il englobe une constel­la­tion d’îles et de ter­ri­toires côtiers, de Mar­seille jusqu’aux rives de la mer Noire. En dépit de cette dis­per­sion, il y a une uni­té grecque qui plonge ses racines dans l’Iliade. Cette uni­té n’est certes pas poli­tique – ça sera le drame de la Grèce, on le ver­ra avec les guerres inter-cités pour l’hégémonie du monde grec et avec la guerre du Pélo­pon­nèse dans le der­nier tiers du Ve siècle (de 431 à 404) : Athènes contre ses rivales, dont Sparte, à la tête de la ligue du Pélo­pon­nèse.

Mais c’est bien le pré­cé­dent de la guerre de Troie qui va créer chez les Grecs une conscience pan­hel­lé­nique face aux peuples d’Asie. Les Troyens ont beau être des Indo-Euro­péens, ils sont ins­tal­lés en Asie mineure, ils sont alliés aux bar­bares d’Asie. C’est ce que les Grecs retien­dront et qui four­ni­ra l’arrière-plan aux guerres médiques qui oppo­se­ront les Grecs aux Perses au début du Ve siècle av. J.-C.

Héro­dote, le « père » de l’histoire, fait dire à un Athé­nien à la fin des guerres médiques : « C’est cela notre hel­lé­nisme ; nous appar­te­nons à la même race et nous par­lons la même langue, nous hono­rons les mêmes dieux avec les mêmes autels et les mêmes rituels, et nos cou­tumes se res­semblent. »

Avec Homère, pour la pre­mière fois, les Grecs prennent conscience d’une même com­mu­nau­té d’origine et de des­tin. La Grèce contre l’Asie, une loin­taine répé­ti­tion géné­rale des guerres entre l’Europe chré­tienne et l’Islam. Et il ne faut pas croire que cette frac­ture n’est impor­tante que pour nous. La légende veut que le sul­tan Meh­met II, qui s’arrêta peu après la prise de Constan­ti­nople sur le site de Troie, ait dit : « C’est à moi que Dieu réser­vait de ven­ger cette cité et ses habi­tants ».

Dieu, par­lons-en. On sait que Pla­ton vou­lait exi­ler les poètes, avec Homère en tête de liste, de sa cité idéale, la Répu­blique. Pla­ton pré­tex­tait que les poètes sont des affa­bu­la­teurs. Mais à vrai dire, ce ne sont pas tant, ou pas seule­ment, les sor­ti­lèges de la poé­sie, les arti­fices sty­lis­tiques, qui irri­taient Pla­ton, que le peu d’estime dans lequel Homère tenait les dieux. Pla­ton est prêtre, Homère aède. Le pre­mier appar­tient à l’âge du Logos, le second à celui du Muthos. Et ici le mythe est plus impor­tant que l’identité.

Singularité de la conception antique de l’homme

Domi­nique Ven­ner a sou­vent insis­té sur ce point : le livre fon­da­teur du cos­mos grec n’est pas l’œuvre d’un dieu incréé, loin­tain, mena­çant, dog­ma­tique. C’est l’œuvre d’un aède. C’est donc la poé­sie, et sin­gu­liè­re­ment la poé­sie épique, qui chante les exploits héroïques d’un peuple, qui ouvre le royaume, en tout cas qui en donne les clefs. On pour­rait presque par­ler d’inconscient col­lec­tif, au sens jun­gien du mot, de Carl Gus­tav Jung, le com­parse dis­si­dent du freu­disme. Dans Europe, la voie romaine, le pro­fes­seur Rémi Brague fait une remarque très inté­res­sante. Il dit ceci : « La lit­té­ra­ture antique, en ce qu’elle avait de pro­pre­ment lit­té­raire, c’est-à-dire la poé­sie épique, tra­gique et lyrique, n’est pas par­ve­nue au monde arabe – à la dif­fé­rence, comme on l’a vu, de la phi­lo­so­phie et des sciences antiques. Or c’est jus­te­ment cette lit­té­ra­ture qui véhi­cu­lait quelque chose comme une concep­tion antique de l’homme ».

C’est Hésiode qui fixe­ra la mytho­lo­gie grecque dans sa Théo­go­nie, mais tout est déjà dans Homère, dans une ver­sion pour le moins scep­tique, comme le dit Jean Soler dans son Sou­rire d’Homère, un « scep­ti­cisme enjoué ». En bons poly­théistes, les Grecs n’honoraient pas un seul Dieu, mais plu­sieurs. Autant dire aucun en par­ti­cu­lier. C’est frap­pant chez Homère, où les dieux sont redou­ta­ble­ment humains, capri­cieux, que­rel­leurs, colé­riques. Signe par­ti­cu­lier : ils sont à l’image de l’homme, et non l’inverse. Au fond, ce ne sont jamais que des humains por­tés à un niveau supé­rieur. « Les dieux sont des hommes immor­tels, tan­dis que les hommes sont des dieux mor­tels », tran­che­ra Héra­clite. Homère les envi­sage comme des élé­ments nar­ra­tifs et des machi­ne­ries dra­ma­tur­giques qui rehaussent le récit. Deus ex machi­na, rien de plus. A la fin des fins, les dieux se neu­tra­lisent, lais­sant le champ libre aux hommes, au temps des hommes.

La postérité d’Homère

Homère n’a pas seule­ment été l’éducateur de la Grèce, il a été à bien des égards l’éducateur de Rome – et au-delà de Rome, de l’Europe.

L’Iliade est si fon­da­trice que l’on va retrou­ver le mythe des ori­gines troyennes un peu par­tout en Europe occi­den­tale, à Rome, en France, chez les Bre­tons, les Nor­mands, les Véni­tiens, les Belges – autant de décli­nai­sons. Vir­gile dans L’Enéide fixe l’origine mythique de Rome avec la fuite d’Enée et de son père des ruines de Troie en flammes. Les Francs aus­si vont annexer la des­cen­dance du roi troyen, Priam, via son petit-fils Astya­nax, qui n’aurait pas pré­ci­pi­té du haut d’une tour à Troie. Il serait deve­nu Fran­cus, ou Fran­cion, roi des Francs et ancêtre de Char­le­magne. Ron­sard en fait encore le héros de son épo­pée inache­vée, La Fran­ciade.

Que dire de l’épithète « homé­rique » ? Elle est entrée dans le voca­bu­laire cou­rant. On tombe de Cha­rybde en Scyl­la, de mal en pis, comme les monstres marins qu’affrontent Ulysse et ses com­pa­gnons. La fidé­li­té de Péné­lope est pro­ver­biale. On parle de la toile de Péné­lope pour évo­quer une entre­prise qui n’a point de fin ou qui n’aboutit à rien comme sa tapis­se­rie qu’elle défai­sait tous les soirs. La beau­té d’Hélène, la Belle Hélène. Ulysse, l’homme aux mille tours. Le che­val de bois ou che­val de Troie, briè­ve­ment évo­qué par Homère dans l’Odys­sée et lar­ge­ment déve­lop­pé par Vir­gile. Je ne parle pas du fameux talon d’Achille (plus tar­dif à l’Iliade).

La guerre de Troie va ins­pi­rer les tra­giques grecs, Eschyle, Sophocle et Euri­pide, jusqu’à Girau­doux. On retrouve Télé­maque, le fils d’Ulysse et de Péné­lope, dans Les Aven­tures de Télé­maque de Féne­lon et plus tard chez Ara­gon. C’est dif­fi­cile de lire Racine, Andro­maque et Iphi­gé­nie, sans connaître Homère et Euri­pide. De même Les Troyens de Ber­lioz (même si c’est de Vir­gile)

Alexandre le Grand s’identifiera à Achille. Plu­tarque dit même qu’Alexandre gar­dait sous son oreiller deux choses : son épée et l’Iliade.

On a vu dans Ulysse un pré­cur­seur des grands navi­ga­teurs : Vas­co de Gama, Magel­lan, Chris­tophe Colomb, qui décrit dans son jour­nal des monstres tirés d’Ulysse. Du Bel­lay va célé­brer en Ulysse l’homme qui retrouve sa patrie : « Heu­reux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ». Quand Cathe­rine II a vou­lu fon­der une ville et un port sur la mer Noire, elle l’appela Odes­sa, du nom d’Ulysse.

En un mot, la Grèce nous a conquis. C’est le fameux vers d’Horace : « La Grèce, conquise, a conquis son farouche vain­queur et a por­té les arts au Latium sau­vage ». Car c’est Rome qui va nous trans­mettre Homère. Pas de « miracle grec » sans elle, comme le rap­pelle Rémi Brague, avec d’autres. Elle a conquis les élites romaines, avant de conqué­rir le monde euro­péen. Certes, c’est Vir­gile qui va occu­per le champ, mais sans jamais éclip­ser Homère.

L’Occident médié­val, s’il a per­du le lien avec le texte ori­gi­nal d’Homère, n’en conti­nue pas moins de véné­rer Homère et l’Iliade, connue par l’Ilias lati­na, un résu­mé en vers latin des­ti­né au milieu sco­laire com­po­sé sous Néron. Par exemple, c’est à par­tir d’épopées de seconde main qu’est com­po­sé au XIIe siècle le Roman de Troie, un roman médié­val rédi­gé par Benoît de Sainte-Maure.

De la redécouverte d’Homère à la Renaissance européenne

Ven­ner fait de l’Iliade le pre­mier récit de che­va­le­rie. Il disait que la Chan­son de Roland, les romans du cycle arthu­rien puisent dans le même fond cultu­rel.

Pour vrai­ment lire les pre­mières tra­duc­tions latines des poèmes homé­riques – grâce aux let­trés byzan­tins qui ont per­pé­tué la connais­sance d’Homère –, il faut attendre Pétrarque et la seconde moi­tié du XIVe siècle. Plus géné­ra­le­ment, c’est la Renais­sance qui va redé­cou­vrir la Grèce. On le lais­sa un peu de côté dans la que­relle des Anciens et des Modernes, les Anciens le trou­vaient quelque peu trop rude et pri­mi­tif. Il faut se sou­ve­nir de l’enthousiasme de Her­der pour Homère, qui inci­ta Goethe à le lire. Goethe qui écri­ra : « le soleil d’Homère se leva sur notre époque comme au pre­mier jour » et se lan­ça même dans la rédac­tion d’une Achil­léide. Tout ce que l’on repro­chait à Homère – sa sim­pli­ci­té, ses naï­ve­tés, son absence de sophis­ti­ca­tion – va être loué.

Ce regain d’intérêt pour Homère gagne­ra le grand public lorsque, dans les années 1870, Hein­rich Schlie­mann découvre le site pré­su­mé de Troie, sur la butte d’Hissarlik en Tur­quie, qui contrôle les Dar­da­nelles. Mal­gré ses erreurs, Schlie­mann jette les bases d’une science nou­velle pro­mise à un grand ave­nir : l’archéologie. Un site vieux de 5 000 ans. Les fouilles vont révé­ler neuf cités super­po­sées. On l’identifie à la Troie homé­rique, bien que de nom­breuses incer­ti­tudes demeurent.

A 3 000 ans de dis­tance, Troie sor­tait de son silence his­to­rique et pou­vait de nou­veau réson­ner dans la conscience euro­péenne.

Rémi Brague en appelle à une « atti­tude romaine », pas grecque donc. En quoi consiste-t-elle ? « Celle-ci est la conscience d’avoir, au-des­sus de soi, un “hel­lé­nisme” qui sur­plombe, et au-des­sous de soi une bar­ba­rie à sou­mettre. Il me semble que c’est cette dif­fé­rence de poten­tiel entre l’amont clas­sique et l’aval bar­bare qui fait avan­cer l’Europe ».

Autre­ment dit, l’hellénisme doit nous gui­der parce que c’est qui a ouvert la voie. Il s’offre à nous comme un idéal et une pro­messe, une pro­messe qui nous élève et qui nous enseigne la noblesse d’âme, l’élégance morale et la néces­si­té d’un cœur pur – acces­soi­re­ment l’héroïsme. Mais cela n’est certes pas don­né à tout le monde. C’est ce que nous lèguent Homère, ain­si que Jac­que­line de Romil­ly et Domi­nique Ven­ner.

Fran­çois Bous­quet

Inter­ven­tion au 1er Cycle de for­ma­tion de l’Institut Iliade
Paris, 31 jan­vier 2015

Orientations bibliographiques

  • L’Iliade, d’Homère, tra­duc­tion de Leconte de Lisle, 1866, Pocket Clas­siques, 2013
  • His­toire et tra­di­tion des Euro­péens, de Domi­nique Ven­ner, édi­tions du Rocher, 2004
  • Le Sou­rire d’Homère, de Jean Soler, Edi­tions de Fal­lois, 2014

Pho­to : tom­beau d’Homère sur l’île grecque de Ios. Cré­dit : agnesg­tr via Fli­ckr (cc)

Voir aussi