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En Pays défait, de Pierre Mari

Docilité et convenance sont de toutes les époques certes, comme l’abaissement moral, mais depuis les années 80, l’universelle démission, la rupture névrotique du lien civilisationnel, l’amnésie forcée sont devenues la règle.

En Pays défait, de Pierre Mari

Le titre, En Pays défait, annonce la couleur : l’auteur, Pierre Mari (1956), auteur d’essais sur Rabelais et Kleist, mais aussi de romans, ne donnera ni dans le consensus mou ni dans le tiède acquiescement. La collection où il publie sa charge contre les mandarins d’aujourd’hui abrite quelques brûlots (les zélotes de Sartre & Foucault en prennent pour leur grade) ; son éditeur, le cher Pierre-Guillaume de Roux, s’inspire sans se cacher le moins du monde de ces précieux volumes allongés de couleur brune (Libertés 49, dirigée par Jean-François Revel) que Jean-Jacques Pauvert éditait dans les années 60 et où l’on retrouvait Berl et Papaïoannou, d’Holbach et Barbey. En cherchant bien chez les bouquinistes survivant, on trouve encore pour quelques euros ces pamphlets d’un autre temps.

Mari, lui, est bien du nôtre, de temps, qu’il qua­li­fie, dans une langue toute clas­sique, de « bagne anthro­po­lo­gi­que­ment inédit » — ce qui est bien vu, puisque, naguère encore, « tout le monde n’appartenait pas au même temps ». Les aspects déplai­sants de l’époque, de toutes les époques, pou­vaient être com­pen­sés par la sur­vie de bulles tem­po­relles comme par la pos­si­bi­li­té de « faire dia­lo­guer l’ici et l’ailleurs, le jadis et le main­te­nant ». Cette pos­si­bi­li­té, cet échap­pa­toire sont len­te­ment mais sûre­ment éra­di­qués, sous nos yeux, avec la com­pli­ci­té active d’élites aus­si décon­nec­tées qu’indifférentes :

« Je parle de vous tous qui bénéficiez d’une forme ou d’une autre de consécration, et chez qui j’observe la même pathologie, entretenue et même cultivée : l’incapacité de dire les choses comme tout le monde les sent – l’empêchement de sentir juste et fort. Comme si, dès qu’on échappe à l’anonymat, un implacable constat de tiédeur devait être signé avec la machine pourvoyeuse de visibilité. »

Doci­li­té et conve­nance sont de toutes les époques certes, comme l’abaissement moral, mais depuis les années 80, l’universelle démis­sion, la rup­ture névro­tique du lien civi­li­sa­tion­nel, l’amnésie for­cée sont deve­nues la règle. Le désar­roi, l’accablement de Pierre Mari, qui sont ceux de toute une géné­ra­tion, la mienne, pro­viennent de notre impuis­sance à com­prendre ce qui nous est arri­vé.

Com­ment ce « morne ali­gne­ment des têtes » que, naïfs, nous croyions propres aux défunts régimes à par­ti unique, com­ment cette insup­por­table langue de coton (un salut en pas­sant à Fran­çois-Ber­nard Huy­ghe qui, le pre­mier, ana­ly­sa cette der­nière), com­ment ce déclin du cou­rage civique et ce confor­misme har­gneux se sont-ils ain­si impo­sés ? C’est ce mys­tère, ce désir mor­ti­fère de som­brer que le talen­tueux Pierre Mari dis­sèque d’un scal­pel sûr, sans anes­thé­sie.

Chris­to­pher Gérard
Source :
archaion.hautetfort.com

Pierre Mari, En Pays défait, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 186 pages, 16 €.
En vente à La Nou­velle Librai­rie : lanouvellelibrairie.fr

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