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Dominique Venner : un regard inspiré sur l’Histoire

« Dominique Venner : un regard inspiré sur l’Histoire »

Intervention de Philippe Conrad, historien, Directeur de La Nouvelle Revue d’Histoire (NRH), au Colloque Dominique Venner, Paris, Maison de la Chimie, 17 mai 2014.

Quand j’ai fait sa connais­sance au début des années 1960, rien ne sem­blait des­ti­ner Domi­nique Ven­ner à un par­cours intel­lec­tuel au long duquel l’Histoire allait prendre une place tou­jours plus grande. Enga­gé à dix-huit ans dans l’armée avant d’être entraî­né très tôt dans l’action poli­tique, il milite pour l’Algérie fran­çaise et contre la poli­tique d’abandon alors mise en œuvre par le géné­ral De Gaulle, avant de faire l’expérience de la clan­des­ti­ni­té et d’effectuer deux longs séjours en pri­son pour recons­ti­tu­tion de ligue dis­soute.

La « critique positive » et l’expérience du terrain

Quand se tourne la page du conflit algé­rien, il for­mule sa « cri­tique posi­tive » de l’échec que vient de connaître son camp et s’efforce de créer un mou­ve­ment poli­tique por­teur d’un « natio­na­lisme » euro­péen qu’il juge néces­saire dans le nou­vel ordre du monde en train de s’établir. Les limites de l’action poli­tique lui appa­raissent tou­te­fois rapi­de­ment et, sou­cieux de pré­ser­ver sa pleine indé­pen­dance, il y renonce quelques années plus tard. Spé­cia­liste des armes et amou­reux de la chasse, de son his­toire et de ses tra­di­tions, il va dès lors vivre de sa plume en conser­vant ses dis­tances vis à vis d’un monde dans lequel il ne se recon­naît plus guère.

Esprit culti­vé et curieux, il est davan­tage tour­né, à l’origine, vers la réflexion poli­tique que vers l’histoire et le jeune mili­tant acti­viste cherche sur­tout dans celle des grands bou­le­ver­se­ments du XXe siècle les clés d’un pré­sent qu’il entend trans­for­mer. L’expérience de l’action, le fait d’avoir été direc­te­ment mêlé au der­nier grand drame de l’histoire fran­çaise que fut l’affaire algé­rienne lui ont tou­te­fois four­ni de mul­tiples occa­sions d’observer et de juger les acteurs aux­quels il s’est trou­vé confron­té , d’évaluer concrè­te­ment des situa­tions com­plexes, d’établir le bilan des suc­cès et des échecs ren­con­trés. Autant d’expériences qui se révè­le­ront utiles ulté­rieu­re­ment pour appré­cier des moments his­to­riques certes dif­fé­rents mais dans les­quels cer­tains res­sorts fon­da­men­taux iden­ti­fiés par ailleurs demeu­raient à l’œuvre.

Cette expé­rience de ter­rain, qui fait géné­ra­le­ment défaut aux his­to­riens uni­ver­si­taires, com­bi­née avec une exi­gence de rigueur et une dis­tance suf­fi­sante avec son propre par­cours, s’est révé­lée pré­cieuse pour abor­der cer­taines séquences de notre his­toire contem­po­raine, voire des épi­sodes plus loin­tains dans le cadre des­quels pas­sions et volon­tés fonc­tion­naient à l’identique.

L’historien spécialiste des armes et de la chasse renouvelle le genre

Domi­nique Ven­ner s’est d’abord impo­sé comme un spé­cia­liste des armes indi­vi­duelles et c’est en ce domaine qu’il a d’abord séduit un vaste public, en intro­dui­sant l’histoire vivante en un domaine où ses pairs limi­taient leurs approches aux seules don­nées tech­niques. Exploi­tant la grande His­toire des conflits, les aven­tures per­son­nelles ou les anec­dotes signi­fi­ca­tives, il sut renou­ve­ler com­plè­te­ment ce genre bien par­ti­cu­lier de la pro­duc­tion his­to­rique. Ce fut en recou­rant à une ins­pi­ra­tion iden­tique qu’il réus­sit, auprès d’un vaste public, à rendre à l’art de la chasse sa dimen­sion tra­di­tion­nelle. Ce fut ensuite à tra­vers l’histoire mili­taire que l’ancien com­bat­tant d’Algérie, qui avait rêvé enfant de l’épopée napo­léo­nienne, retrou­va le che­min de la grande His­toire. Il y eut ain­si la col­lec­tion Corps d’élite qui ren­con­tra auprès du public un suc­cès d’une ampleur inat­ten­due.

L’historien critique règle son compte à quelques mensonges bien établis…

Aux anti­podes des idées reçues et des pré­ju­gés domi­nants, l’ancien mili­tant se pen­cha éga­le­ment sur la guerre de Séces­sion en réha­bi­li­tant, dans Le blanc soleil des vain­cus, la cause des Confé­dé­rés, l’occasion de régler leur compte à quelques men­songes bien éta­blis. En écho aux Réprou­vés d’Ernst von Salo­mon, il y eut ensuite Bal­ti­kum, qui retra­çait l’épopée des corps francs alle­mands enga­gés contre les révo­lu­tion­naires spar­ta­kistes, puis contre les bol­che­viks russes en Cour­lande et en Livo­nie.

L’intérêt por­té à l’histoire de la révo­lu­tion com­mu­niste — la Cri­tique posi­tive de 1962 avait été com­pa­rée par cer­tains au Que faire de Lénine — conduit ensuite cet obser­va­teur des temps trou­blés nés de la pre­mière guerre mon­diale et de la révo­lu­tion sovié­tique à se pen­cher sur la genèse de l’Armée rouge. Il col­la­bore entre temps, avec son ami et com­plice Jean Mabire, à His­to­ria, la revue du grand public ama­teur d’Histoire, que dirige alors Fran­çois-Xavier de Vivie. D’autres tra­vaux sui­vront. Une His­toire cri­tique de la Résis­tance, une His­toire de la Col­la­bo­ra­tion qui demeure l’ouvrage le plus com­plet et le plus impar­tial sur la ques­tion, Les Blancs et les Rouges. His­toire de la guerre civile russe, une His­toire du ter­ro­risme. Après Le cœur rebelle, une auto­bio­gra­phie dans laquelle il revient sur ses années de jeu­nesse et d’engagement, il réa­lise un De Gaulle. La gran­deur et le néant.

L’historien méditatif et de la longue durée

Au cours des dix der­nières années de sa vie et alors qu’il dirige la Nou­velle Revue d’Histoire – créée en 2002 pour suc­cé­der à Enquête sur l’Histoire dis­pa­rue trois ans plus tôt – il oriente ses réflexions vers la longue durée et s’efforce de pen­ser la genèse de l’identité euro­péenne et les des­ti­nées de notre civi­li­sa­tion à tra­vers des ouvrages tels que His­toire et tra­di­tion des Euro­péens, Le siècle de 1914 ou Le choc de l’Histoire.

Domi­nique Ven­ner n’était pas un his­to­rien « aca­dé­mique » et n’a jamais pré­ten­du l’être mais son insa­tiable curio­si­té et l’ampleur du tra­vail de docu­men­ta­tion auquel il s’astreignait lui ont per­mis d’ouvrir des pistes de réflexion nou­velles et de por­ter un regard ori­gi­nal sur la plu­part des sujets qu’il a abor­dés. D’abord tour­né vers l’histoire contem­po­raine – de la Guerre de Séces­sion aux années qua­rante en pas­sant par la révo­lu­tion russe ou les diverses formes que prit le « fas­cisme » – il a mesu­ré ensuite le poids de la longue durée en se tour­nant vers les sources gré­co-romaines, cel­tiques ou ger­ma­niques de l’Europe.

Il a ain­si trou­vé chez Homère une œuvre fon­da­trice de la tra­di­tion euro­péenne telle qu’il la res­sen­tait. Contre l’image lar­ge­ment admise d’une Anti­qui­té unis­sant l’Orient et la Médi­ter­ra­née, il dis­tin­guait l’existence d’un monde « boréen » dont l’unité pro­fonde, révé­lée par les études indo-euro­péennes, lui parais­sait plus évi­dente. Il entre­te­nait avec la culture antique, enten­due comme allant du IIème mil­lé­naire avant J-C au IVe siècle de notre ère, une proxi­mi­té qu’il entre­te­nait à tra­vers ses contacts et ses échanges avec des auteurs tels que Lucien Jer­pha­gnon, Pierre Hadot, Yann Le Bohec ou Jean-Louis Voi­sin.

Cette approche de la longue durée fai­sait qu’il ins­cri­vait sa réflexion dans le cadre d’une civi­li­sa­tion euro­péenne anté­rieure à l’affirmation des Etats natio­naux et appe­lée éven­tuel­le­ment à leur sur­vivre. Contre l’Etat admi­nis­tra­tif tel qu’il s’est impo­sé avec Riche­lieu et Louis XIV, ce « cœur rebelle » rêvait de ce qu’aurait pu être, à la manière du « devoir de révolte » qui s’exprimait dans les frondes nobi­liaires, une socié­té aris­to­cra­tique main­te­nant les valeurs tra­di­tion­nelles d’honneur et de ser­vice face à celles, uti­li­taires, por­tées par l’individualisme et par la bour­geoi­sie. Il mesu­rait enfin com­bien la rup­ture engen­drée par les Lumières et la Révo­lu­tion fran­çaise avait confor­té la « moder­ni­té » appa­rue en amont, au point de conduire aux impasses contem­po­raines et à la fin de cycle à laquelle nous sommes aujourd’hui confron­tés.

Le visionnaire inspiré de la renaissance européenne

Contre les lec­tures cano­niques, sot­te­ment engen­drées par l’optimisme pro­gres­siste, de ce que fut en réa­li­té le « sombre XXe siècle », il éva­luait l’ampleur de la catas­trophe sur­ve­nue en 1914, point de départ de la sui­ci­daire « guerre de trente ans » euro­péenne. Géné­ra­teur du chaos que l’on sait et de l’effacement de ce qui avait consti­tué cinq siècles durant, pour reprendre le mot de Valé­ry, « la par­tie pré­cieuse de l’Humanité », cet effon­dre­ment de la « vieille Europe » n’avait cepen­dant, selon Domi­nique Ven­ner, rien de fatal.

La part d’imprévu que recèle le cours de l’Histoire, tout comme la volon­té et le cou­rage de géné­ra­tions capables de renouer avec leur iden­ti­té fai­saient, selon lui, que l’actuelle « dor­mi­tion » de l’Europe n’était pas, dans le nou­vel ordre du monde en train de s’établir, le pré­lude à sa dis­pa­ri­tion.

Inti­me­ment péné­tré de la dimen­sion tra­gique de l’Histoire, l’auteur du Cœur rebelle demeu­rait convain­cu que les seuls com­bats per­dus sont ceux que l’on refuse de livrer. Contre les pro­phètes ahu­ris d’une mon­dia­li­sa­tion heu­reuse qui vire au cau­che­mar, les nom­breux signaux qui s’allument en Europe et en Rus­sie montrent, en lui don­nant rai­son, que l’avenir n’est écrit nulle part et que les idées et les sen­ti­ments qui se sont impo­sés depuis les années soixante sont en passe de rejoindre les pou­belles de l’Histoire. Atta­ché à sa liber­té d’esprit et plai­dant pour la luci­di­té néces­saire à l’historien, Domi­nique Ven­ner appa­raît ain­si, un an après sa dis­pa­ri­tion, comme le vision­naire ins­pi­ré d’une renais­sance euro­péenne tou­jours incer­taine mais que l’on peut consi­dé­rer aujourd’hui comme une alter­na­tive vitale au pro­ces­sus mor­ti­fère enga­gé depuis près d’un demi-siècle.

Phi­lippe Conrad

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