#ColloqueILIADE 2019 : Le droit des Européens à la frontière

#ColloqueILIADE 2019 : Le droit des Européens à la frontière

#ColloqueILIADE 2019 : Le droit des Européens à la frontière

Intervention de Thibault Mercier, avocat, auteur de l’essai Athéna à la borne. Discriminer ou disparaître ?, au VIe colloque de l’Institut Iliade : « Europe : l’heure des frontières » le 6 avril 2019.

Le « no-border » ou le signe des temps ?

Jean-Claude Jun­cker, l’inénarrable pré­sident de la Com­mis­sion Euro­péenne, décla­rait en 2016 que les fron­tières étaient « la pire chose jamais inven­tée par les poli­tiques (en août 2016 devant l’Alpbach Media Aca­de­my) ». Pour lui, comme pour les tenants de l’idéologie « no-bor­der », la fron­tière est l’Obstacle à abattre. Elle contre­di­rait l’utopie d’un monde glo­ba­li­sant, un monde où les nations et les peuples seraient enjoints de se sou­mettre au prin­cipe du droit uni­ver­sel de libre cir­cu­la­tion des indi­vi­dus, des capi­taux et des mar­chan­dises, un monde dans lequel aucun par­ti­cu­la­risme local, aucune légis­la­tion ne pour­rait légi­ti­me­ment venir limi­ter leur liber­té d’aller et venir, un monde où tout contrôle, toute limite serait vue comme une insup­por­table atteinte à la liber­té.

Ils rêvent d’une pla­nète lisse, débar­ras­sée de ses aspé­ri­tés, sans affron­te­ments, ren­due à son inno­cence pre­mière et d’où le Mal aurait mira­cu­leu­se­ment dis­pa­ru. Pour eux, l’abolition des fron­tières serait un pro­grès, la libre tra­ver­sée un droit de l’homme impres­crip­tible et toute limi­ta­tion, une aber­ra­tion d’un autre temps.

Et pour­tant, l’indécence de notre époque ne pro­vient non pas d’un excès, mais bien d’un défi­cit de fron­tières. S’il n’y a plus de limites à c’est parce qu’il n’y a plus de limites entre.

Plus de limites entre les affaires publiques et les inté­rêts pri­vés, entre l’État et les lob­bys, plus de dis­tinc­tion entre le citoyen enra­ci­né d’une nation et l’individu uni­ver­sel et cos­mo­po­lite rive­rain d’une chi­mé­rique ville-monde, plus de sépa­ra­tion entre une culture et une autre, plus de dif­fé­rence entre un homme et une femme, etc.

Com­mu­nau­ta­risme, insé­cu­ri­té, guerre de tous contre tous, dis­so­lu­tion et uni­for­mi­sa­tion des cultures et des modes de vies : voi­là encore autant de consé­quences de ce sans-fron­tié­risme béat qui récuse la néces­si­té poli­tique d’une dis­tinc­tion entre le dedans et le dehors.

Si l’illusion mon­dia­liste sou­tient que les fron­tières sont non seule­ment contrai­gnantes mais encore inutiles, nous allons ten­ter de mon­trer par cette inter­ven­tion en quoi ces der­nières sont au contraire un indis­pen­sable outil de dis­tinc­tion per­met­tant aux cultures et aux civi­li­sa­tions de s’épanouir et de se déve­lop­per davan­tage en paix.

La frontière : marque de la différence

Car qu’est-ce que la fron­tière ? Juri­di­que­ment il s’agit de la « ligne exacte de ren­contre des espaces où s’exercent res­pec­ti­ve­ment les pou­voirs et les droits sou­ve­rains » (selon l’arrêt du 19 décembre 1978 de la Cour inter­na­tio­nale de Jus­tice, Pla­teau conti­nen­tal de la mer Égée — Grèce c. Tur­quie).

Elle indique donc la sépa­ra­tion entre deux ter­ri­toires, entre deux sou­ve­rai­ne­tés, entre deux pou­voirs, entre deux nations. La fron­tière est donc le révé­la­teur de la dif­fé­rence. Pour chaque peuple par­ti­cu­lier, la fron­tière dis­tingue le dedans et le dehors. La fron­tière équi­libre le dif­fé­rent et le sem­blable. La fron­tière marque l’altérité psy­cho­lo­gique, eth­nique, reli­gieuse ou encore civi­li­sa­tion­nelle. La fron­tière est ain­si bien plus qu’un outil de sépa­ra­tion, c’est un outil de dis­tinc­tion. Un pays existe par ses fron­tières et les dif­fé­rences ne se concré­tisent que par des sépa­ra­tions. Car dans l’absolu « exis­ter » c’est déli­mi­ter un dedans et un dehors.

La frontière n’a jamais disparu

« Quand la fron­tière dis­pa­raît, elle est par­tout. La fron­tière qui devait n’être plus nulle part se ren­contre à chaque porte, à chaque entrée de bureau, à chaque sor­tie d’autoroute, à chaque aéro­port, à tout moment, entre tous. » Ces mots d’Hervé Juvin nous montrent bien que, sauf dans l’univers men­tal des occi­den­taux, les fron­tières n’ont jamais dis­pa­ru. Au contraire, après des décen­nies de sans-fron­tié­risme, le prin­cipe reprend main­te­nant de la vigueur et la réa­li­té rat­trape les idéa­listes.

Com­ment ne pas voir que, dans une Europe qui s’est don­née pour objec­tif la sup­pres­sion de toute fron­tière entre les États, on assiste para­doxa­le­ment à la créa­tion expo­nen­tielle de nou­velles fron­tières, des fron­tières inté­rieures et plus insi­dieuses et qui sont aus­si bien tan­gibles qu’intangibles ?

Com­mu­nau­ta­risme, mul­ti­pli­ca­tion des contrôles de sécu­ri­té à l’entrée des aéro­ports, des musées, des centres com­mer­ciaux, blocs de béton autour des mar­chés de Noël, enceinte aux pieds de la tour Eif­fel, voi­là autant de réponses débri­dées à la néces­saire pro­tec­tion des indi­vi­dus dans des États occi­den­taux qui ont oublié qu’une de leurs fonc­tions réga­liennes était d’assurer la sécu­ri­té et la paix sur leur ter­ri­toire.

Par­tout le besoin de fron­tières se fait res­sen­tir, et leur sup­pres­sion entraîne incer­ti­tude, insé­cu­ri­té et vio­lence pour les nations et pour leurs citoyens.

Et que pen­ser encore de ces fron­tières invi­sibles que dressent cer­tains cita­dins pour se pré­ser­ver à la fois des popu­la­tions nou­vel­le­ment arri­vées et de ce qu’ils appellent la « France d’en bas » ? En effet, ces élites mon­dia­li­sées « gen­tri­fient » les quar­tiers, pra­tiquent l’évitement rési­den­tiel et sco­laire, et s’adonnent à l’entre-soi, et tout ceci en contra­dic­tion fla­grante avec les valeurs de « vivre-ensemble », de libre-échange, de mixi­té sociale et de diver­si­té cultu­relle qu’elles prônent sans cesse.

On remarque alors que ce sans-fron­tié­risme bon teint n’est fina­le­ment heu­reux et pos­sible que pour les classes supé­rieures qui ont les moyens finan­ciers d’assurer eux-mêmes leur sécu­ri­té ain­si que pour les voya­geurs d’affaires qui ne sortent pas de leurs hôtels cinq-étoiles ou de leurs mari­nas sécu­ri­sées.

Le vil­lage glo­bal où chaque habi­tant se connaît et se res­pecte n’est ain­si qu’une chi­mère. Et cha­cun d’entre nous peut s’en assu­rer en sillon­nant les rues des capi­tales occi­den­tales, nous assis­tons plu­tôt à la créa­tion d’une méga­lo­pole pla­né­taire froide et imper­son­nelle, d’une socié­té où chaque voi­sin est un étran­ger, d’une cité mon­diale où nous sommes tous sus­pects et tous som­més d’obéir au droit et à l’État Big Bro­ther.

Ain­si les fron­tières existent, que nous le vou­lions ou non. Mais où les vou­lons-nous ? Par­tout à l’intérieur du pays ? En per­ma­nence autour de nous ? Ou plu­tôt le plus loin pos­sible, à l’extérieur, aux confins de notre nation et de notre civi­li­sa­tion ?

Reformer notre pré carré : le droit à la frontière physique

« Sérieu­se­ment, Mon­sei­gneur, le Roi devrait un peu son­ger à faire son pré car­ré ». Ces mots du mar­quis de Vau­ban datent de 1673 et res­tent pour­tant d’une brû­lante actua­li­té à une époque où les accords Schen­gen ont sup­pri­mé toutes fron­tières internes et où l’Union Euro­péenne se trouve inca­pable de défi­nir et gar­der ses fron­tières.

Rap­pe­lons que Vau­ban, sous le règne de Louis XIV, contri­bua à ren­for­cer les fron­tières exté­rieures de l’Hexagone per­met­tant ain­si la sup­pres­sion des fron­tières inté­rieures du royaume et mar­quant ain­si la fin des villes for­ti­fiées à l’intérieur du pays.

Le ren­for­ce­ment des fron­tières exté­rieures de la France a donc per­mis la paci­fi­ca­tion interne du ter­ri­toire.

Fron­tière, outil de paix inté­rieure donc, mais aus­si de paix avec l’extérieur.

En Grèce antique, pour légi­fé­rer sur les terres agri­coles de la cité, les hommes se pla­çaient sous l’égide de « Zeus pro­tec­teur des limites ». Ain­si ils posaient les bornes qui séparent les pay­sans sur un même sol, ain­si que les étran­gers et les citoyens sous une même juri­dic­tion. La fron­tière est donc éga­le­ment un outil de paci­fi­ca­tion des rela­tions.

Car s’accorder sur une fron­tière c’est enter­rer un com­bat, l’ancien enne­mi devient alors l’allié et l’étranger un voi­sin. Au cours des siècles les fron­tières édi­fiées ont ain­si ser­vi à sépa­rer les juri­dic­tions les unes des autres, à résoudre les pro­blèmes de loyau­té poli­tique et à empê­cher de nou­velles guerres civiles. Fixer une fron­tière per­met ain­si la paix entre deux enti­tés qui sou­haitent per­du­rer, entre deux mondes déci­dés à faire res­pec­ter leur zone de sécu­ri­té. Sans fron­tières, au contraire, ces deux ordres seraient ame­nés à se confondre ou pire, l’un serait ame­né à prendre le des­sus sur l’autre.

Si l’Europe sou­haite sur­vivre, elle doit donc néces­sai­re­ment se poser la ques­tion de sa déli­mi­ta­tion et de la défense de ses fron­tières. Les Euro­péens ont les idées claires sur cette ques­tion : 72% des fran­çais, 66% des alle­mands et 60% des ita­liens sont favo­rables à la sup­pres­sion des accords de Schen­gen et au réta­blis­se­ment des contrôles aux fron­tières (son­dage avril 2016).

En contra­dic­tion avec les demandes de ses peuples, l’UE ne consa­crait en 2018 que 320 mil­lions d’euros au finan­ce­ment de l’agence Fron­tex (un bud­get de 500 mil­lions a été évo­qué à l’horizon 2027) pour sur­veiller ses 14 000 km de fron­tières. Bel effort, mais qui fait bien pâle figure com­pa­ré aux 13 mil­liards de dol­lars dépen­sés par les Etats-Unis en 2015 pour la défense de leurs fron­tières natio­nales.

Le pro­blème est encore et tou­jours lié au manque de volon­té poli­tique com­mune des États membres. Com­ment, en effet, avoir une poli­tique d’asile cohé­rente sans confiance mutuelle entre les États ? Com­ment défendre notre pré car­ré aux côtés de l’Italie et de la Hon­grie alors même que l’Espagne et l’Allemagne ouvrent les vannes ?

L’Union Euro­péenne refuse de voir en face la ques­tion migra­toire et se retrouve engluée dans ses contra­dic­tions droit-de-l’hommistes. Elle pré­fère ain­si sous-trai­ter la basse besogne de garde-fron­tières à des pays comme la Tur­quie, qui n’hésite pas à sai­sir l’occasion de nous faire chan­ter. Le gou­ver­ne­ment turc a en effet exi­gé des Euro­péens une libre cir­cu­la­tion pour ses citoyens ain­si qu’une assis­tance finan­cière de 6 mil­liards d’euros en ver­tu du pacte migra­toire UE-Tur­quie du 17 mars 2016.

Plu­tôt que de céder à un affreux chan­tage à la mau­vaise conscience, deman­dons-nous à qui pro­fite le crime ? Rap­pe­lons que le tra­fic de migrants a rap­por­té près de 6 mil­liards d’euros en 2016 (selon la pre­mière étude du genre de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (l’UNODC)). 6 mil­liards, l’équivalent des dépenses annuelles de l’Union euro­péenne en aide huma­ni­taire. Pour atteindre l’Europe de l’Ouest, un Afghan peut ain­si dépen­ser entre 8000 € et 12 000 €. On est bien loin de la figure du réfu­gié fuyant la guerre ou du migrant éco­no­mique sans le sou que les médias vou­draient nous vendre et que cer­tains patrons achètent allè­gre­ment, bien contents de trou­ver une main d’œuvre ultra-docile à exploi­ter sans ver­gogne.

Quelles solu­tions pra­tiques pour faire ces­ser ces tra­fics ? Pre­nons l’exemple de l’Australie, cette nation insu­laire de 24,3 mil­lions d’habitants qui a adop­té l’une des légis­la­tions migra­toires les plus rigou­reuses du monde.

Depuis 2013 et l’opération « Fron­tières sou­ve­raines » lan­cée par le Pre­mier ministre Tony Abbott, les bateaux des migrants clan­des­tins sont sys­té­ma­ti­que­ment repous­sés hors des eaux aus­tra­liennes, tan­dis que les deman­deurs d’asile sont pla­cés dans des centres situés à l’extérieur du ter­ri­toire, le temps que leur demande soit ins­truite dans les règles. Pour ce faire, l’Australie a pas­sé des accords avec cer­tains de ses voi­sins, comme la Papoua­sie Nou­velle Gui­née, Nau­ru et le Cam­bodge. L’ensemble du dis­po­si­tif s’appuie sur les moyens de l’armée et de la marine aus­tra­liennes. L’armée natio­nale est donc char­gée de sa mis­sion la plus élé­men­taire : la pro­tec­tion du ter­ri­toire, ou plus par­ti­cu­liè­re­ment des fron­tières.

Tan­dis que l’Europe laisse aux migrants clan­des­tins l’espoir d’être recueillis en mer et constate des mil­liers de décès dus à une tra­ver­sée dan­ge­reuse sur les embar­ca­tions des pas­seurs, l’Australie, elle, met en avant le résul­tat de sa fer­me­té : aucun migrant clan­des­tin ten­tant d’approcher les côtes aus­tra­liennes n’a péri en mer en 2014 et 2015.

Bien évi­dem­ment, les ONG dénoncent cette poli­tique, en par­ti­cu­lier les condi­tions aux­quelles seraient sou­mis les deman­deurs d’asile dans les centres off­shore, et qui met­traient l’Australie en contra­dic­tion avec la Conven­tion des Nations Unies sur le sta­tut de réfu­gié de 1951. Can­ber­ra balaye ces reproches et rétorque que le contexte migra­toire actuel n’a plus rien à voir avec celui des années 1950.

Et en effet, 1000 ou 2000 réfu­giés posent peut-être une ques­tion de droit et de prin­cipe mais 1 ou 2 mil­lions posent une ques­tion de sur­vie. La conven­tion de Genève de 1951 sur les réfu­giés a été signée à une époque où les cir­cons­tances étaient bien dif­fé­rentes de la nôtre. Pour­quoi ne pas la dénon­cer ? Le droit d’asile n’est qu’un devoir d’hospitalité, par défi­ni­tion tem­po­raire et non un droit impres­crip­tible de séjour défi­ni­tif recon­nu à tout indi­vi­du. Dans la même lignée, il s’agit évi­dem­ment aus­si de dénon­cer le Pacte de Mar­ra­kech qui par­ti­cipe à la créa­tion d’un véri­table droit cou­tu­mier à l’immigration et fait de l’homme un nomade, un outil que l’on déplace d’un pays à un autre pour répondre aux besoins du mar­ché. Ce Pacte n’est pas contrai­gnant juri­di­que­ment nous dit-on… C’est pour­tant bien mal connaître le pro­ces­sus de prise de déci­sion des dif­fé­rentes cours suprêmes et cours des droits de l’homme à tra­vers le monde qui n’hésitent pas à pui­ser leur doc­trine dans ce type de trai­tés et de pactes.

Et il ne s’agit bien sûr pas de fer­mer le conti­nent à tout échange ou à toute immi­gra­tion. Une fron­tière n’est pas un mur étanche qui inter­dit tout pas­sage, il s’agit plu­tôt d’un pont qui filtre le néces­saire du super­flu.

Des frontières mouvantes : le problème de l’extra-territorialité du droit américain

Nous avons indi­qué en début d’intervention que la fron­tière marque la limite entre l’exercice de deux droits sou­ve­rains. A l’époque contem­po­raine, toute idée de guerre conven­tion­nelle entre nations occi­den­tales semble écar­tée, et pour­tant nos fron­tières et notre sou­ve­rai­ne­té n’en res­tent pas moins sou­mises à de nou­velles riva­li­tés.

En effet, il appa­raît clai­re­ment que cer­tains États-Nations n’ont pas sou­hai­té aban­don­ner leur volon­té de puis­sance et d’expansion et ont ain­si trans­fé­ré leurs vel­léi­tés de conflit vers la sphère éco­no­mique. Comme l’a mon­tré le phi­lo­sophe Julien Freund, « Il faut consi­dé­rer comme sans fon­de­ment toutes les doc­trines qui voient dans l’âge indus­triel ou éco­no­mique le suc­ces­seur paci­fique de l’âge mili­taire, non seule­ment parce que l’ennemi poli­tique ne se réduit pas au seul enne­mi mili­taire, mais encore parce que la poli­tique pénètre d’inimitié l’économie, la science, la morale et la tech­nique aus­si bien que les armées. ». Selon lui, il serait naïf de croire que le pro­grès de la civi­li­sa­tion pour­rait sub­sti­tuer l’ère de la séré­ni­té à celle de la vio­lence. Au contraire, les nou­veaux moyens que le pro­grès met à la dis­po­si­tion de l’homme, celui-ci les uti­lise au ser­vice de toutes les formes de vio­lence et notam­ment éco­no­mique.

Com­ment ne pas lui don­ner rai­son lorsque l’on remarque l’extension phé­no­mé­nale, ces der­nières années, d’un mar­ché de l’obéissance mon­dia­li­sée vou­lu par les Etats-Unis ? C’est ce que l’on appelle l’extra-territorialité du droit amé­ri­cain : nos entre­prises sont en effet confron­tées à une pra­tique inédite de la part des auto­ri­tés amé­ri­caines qui, sous cou­vert notam­ment de lutte contre la cor­rup­tion, imposent aux grands groupes euro­péens de coopé­rer contre eux-mêmes et de payer une amende plu­tôt que de ris­quer un pro­cès, long et cou­teux. BNP Pari­bas, Socié­té Géné­rale, Total, Tech­nip, Deutsche Bank, Cré­dit Suisse, Volks­wa­gen, depuis 2010, les entre­prises euro­péennes ont ain­si ver­sé plu­sieurs dizaines mil­liards de dol­lars aux auto­ri­tés amé­ri­caines à la suite d’enquêtes sur des vio­la­tions de loi anti­cor­rup­tion ou de non-res­pect d’embargo amé­ri­cains. Et contrai­re­ment à ce que l’on pense, ce chan­tage éco­no­mique ne s’appuie pas sur le droit mais bien sur la puis­sance poli­tique de l’administration amé­ri­caine. Où sont les nations euro­péennes pour défendre leurs inté­rêts ? A titre d’exemple, il est ain­si per­mis de s’interroger sur le peu de sou­tien poli­tique et média­tique adres­sé à Car­los Ghosn à la suite de son arres­ta­tion au Japon.

Il est pour­tant cru­cial que l’Europe retrouve cette volon­té de puis­sance poli­tique et éco­no­mique pour conti­nuer à exis­ter. Nous dis­pa­raî­trons si les élites euro­péennes conti­nuent dans ce paci­fisme niais qui vou­drait que nous n’ayons plus d’ennemis. « Qu’un peuple n’ait plus la force ou la volon­té de se main­te­nir dans la sphère du poli­tique, ce n’est pas la fin du poli­tique dans le monde. C’est seule­ment la fin d’un peuple faible. » écri­vait Carl Schmitt.

Contre l’universalisme des droits de l’homme et la dissolution des identités : le droit à la frontière culturelle

Ain­si nos fron­tières ne sont pas seule­ment phy­siques, elles ne sont pas qu’une défense contre l’extérieur. Elles sont éga­le­ment un sym­bole, un outil de notre uni­té, de notre cohé­sion, de notre homo­gé­néi­té inté­rieure. Il est ain­si néces­saire de les défendre contre les menaces cultu­relles que repré­sente la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique, cette machine à uni­for­mi­ser les peuples et les cultures.

En ce début siècle, qui d’entre nous emporte encore avec lui un guide lin­guis­tique quand il part à l’étranger ? « A Rome fais comme les Romains » ? Pour­quoi faire quand, à l’époque du tou­risme de masse, chaque ville nous accueille désor­mais en nous par­lant anglais, en nous pro­po­sant McDonald’s, Star­bucks et sushis et que le GPS de notre télé­phone por­table nous per­met de nous repé­rer sans aide locale. Mal­heu­reu­se­ment nous assis­tons tous les jours à l’uniformisation des modes de vie cal­qués sur l’Ame­ri­can Way of Life, à la McDo­nal­di­sa­tion des gas­tro­no­mies locales ou encore à la dis­so­lu­tion des langues natio­nales dans le glo­bish.

Quand les par­ti­cu­la­rismes locaux s’effacent sous le rou­leau com­pres­seur de l’américanisation, il devient alors plus que cru­cial d’œuvrer à pré­ser­ver les iden­ti­tés col­lec­tives. Nous devons résis­ter aux troupes d’occupation men­tale qui avancent mas­quées sous cou­vert de liber­té reli­gieuse, de droit au déve­lop­pe­ment éco­no­mique et de droits de l’homme.

Sui­vons les conseils de Claude Lévi-Strauss : pour conti­nuer à exis­ter les cultures doivent faire preuve d’une cer­taine imper­méa­bi­li­té. Car ce n’est que leur dif­fé­rence qui peut rendre leur ren­contre féconde. Si nous vou­lons per­mettre à cette diver­si­té de conti­nuer à exis­ter, il faut en payer le prix et faire en sorte que chaque culture veille sur ses par­ti­cu­la­rismes, son style de vie, son sys­tème de valeurs.

Devons-nous deve­nir des amé­ri­cains comme les autres ? Un Afri­cain doit-il venir en Europe au prix de la perte de sa propre iden­ti­té ? Si le monde devient « par­tout pareil » à quoi bon alors aller voir ailleurs ?

C’est ain­si un véri­table droit à l’identité des peuples qu’il s’agit d’édifier. Après les droits de l’homme et de l’individu, c’est donc les droits des socié­tés exis­tantes qu’il est néces­saire de défi­nir. Chaque nation doit ain­si pou­voir pro­mou­voir et défendre libre­ment sa langue, ses mœurs, ses lois, ses croyances et bien sûr ses fron­tières. Plu­tôt que les droits de défaire et de décons­truire, ce sont les droits de demeu­rer, de pré­ser­ver et de trans­mettre qu’il faut sacra­li­ser. Il est cru­cial de mettre en place ce qu’Hervé Juvin appelle l’« éco­lo­gie humaine ».

Les textes et trai­tés inter­na­tio­naux existent d’ailleurs déjà. Citons par exemple la Décla­ra­tion sur les droits des peuples autoch­tones adop­tée le 13 sep­tembre 2007 par l’assemblée géné­rale des Nations unies. Elle recon­naît « le droit de tous les peuples d’être dif­fé­rents » et affirme « que tous les peuples contri­buent à la diver­si­té et à la richesse des civi­li­sa­tions et des cultures, qui consti­tuent le patri­moine com­mun de l’humanité ». Citons encore son article 3 : « les peuples autoch­tones ont le droit à l’autodétermination. En ver­tu de ce droit, ils déter­minent libre­ment leur sta­tut poli­tique et assurent libre­ment leur déve­lop­pe­ment éco­no­mique, social et cultu­rel », ou encore son article 8 : « les autoch­tones […] ont le droit de ne pas subir d’assimilation for­cée ou de des­truc­tion de leur culture », et enfin son article 13 disant que « les peuples autoch­tones ont le droit de revi­vi­fier, d’utiliser, de déve­lop­per et de trans­mettre aux géné­ra­tions futures leur his­toire, leur langue, leurs tra­di­tions orales, leur phi­lo­so­phie, leur sys­tème d’écriture et leur lit­té­ra­ture ».

Cette magni­fique décla­ra­tion est pour­tant res­tée lettre morte : les peuples dits « en déve­lop­pe­ment » se retrouvent encore et tou­jours mena­cés par l’impérialisme éco­no­mique et démo­cra­tique amé­ri­cain. Quant aux peuples occi­den­taux, ils se voient dénier le droit à leur conti­nui­té his­to­rique sous pré­texte de leurs poli­tiques escla­va­giste et colo­nia­liste pas­sées… bien qu’ils aient été à l’origine de leur abo­li­tion.

Pour­quoi un tel état de fait ? C’est que la logique droit-de-l’hommiste, qui pré­vaut désor­mais en droit inter­na­tio­nal et en Occi­dent, est venue miner toute idée de com­mun, de nation. En effet, l’ensemble des « droits » édic­tés par cette Décla­ra­tion sur les droits des peuples autoch­tones entre en contra­dic­tion fla­grante avec les droits de l’homme qui ne sont, eux, appli­cables qu’au niveau indi­vi­duel.

Sor­tons de cet uni­ver­sa­lisme. Une nation doit ain­si pou­voir légi­ti­me­ment appor­ter des limites aux droits de l’homme, par exemple en pra­ti­quant une pré­fé­rence cultu­relle. Citons les exemples des maires de Flo­rence et de Vérone en Ita­lie qui ont déci­dé de pro­hi­ber les échoppes de kebab et les enseignes McDonald’s dans leur centre his­to­rique pour pré­ser­ver la beau­té archi­tec­tu­rale et pri­vi­lé­gier la cui­sine ita­lienne. Comme ces maires, il est néces­saire de com­prendre que la liber­té, notam­ment éco­no­mique, n’est pas abso­lue et qu’elle doit se voir oppo­ser les limites, légi­times, des peuples qui défendent leur iden­ti­té.

Conclusion : la frontière comme rempart à la métaphysique de l’illimité

Nous le disions en intro­duc­tion, notre époque ne connaît plus de limites. Nous vivons dans une ère d’illimitation et de déme­sure dans tous les domaines. Et cette déme­sure, qui est aus­si bien éco­no­mique, que consu­mé­riste ou encore mili­taire, vient main­te­nant mettre à mal la péren­ni­té de nos modes de vies ou même celle de notre pla­nète.

Nous pen­sons notam­ment à cette recherche du pro­fit à tout prix qui entraîne des spé­cu­la­tions finan­cières géantes et la mise en dan­ger d’entreprises pérennes par des action­naires qui ne voient plus de valeur que dans le retour (finan­cier) sur inves­tis­se­ment. Nous pen­sons encore à l’arraisonnement tech­nique de notre pla­nète par le culte de la crois­sance, nous pen­sons aus­si à ce consu­mé­risme débri­dé qui pousse au gas­pillage cri­mi­nel de nos richesses natu­relles. Nous pen­sons enfin à ceux qui fran­chissent les fron­tières phy­siques pour mieux trans­gres­ser les fron­tières morales en par­tant par exemple ache­ter un enfant sur cata­logue dans les usines à bébés de pays dit du tiers-monde.

Cette fuite en avant est ce que Domi­nique Ven­ner appe­lait la « méta­phy­sique de l’illimité », l’une des carac­té­ris­tiques de la pen­sée moderne qui nous pousse à tendre tou­jours vers le « plus » plu­tôt que vers le « mieux ».

De l’égalitarisme au sans-fron­tié­risme, en pas­sant par le trans­hu­ma­nisme (mou­ve­ment qui cherche à sur­mon­ter nos limites bio­lo­giques par les pro­grès tech­no­lo­giques), nombre d’idéologies ouvrent la voie à ce dépas­se­ment de la limite, ce refus de la dis­tance.

Toute limite, toute fron­tière, qu’elle soit phy­sique, morale ou scien­ti­fique doit être main­te­nant dépas­sée. L’individu est désor­mais seul sou­ve­rain pour déci­der des contraintes qui peuvent lui être impo­sées et rien ne doit venir limi­ter ses liber­tés indi­vi­duelles et l’empêcher de « jouir sans entraves ».

Comme Simone Weil (la phi­lo­sophe !), nous qua­li­fions cette atti­tude de pué­rile : pour un homme res­pon­sable, les limites ne doivent pas être vues comme des pos­si­bi­li­tés inter­dites. Au contraire elles marquent l’exigence d’une norme idéale et trans­cen­dante qui per­met de juger ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, pour que l’homme agisse rai­son­na­ble­ment et ne tombe dans la déme­sure. La liber­té consiste à faire de la manière conve­nable seule­ment ce qui est bien ; et notre connais­sance du bien doit venir d’un prin­cipe supé­rieur, elle doit venir d’en haut. L’homme doit prendre conscience de ses limites et que sa volon­té ne peut être abso­lue.

Les Anciens n’avaient par exemple jamais eu le des­sein d’asservir la Nature. Ils s’étaient volon­tai­re­ment conte­nus dans les limites dic­tées par la mesure, se gar­dant de mettre leur envi­ron­ne­ment en péril.

Mais la moder­ni­té a entraî­né l’avènement de l’individu sou­ve­rain de lui-même et plus rien n’existe en dehors et au-des­sus de lui. Ain­si l’homme est deve­nu son propre dieu, il a per­du conscience de sa fini­tude et plus aucune limite ne sau­rait lui être oppo­sée.

Pour­tant la liber­té ne doit pas rimer avec anar­chie. Alors que les droits de l’homme ont per­mis l’émergence d’une concep­tion néga­tive de la liber­té, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té pour l’individu de faire séces­sion de la socié­té, il convient plu­tôt d’en adop­ter à nou­veau une concep­tion posi­tive, concep­tion qui implique la par­ti­ci­pa­tion de l’individu à la vie en com­mu­nau­té sans en choi­sir uni­que­ment les élé­ments qui lui conviennent. Le bien com­mun, comme tout ordre struc­tu­rant, implique néces­sai­re­ment des limites pour l’individu. Ces limites ne doivent pas être per­çues comme des contraintes, mais bien comme la condi­tion sine qua non de la vie en socié­té.

« Il est temps, à l’Ouest, de défendre non pas tant les droits de l’homme que ses devoirs », décla­rait en 1978 Alexandre Sol­je­nit­syne dans son célèbre dis­cours de Har­vard. À nous, Euro­péens, de retrou­ver notre sens du devoir et de défendre nos fron­tières qu’elles soient phy­siques, cultu­relles ou encore men­tales.

Thi­bault Mer­cier

Bibliographie indicative

Thier­ry Bau­det, Indis­pen­sables Fron­tières, L’artilleur, édi­tions du Tou­can, 2015
Régis Debray, Éloge des fron­tières, Gal­li­mard, 2010
Michel Fou­cher, Le Retour des fron­tières, CNRS Édi­tions, 2016
Julien Freund, L’Essence du poli­tique, Dal­loz, 2013 (édi­tion ori­gi­nale, 1965)
Antoine Gara­pon – Pierre Ser­van-Schrei­ber, Deal de Jus­tice, le mar­ché de l’obéissance mon­dia­li­sée, Presses uni­ver­si­taires de France, 2013
Her­vé Juvin, La Grande Sépa­ra­tion, Gal­li­mard, 2013 / Le Mur de l’Ouest n’est pas tom­bé, Pierre-Guillaume de Roux, 2015
Claude Lévi-Strauss, Race et His­toire, Gal­li­mard, 1952 / Le Regard éloi­gné, Plon, 1983 / De près et de loin, Odile Jacob, 1988
Jean-Fran­çois Mat­téi, Le Sens de la déme­sure, Sul­li­ver, 2009
Carl Schmitt, La Notion de poli­tique, Flam­ma­rion, 2009 (édi­tion ori­gi­nale, 1932)
Domi­nique Ven­ner, Un samou­raï d’Occident, Pierre-Guillaume de Roux, 2013
Simone Weil, L’Enracinement, Gal­li­mard, 1949
Oli­vier Zajec, Fron­tières, Chro­nique, 2017