L’Europe, une civilisation plutôt qu’un espace

L’Europe, une civilisation plutôt qu’un espace

L’Europe, une civilisation plutôt qu’un espace

Les dirigeants de l’Union européenne considèrent aujourd’hui l’Europe comme un espace indifférencié, sans identité, ni limites et dont le seul destin autorisé serait de commercer. Son histoire, au sens de la connaissance des faits du passé et des racines, est frappée d’interdit tandis que la « mémoire » n’est plus invoquée que sur le mode pénitentiel afin d’alourdir la mauvaise conscience des Européens coupables d’être à l’origine de tous les maux dont l’humanité a pu souffrir…

Face à cette décons­truc­tion de notre héri­tage, Michel Fau­quier, doc­teur ès lettres et agré­gé de l’Université, estime au contraire que l’Europe a por­té des idéaux éle­vés, tout de gran­deur et de beau­té, qu’il nous appar­tient de conti­nuer à faire vivre. C’est dans cette pers­pec­tive qu’il a publié son der­nier livre, Une his­toire de l’Europe, aux sources de notre monde, afin de « rendre conscient ce qui a fait l’Europe depuis son émer­gence au seuil de notre époque ».

Michel Fauquier, Une histoire de l’Europe, aux sources de notre mondeRésu­mer 2 500 d’histoire en 750 pages repré­sente une gageure. C’est à tra­vers les moments saillants de l’histoire, qua­li­fiés de « nœuds » – emprun­tant ain­si une méta­phore d’Alexandre Sol­je­nit­syne – que Michel Fau­quier a bâti son récit. Ces onze nœuds qu’il décline repré­sentent des périodes où l’Europe a enga­gé son des­tin dans une direc­tion nou­velle. L’Histoire n’est pas une simple somme d’évènements mais pro­cède de l’avant à l’après à tra­vers un conti­nuum logique per­met­tant de construire de manière lente et durable un patri­moine com­mun.

Les trois pre­miers nœuds de son livre cor­res­pondent à Athènes, Rome et Jéru­sa­lem. Là sont les « sources de notre monde », selon l’auteur. C’est sous le soleil de la Grèce qu’émerge l’Europe il y a vingt-cinq siècles, sur fond de guerres médiques, lorsque Athènes fixe « une fron­tière davan­tage men­tale que géo­gra­phique » face à l’Orient. Avant d’être un lieu, l’Europe jaillit dans l’histoire à la façon d’une idée. Pour Michel Fau­quier, cette thèse est cen­trale : l’Europe est d’abord une civi­li­sa­tion.

Sur cette fron­tière men­tale, s’appuie une forme que Rome a construit au pas de ses légions, don­nant son pre­mier visage à l’Europe. Si l’empire romain s’étend du mur d’Antonin au Saha­ra, des colonnes d’Hercule aux confins syriens, il reste pour l’essentiel un empire occi­den­tal : c’est bien à Rome que bat le cœur de l’empire, là où les empe­reurs résident et où siège le Sénat à l’ombre du temple de Jupi­ter capi­to­lin. L’articulation future de l’empire en deux par­ties grecque et latine a ren­force davan­tage encore cette dimen­sion. Rome est bien la capi­tale de l’Europe.

À cette forme romaine, le chris­tia­nisme donne un conte­nu sin­gu­lier, per­met­tant para­doxa­le­ment à Rome de per­du­rer par-delà les inva­sions et l’écroulement de l’empire. Au départ, simple héré­sie d’une reli­gion étran­gère, le chris­tia­nisme devient une com­po­sante essen­tielle de l’identité euro­péenne, à l’image de la jeune Europe, prin­cesse phé­ni­cienne, fille d’Agénor, roi de Tyr, sur laquelle Zeus jeta son dévo­lu, avant de l’enlever vers les rives de la Crète. Michel Fau­quier évoque ce mythe dans son pro­logue pour sou­li­gner que « ce qui a fait l’Europe n’est pas néces­sai­re­ment d’Europe, mais celle-ci lui a don­né une forme à nulle autre pareille en l’implantant chez elle ».

Ces trois sources sont aux fon­de­ments de l’Europe que le Moyen-Âge féconde en une brillante syn­thèse, for­mant la quin­tes­sence de la civi­li­sa­tion euro­péenne avant que les temps modernes n’orientent notre monde dans une direc­tion dif­fé­rente, pré­am­bule à la Révo­lu­tion fran­çaise que Michel Fau­quier consi­dère comme la matrice des tota­li­ta­rismes qui ensan­glan­te­ront l’Europe au XXe siècle.

Le livre de Michel Fau­quier pro­pose ain­si une brillante syn­thèse de l’histoire de l’Europe. Clai­re­ment pré­sen­té, mal­gré son carac­tère uni­ver­si­taire, sa lec­ture sédui­ra tous ceux qui s’intéressent à notre civi­li­sa­tion. On peut cepen­dant regret­ter qu’il ignore tota­le­ment le fait indo-euro­péen, ger­men qui fécon­de­ra les mul­tiples rameaux de notre monde. Si l’Europe n’est pas seule­ment un ter­ri­toire mais d’abord une civi­li­sa­tion, celle-ci repose sur un héri­tage eth­no­cul­tu­rel venu du fond des âges, bien au-delà des temps his­to­riques. Il en est de même pour le chris­tia­nisme, né hors d’Europe : son implan­ta­tion ne fut pos­sible que par une pro­fonde euro­péa­ni­sa­tion, sans quoi il aurait été pro­ba­ble­ment reje­té. Ce sont là les seules réserves au livre de Michel Fau­quier. S’il ne fait pas mys­tère de son chris­tia­nisme, celui-ci est clai­re­ment d’essence iden­ti­taire assi­mi­lant chré­tien­té et Europe. Ain­si dans sa conclu­sion appelle-t-il les Euro­péens à refu­ser la repen­tance dont on les accable pour se conver­tir à nou­veau spi­ri­tuel­le­ment, mais aus­si – et sur­tout, pour­rions-nous ajou­ter – tem­po­rel­le­ment, en retour­nant pui­ser aux sources les meilleures de notre his­toire, celles qui seules nous per­met­tront de rede­ve­nir ce que nous sommes.

BCT

Michel Fau­quier, Une his­toire de l’Europe, aux sources de notre monde, édi­tions du Rocher (sep­tembre 2018)