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L’Émergence d’une sensibilité écosophique. Première partie

Intervention de Michel Maffesoli, Professeur émérite à l'université Paris-Descartes, membre de l'Institut universitaire de France, lors du colloque "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020. Première partie.

L’Émergence d’une sensibilité écosophique. Première partie

Il est frappant de voir que tous les partis politiques intègrent dans leur programme quelques mesures concernant le respect de la nature, l’importance qu’il faut accorder au réchauffement climatique, et autres préoccupations, plus ou moins de façade, sur les risques réels que fait courir à la planète, mais surtout à l’espèce humaine, sa domination prédatrice de la nature. Mais tout cela n’est-ce pas ce qu’il est convenu de nommer du  green washing ?

Car nos élites gouvernantes, arc-boutées sur la prééminence de la croissance, du progrès technologique, de la recherche d’une amélioration matérielle toujours plus développée n’ont de l’écologie qu’une conception politique : chercher à l’aide de sondages les mesures dont l’annonce pourrait leur apporter des voix. Sans souci d’une vision globale de la société et de son rapport à la nature, au niveau mondial, qui seule témoignerait d’un véritable respect de notre maison commune.

En revanche, dans les pratiques quotidiennes, celles des foyers, des villages, des quartiers, de toutes ces petites communautés qui fondent notre être-ensemble, on assiste au souci, de plus en plus évident, d’une nature comme partenaire. L’écosophie comme sagesse de la maison commune. Voilà une manière de dépasser une écologie étroitement politique ! Durant toute la modernité, dès le XVIe siècle et ses grandes découvertes, le XVIIe et la philosophie rationaliste, le XVIIIe siècle et la philosophie des Lumières mettant au centre du monde l’homme et dans les grands systèmes sociaux du XIXe siècle, ce qui a été au centre des idéologies était le mythe du progrès. Aujourd’hui le progressisme, dont tous les hommes politiques se gargarisent laisse la place, en cette postmodernité naissante, à un nouveau mythe, celui de l’écosophie.

L’idée-principe de la modernité (du XVIIe siècle à la moitié du XXe) reposait sur la séparation entre la culture et la nature. L’homme était considéré « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes). Cette domination forcenée a abouti à la dévastation du monde. Les saccages écologiques, dont l’actualité n’est pas avare le prouvent abondamment. Cette conception : le sujet pensant dominant un objet inerte, a conduit, déchaînement technologique aidant, à une véritable décadence spirituelle !

Mais souvenons-nous du poète : « là où croît le danger, là croît ce qui sauve » (Hölderlin). La domination à outrance ne fait plus recette et la prise en compte du danger, celui d’une terre dévastée anime de plus en plus la conscience populaire.

Voilà le cœur battant de l’esprit du temps contemporain : dépasser les frontières institutionnelles, donner un sens nouveau à « l’élan vital », ou tout simplement à la Vie parcourant souterrainement l’existence quotidienne de l’homme sans qualité. Voilà qui incite à dépasser le progressisme, tout à la fois benêt et destructeur, tout en promouvant une philosophie progressive, ce que je nomme depuis de nombreuses années l’enracinement dynamique. L’homme a pris conscience qu’il ne peut pas survivre hors sol, il a besoin de racines comme toute espèce vivante ; pour croître, le terroir, le territoire sont essentiels.

La sensibilité écosophique, veut redonner force et vigueur à la confiance vis-à-vis de la nature. Dépasser la paranoïa voulant « construire » un monde uniquement à partir d’un individu « maître de lui comme de l’univers ». À l’opposé du « construit », faire confiance au « donné », celui des lois naturelles.

Non plus simplement une nature à exploiter, mais une nature à respecter. Redonner sens à la rétroaction existant entre la nature et la culture.
N’est-ce point cela la « correspondance » dont parlait, d’une manière prémonitoire, Baudelaire quand il constatait que, dans le grand temple de la nature, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Perspective holistique particulièrement présente au sein des jeunes générations qui, quotidiennement, expriment le respect des éléments naturels, eau, air, terre… nous entourant.

On peut se demander si la multiplicité des soulèvements populaires, appelés d’ailleurs à se développer ne traduit pas, de manière non consciente forcément, une défiance fondamentale vis-à-vis d’élites dont le seul credo semble être le productivisme et le consumérisme. Que ce soit sous forme d’émeutes, de modèles de vie alternatifs ou plus simplement d’évolution des modes de consommation locale, refusant le gaspillage, promouvant le partage, les diverses initiatives sont légion.

La confiance cosmologique est à l’ordre du jour. Il convient de savoir formuler ce que la sensibilité populaire ressent et vit au jour le jour : le respect de la maison commune.

L’écosophie est bien la sagesse vis-à-vis de cette maison.

Michel Maffesoli

Ce texte a été publié dans le numéro spécial de la revue littéraire Livr’Arbitres, « Actes du VIIe colloque de l’Institut Iliade ». Pour acheter ce numéro ou s’abonner à la revue : livrarbitres.com