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Écosophie : une « einsteinisation » du temps. Seconde partie

Intervention de Michel Maffesoli, Professeur émérite à l'université Paris-Descartes, membre de l'Institut universitaire de France, lors du colloque "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020. Seconde partie.

Écosophie : une « einsteinisation » du temps. Seconde partie

À la figure de “Prométhée”, qui fut la figure emblématique de la Modernité est en train de se substituer celle de Dionysos. Dieu chtonien, c’est à dire dieu de cette terre-ci, dieu autochtone. Archétype de la sensibilité “écosophique”, Dionysos a de la glèbe aux pieds. Il sait jouir de ce qui se présente et des fruits offerts par ce monde, ici et maintenant. On a pu qualifier cette figure emblématique de divinité arbustive. Un dieu enraciné !

Voi­là un curieux para­doxe. Les dieux ne sont-ils pas oura­niens c’est à dire tour­nés vers le ciel ? Déta­chés de ce monde et de ses plai­sirs ? Il s’agit là d’un sym­bole ins­truc­tif. Méta­phore per­met­tant d’éclairer de nom­breux phé­no­mènes de la socié­té post­mo­derne. Il y a dans la jouis­sance du pré­sent propre à l’hédonisme mon­dain (de ce mon­di-ci) quelque chose rat­ta­chant à un pas­sé ances­tral, à une mémoire immé­mo­riale. En son sens strict un ordre tra­di­tion­nel.

C’est ce qui fait dire à cer­tains que le pas­sé est la « pierre de notre pré­sent ». On pour­rait pour­suivre en signa­lant que le pré­sent n’est que la cris­tal­li­sa­tion du pas­sé et de l’avenir. C’est cela même que j’ai nom­mé : enra­ci­ne­ment dyna­mique. Ce qui, à l’opposé de l’anthropocentrisme, rend atten­tif à ce qui en l’homme dépasse l’homme.

C’est ain­si que Pas­cal défi­nis­sait le fameux « roseau pen­sant », dont on a négli­gé le fait que, tout en étant pen­sant, il n’en est pas moins roseau. On peut même dire qu’il ne peut pen­ser qu’en se sou­ve­nant de ses racines. Autre manière de rap­pe­ler la struc­tu­relle com­mu­nion avec la nature.

On retrouve là l’animisme de longue mémoire. Un paga­nisme revê­tant une forme contem­po­raine. La deep eco­lo­gy pour­rait en être la ver­sion paroxys­tique. Paga­nus. Il y a, en effet, quelque chose de “païen”dans le suc­cès des pro­duits bio et la recru­des­cence de l’attachement aux diverses valeurs liées au ter­roir, au ter­ri­toire et autres formes spa­tiales. Le pré­sent, c’est du temps qui se cris­tal­lise en espace. Ce que l’on peut appe­ler une “ein­stei­ni­sa­tion” du temps. C’est à dire un temps se contrac­tant en espace.

Voi­là bien à l’opposé du pro­gres­sisme la spé­ci­fi­ci­té de la “pro­gres­si­vi­té” propre à l’enracinement dyna­mique. L’idéologie du PROGRÈS met l’accent sur le pou­voir du faire, sur l’action bru­tale et le déve­lop­pe­ment sans frein des forces pro­mé­théennes. La phi­lo­so­phie “pro­gres­sive”, au contraire, s’attache à mou­voir de l’intérieur, à mettre en œuvre une puis­sance natu­relle. Encore Pro­mé­thée et Dio­ny­sos ! Mais ce sont aus­si des sym­boles opé­ra­toires en ce qu’ils per­mettent de voir sous un jour nou­veau une vie quo­ti­dienne où le bien-être n’est rien au regard du mieux-être. Vie cou­rante où, dans le rythme des tra­vaux et des jours, le qua­li­ta­tif retrouve une place pri­mor­diale. Qua­li­té de vie. Expres­sion un peu passe-par­tout mais défi­nis­sant bien l’esprit du temps.

Sagesse de la modé­ra­tion issue de l’acceptation tra­gique d’un pré­sent, le plai­sir d’être à par­tir de l’être des choses. Le De natu­ra rerum post­mo­derne !

Domi­ner, maî­tri­ser, pos­sé­der, si on reprend les occur­rences car­té­siennes, consti­tuent, dès lors, l’inconscient col­lec­tif moderne. On pour­rait, d’ailleurs, dire « bour­geoi­siste », tant on le retrouve dans le capi­ta­lisme et le socia­lisme. Le déno­mi­na­teur com­mun de tout cela est que tout (nature et social) devient mani­pu­lable, manœu­vrable. C’est-à-dire que tout est à la main, sous la main. La main de l’homme reprend le geste créa­teur divin.

La Créa­tion d’Adam dans la fresque de Michel-Ange de la cha­pelle Six­tine au Vati­can en témoigne, Dieu tout-puis­sant passe, du bout du doigt, le relais à l’homme pour créer, ex nihi­lo, à par­tir du vide sidé­ral, informe, ce qui va être la forme natu­relle et humaine. Il y a, dans ce doigt de l’Homme relayant le doigt de Dieu, le résu­mé sym­bo­lique de ce qui va deve­nir l’usage for­ce­né de la nature. L’homme créa­teur se doit, par son geste, dans sa geste, de domi­ner, de rendre réel, ce qui est élé­men­taire : les élé­ments (eau, feu, air, terre) de la nature. C’est un tel geste qui va consti­tuer la réa­li­té. Dès lors, n’est réel que ce qui a été créé, que ce qui est comp­table, que ce qui sert à quelque chose. En bref, tout s’inscrit dans l’usage.

Ne vaut que ce qui sert ! Tel pour­rait être l’adage qui, subrep­ti­ce­ment, va être appli­qué aux rela­tions avec la nature envi­ron­nante, puis aux rela­tions consti­tu­tives du monde social. Nature et social sou­mis à l’équipement tech­no­cra­tique qui, tel un har­na­che­ment pour l’animal, va s’employer à mettre au pas, à domes­ti­quer, à rendre utiles les éner­gies natu­relles et les pul­sions ins­tinc­tuelles humaines. Sou­ve­nons-nous : du doigt divin à la main de l’homme. De la créa­tion à la construc­tion. On n’insistera jamais assez sur une telle chaîne séman­tique : construire, construc­tion, construc­ti­visme. Le construit est cela même qui va s’opposer au don­né. L’individu étant le vec­teur d’un tel pro­ces­sus.

Soyons lucides : c’est cette idéo­lo­gie “construc­ti­viste” qui est en train de ces­ser . Ce qui implique que l’on soit à même de dépas­ser les confor­mismes de pen­sée et les faci­li­tés de la doxa intel­lec­tuelle. L’individu mai­tri­sant la nature est une caté­go­rie propre à la moder­ni­té finis­sante. Ce sont même les pierres angu­laires de la construc­tion sociale qui, à par­tir de la phi­lo­so­phie du XVIIe siècle, va se confor­ter dans le “Contrat social” du XVIIIe et s’affirmer dans les sys­tèmes sociaux du XIXe siècle. C’est à cette concep­tion contrac­tuelle qu’est en train de suc­cé­der la per­sonne pro­ta­go­niste des divers pactes (socié­tal, éco­so­phique , “tri­bal”) de la post­mo­der­ni­té nais­sante.

Nou­vel esprit du temps. Nou­veau “impé­ra­tif atmo­sphè­rique” !

Michel Maf­fe­so­li

Ce texte a été publié dans le numé­ro spé­cial de la revue lit­té­raire Livr’Ar­bitres, “Actes du VIIe col­loque de l’Ins­ti­tut Iliade”. Pour ache­ter ce numé­ro ou s’a­bon­ner à la revue : livrarbitres.com