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Écologie poétique : pour une métapolitique possible de l’écologie

Ce texte de Michel Lhomme a été publié dans le numéro spécial de la revue Livr'Arbitres, à l'occasion du VIIe colloque de l'Institut Iliade "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020.

Écologie poétique : pour une métapolitique possible de l’écologie

N’en déplaise aux métaphysiciens évaporés, la question de l’être est d’abord celle de l’économie, c’est-à-dire de la production des biens matériels et de leurs échanges, et de la science, c’est-à-dire de la mobilisation des ressources logiques qui en assurent l’efficacité. Parler de biens matériels, c’est mettre l’accent par antinomie sur le principe de la valeur. Persévérer humainement dans son être, c’est-à-dire satisfaire les besoins vitaux (manger, boire, etc.) et, si possible, accéder au bien-être, c’est quoiqu’on dise dans une perspective matérialiste, être déjà animé par le principe du sens, c’est-à-dire de l’orientation culturelle que la valeur donne à l’être. Il est alors vital de ne pas réduire le développement économique qu’appelle l’épanouissement humain, à la croissance économique, c’est-à-dire à la simple augmentation de la production et des échanges, ce scénario matérialiste radical qui nous enferme depuis plus de deux siècles. De fait, c’est la méconnaissance de notre statut poétique au monde qui explique nos impasses économico-politiques présentes. L’erreur du socialisme européen fut l’oubli écologique, la confusion de la science et de la culture, avoir cru que le problème humain était de « domestiquer la nature », croire et faire croire par la mythification de la connaissance rationnelle que l’horizon technologique était, à lui seul, le chemin de l’épanouissement véritable. Au contraire, nous proposons ici, un autre chemin, le chemin de traverse d’une écologie poétique, d’une métapolitique de l’écologie, d’une écologie naturaliste, c’est-à-dire d’une économie vue non comme domination de la nature mais comme modalité humaine de sa réaffirmation naturiste.

Qu’on soit clair – et, nous par­lons d’A­frique ! -, le sou­ci du maté­riel fut tou­jours pre­mier parce que les peuples ne peuvent vivre d’une authen­tique vie dans la misère, les luttes sociales et l’in­sé­cu­ri­té urbaine mais il ne nous a pas échap­pé non plus que la créa­ti­vi­té éco­no­mique, la capa­ci­té de rele­ver le défi envi­ron­ne­men­tal consiste à retour­ner la rai­son occi­den­tale contre elle-même, la logique tech­ni­cienne de l’Eu­rope. Non­obs­tant, il appa­raît de plus en plus que l’op­tion tech­ni­cienne n’est en réa­li­té qu’une option pro­duc­tive par­mi d’autres pos­sible ; l’op­tion tech­no­lo­gique illi­mi­tée n’est pas une fata­li­té. Reflé­chis­sons, par exemple, à la figure de l’in­gé­nieur, elle est double : d’un côté, l’in­gé­nieur car­té­sien, l’in­gé­nieur de la tech­no­lo­gie de la vie, dont le sombre hori­zon, est de per­mettre de se rendre « comme maîtres et pos­ses­seurs de la nature », et de l’autre, l’in­gé­nieur de la « poé­tique de la vie » dont par­lait le contro­ver­sé pré­sident-poète Léo­pold Sedar Sen­ghor, qui aspi­rait à mobi­li­ser la créa­ti­vi­té tech­no­lo­gique dans l’ho­ri­zon fécond de la maî­trise rai­son­née d’une nature sans domi­na­tion. Il s’a­gis­sait pour lui de retrou­ver le sens éty­mo­lo­gique du mot « ingé­nieur » et, par consé­quent, de pas­ser de celui-là à celui-ci : « l’in­gé­nieur est un homme habi­té par l’es­prit : un poète, c’est-à-dire un créa­teur »1. Autre­ment dit, l’in­gé­nieur doit ces­ser d’être le rouage d’une sombre machi­ne­rie éco­no­mique, le pan­tin d’une tech­no-science pour deve­nir l’homme d’une connais­sance pra­tique, le vieux sens grec du mot tech­nê, le savoir au ser­vice d’une manière créa­tive d’ha­bi­ter le monde. C’est d’un hori­zon poé­tique qu’il est ain­si ques­tion sous la for­mule éco­lo­gique du monde. Le déve­lop­pe­ment indus­triel pose des pro­blèmes dont les solu­tions com­portent des moda­li­tés tech­niques qui relèvent de la com­pé­tence des ingé­nieurs. L’in­gé­nieur a un rôle impor­tant à jouer dans la pers­pec­tive d’une poé­tique éco­lo­gique de la vie : il lui revient d’ar­ti­cu­ler les nou­velles condi­tions de l’ha­bi­ta­tion de la nature. Notre séné­ga­lais note judi­cieu­se­ment que ce que l’on nomme desi­gn relève de la tech­no­lo­gie poé­tique pré­ci­sé­ment parce qu’il s’a­git de « joindre l’ef­fi­ca­ci­té à la beau­té, l’in­gé­nio­si­té à l’art »2.

D’une façon géné­rale, on ne peut défi­nan­cia­ri­ser l’é­co­no­mie, c’est-à-dire pra­ti­quer la sub­ver­sion et le dépas­se­ment de l’é­co­no­mé­trie, si l’on n’ar­ti­cule pas autre­ment le rap­port valeur d’u­sage / valeur d’é­change, le scé­na­rio capi­ta­liste se carac­té­ri­sant par la can­ni­ba­li­sa­tion de la valeur d’u­sage par la valeur d’é­change, réduite au simple cal­cul mer­can­tile. À pro­pos de la valeur d’u­sage, le fru­gal Épi­cure a théo­ri­sé pour les siècles l’en­sei­gne­ment du bon sens : c’est l’es­to­mac qui est la mesure de l’ap­pé­tit. Autre­ment dit, c’est la nature, irré­duc­tible ici à la nature-matière, qui dit la valeur d’u­sage. Il s’a­git de com­prendre que c’est elle, qui dit à celui qui est à même de l’é­cou­ter et de l’en­tendre, la limite humaine qui sépare ce qui est sus­cep­tible de favo­ri­ser la sur­vie et le bien-être d’un côté, et, de l’autre, le délire consu­mé­riste. « Ce n’est pas le ventre qui est insa­tiable, comme le croit la mul­ti­tude, mais la fausse opi­nion que nous en avons de sa capa­ci­té indé­fi­nie », écri­vait le sage grec du Jar­din3, sug­gé­rant en vrai scep­tique que ce serait man­quer de sagesse que de vou­loir trop s’é­loi­gner des leçons simples de la nature.

Il revient à Marx d’a­voir vu que c’est le propre du scé­na­rio capi­ta­liste et la res­pon­sa­bi­li­té de la bour­geoi­sie que de réaf­fir­mer la valeur d’u­sage dans et par la valeur mar­chande en un sens qui retourne celle-ci contre celle-là. Le scé­na­rio mar­chand, qui a tou­jours assu­ré, selon telle ou telle moda­li­té, la cir­cu­la­tion sociale des biens, ne se réduit plus qu’au scé­na­rio mer­can­tile, au féti­chisme de la mar­chan­dise et à la can­ni­ba­li­sa­tion des rap­ports sociaux. Autre­ment dit, le capi­tal ne vit que de dévo­rer le tra­vail, dont l’ac­ti­vi­té pro­duc­trice réaf­firme pour­tant la valeur d’u­sage dans l’ho­ri­zon his­to­rique de la socia­li­té, force et fai­blesse de la civi­li­sa­tion bourgeoise.

Œuvrer à son ren­ver­se­ment néces­saire, c’est par consé­quent sub­ver­tir ce scé­na­rio can­ni­bale, se déga­ger du féti­chisme pour ouvrir l’ho­ri­zon éco­lo­gique de la récon­ci­lia­tion de l’homme avec lui-même, retrou­ver la phu­sis grecque, la nature au sens le plus englo­bant du terme, celui par exemple d’un Mar­cel Conche : « L’ab­so­lu pour moi, c’est la nature. La notion de matière me paraît insuf­fi­sante. Elle a d’ailleurs été éla­bo­rée par les idéa­listes et c’est hors de l’i­déa­lisme que je trouve ma voie. Il est très dif­fi­cile de pen­ser la créa­ti­vi­té de la matière. […] La nature est à com­prendre non comme enchaî­ne­ment ou conca­té­na­tion de causes, mais comme impro­vi­sa­tion ; elle est poète. »4

L’é­co­lo­gie n’est vraie que de rele­ver le défi du capi­ta­lisme, c’est-à-dire d’être capable de res­ti­tuer à la valeur d’u­sage son rôle pri­mor­dial en jouant la force d’ho­ri­zon du capi­tal contre sa force d’im­passe mais cela ren­voie aus­si dos à dos une concep­tion anthro­po­cen­trique de l’é­co­lo­gie, qui serait celle d’un inté­rêt indi­vi­duel et col­lec­tif poli­ti­que­ment bien com­pris, et une concep­tion inté­griste de l’é­co­lo­gie, qui pose­rait le sacri­fice de soi au nom de la Nature comme si elle n’é­tait qu’une exté­rio­ri­té à défendre. L’é­co­lo­gie anthro­po­cen­trique est le théâtre d’une réduc­tion idéo­lo­gique de la Nature à la nature et l’é­co­lo­gie inté­griste, celui d’une inté­gra­tion, tout aus­si idéo­lo­gique de la nature dans la Nature essen­tia­li­sée. En fait, la valeur d’u­sage, que l’homme a en par­tage avec l’a­ni­mal, qui a des besoins comme lui, n’est vrai­ment humaine que si elle est réaf­fir­mée dans un hori­zon poé­tique de la nature dont la valeur propre est celle du beau. La socié­té requiert ain­si un sens de l’u­sage impli­quant la néces­saire défi­nan­cia­ri­sa­tion de l’é­co­no­mie et de la tech­no­lo­gi­sa­tion de la vie, posant par consé­quent le carac­tère éco­lo­gique d’une éco­no­mie véri­table des « com­muns », une éco­no­mie soli­daire des com­mu­nau­tés d’u­ti­li­sa­teurs ou de pro­duc­teurs qui gèrent ensemble une res­source collective.

L’é­co­lo­gie n’est vraie que d’être une ins­crip­tion poé­tique de l’ef­fort humain de vivre dans la Nature. C’est au nom de la Nature qu’on doit se ser­vir de la nature soit la dis­tinc­tion capi­tale de la nature au sens vul­gaire du mot, c’est-à-dire comme réser­voir de dis­po­ni­bi­li­tés, et la nature-cos­mos ou nature-créa­tion, qui inter­dit d’ab­so­lu­ti­ser l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la pre­mière. La luci­di­té quant à cette dif­fé­rence est au cœur de la conscience éco­lo­gique de la diver­si­té comme réaf­fir­ma­tion cultu­relle et poli­tique de la géo­gra­phie et du « cli­mat ». Le triomphe de l’homme tech­no­cen­trique signi­fie au contraire la spo­lia­tion de l’hu­main et la dévas­ta­tion de la nature, alors qu’une éco­lo­gie poé­tique, une éco­lo­gie natu­rante ne sau­rait se réduire à l’ex­ploi­ta­tion rai­son­nable des res­sources natu­relles, à la sur­en­chère ver­bale et ver­beuse d’un « déve­lop­pe­ment durable » sans décroissance.

Il s’a­git de pen­ser l’é­co­no­mie à par­tir de l’é­co­lo­gie et non l’in­verse : éco­lo­gie poé­tique, éco­no­mie métapolitique.

La cri­tique de l’é­co­no­misme s’as­so­cie for­cé­ment à celle de la volon­té de puis­sance, au rêve de Pro­mé­thée mais aus­si à celui de Nar­cisse car les deux sont inex­tri­ca­ble­ment liés à la dia­lec­tique du pou­voir. L’i­mage que contemple Nar­cisse et dans laquelle il se noie est à la fois celle que lui ren­voie sa vie de luxe comme celle de l’o­béis­sance incon­di­tion­nelle d’au­trui à son modèle, à sa propre parole. La néces­si­té vitale de l’é­co­no­mie ne doit donc pas nous conduire à pen­ser que le corps serait la seule fina­li­té de l’é­co­no­mie. L’i­dée est bien sûr une fois de plus celle de la sagesse clas­sique, celle que l’homme ne mange pas pour man­ger, pas davan­tage pour se main­te­nir en vie ou pour for­ti­fier son corps mais que la conser­va­tion exis­ten­tielle ne vaut humai­ne­ment que dans l’ho­ri­zon méta­po­li­tique du dépas­se­ment intel­lec­tuel de soi, par consé­quent dans l’ho­ri­zon poétique.

Si l’être passe par l’a­voir, et que l’a­voir devient la fina­li­té abso­lue en tant que le bon­heur qu’il pro­cure passe par le paraître ou le vir­tuel, la socié­té du spec­tacle et la déma­té­ria­li­sa­tion des rap­ports sociaux, le pro­jet éco­no­mique du cona­tus se mue en déses­poir ne pou­vant entraî­ner dans sa fuite en avant du tou­jours-plus que l’ex­trême soli­tude et la déliai­son sociale. La poli­tique et l’é­co­no­mie ne sont plus alors des forces de vie mais des pul­sions de mort.

La créa­ti­vi­té poé­tique de l’homme appelle au contraire sa reprise, au sens musi­cal du terme, c’est-à-dire une répé­ti­tion irré­duc­tible à une pure et simple répé­ti­tion, par la créa­ti­vi­té col­lec­tive. L’ins­ti­tu­tion de l’é­cole ou de l’hô­pi­tal par exemple, d’une coopé­ra­tive agri­cole ou d’une usine n’est vraie, c’est-à-dire vivante, que si elle s’af­firme comme une affir­ma­tion soli­daire. On a bien vu dans la crise sani­taire du covid-19 que l’acte de soi­gner, pour ne rete­nir ici que l’exemple de l’hô­pi­tal, ne sau­rait, à bon droit, être réduit à une simple tech­no­lo­gie de la médi­ca­tion, de pro­to­coles sani­taires hygié­niques mais qu’il n’est humain que s’il s’af­firme dans et par la com­mu­ni­ca­tion qui d’ailleurs favo­rise en plus la confiance dans le trai­te­ment. Tout guer­rier connaît bien humo­ris­ti­que­ment l’ef­fet pla­ce­bo des jolies infirmières.

Ce n’est pas un hasard si Pla­ton, l’in­ven­teur de la police cultu­relle, qui s’en prend notam­ment à la liber­té créa­trice du poète, mobi­lise par sophistes inter­po­sés le mythe de Pro­mé­thée dans le Pro­ta­go­ras pour jus­ti­fier l’i­dée que le prin­cipe de l’Ordre est le prin­cipe même du poli­tique. Le mythe de Pro­mé­thée est un mythe de genèse de la vie. Le récit de son scé­na­rio mérite de rete­nir notre atten­tion car il est la déné­ga­tion en acte du prin­cipe poé­tique en rédui­sant et anni­hi­lant toute puis­sance créa­tive du pou­voir. Pro­mé­thée vole à Héphaïs­tos, le dieu de la forge, le prin­cipe du faire et à Athé­na, déesse de la lumière de l’es­prit, des res­sources pour l’homme et pas seule­ment de la guerre, celui du savoir-faire. C’est ain­si que l’homme fut pour­vu pour répondre à la néces­si­té bio­lo­gique de l’u­tile. Il lui man­quait tou­te­fois la science poli­tique, c’est-à-dire la capa­ci­té d’or­ga­ni­ser le vivre-ensemble humain. En nous insi­nuant ce manque, Pla­ton laisse entendre, à la fin, que c’est pré­ci­sé­ment le devoir qui incombe au genre humain, à la rai­son phi­lo­so­phique toute entière : recou­vrer le calu­met de la paix, le secret du règne sans conflit de Zeus sur l’O­lympe. Ce mythe archaïque du pou­voir dis­tingue le droit natu­rel des ani­maux et le droit natu­rel des hommes mais c’est pour dire que le droit à la vie des ani­maux pro­cède de l’ac­ti­vi­té de l’autre frère, de la répar­ti­tion inéga­li­taire mais équi­li­brée des biens, d’E­pi­mé­thée c’est-à-dire d’un être qui n’est pas un dieu même s’il est proche des dieux, alors que le droit à la vie des hommes leur vient direc­te­ment de Pro­mé­thée, qui n’est certes pas un dieu lui-aus­si mais qui a eu l’in­tel­li­gence, la ruse ou la trom­pe­rie de l’ar­ra­cher à des dieux. Autre­ment dit, c’est le sens de ce mythe que de consi­dé­rer, et d’in­vi­ter à consi­dé­rer, que le pou­voir des hommes équi­vaut à la puis­sance des dieux.

À l’in­verse, en affir­mant que le prin­cipe de poé­sie est le fon­de­ment véri­table de l’exis­tence humaine, c’est ce prin­cipe pla­to­ni­cien de l’Ordre que l’on conteste et remet en ques­tion, y com­pris par l’é­loge de l’or­ne­ment et du décor. C’est en effet à tort que le décor est consi­dé­ré ordi­nai­re­ment comme ce qui s’a­joute, au titre de l’a­gré­ment, et qui, par consé­quent, n’est pas fon­da­men­tal. Il s’a­git pour­tant de renouer avec le baroque éter­nel5 et de com­prendre que contre le mini­ma­lisme exclu­sif, l’or­ne­ment réaf­firme. C’est en lui et par lui que ce qui est sus­cep­tible d’être vu, fabri­qué ou non, se met à avoir de la pro­fon­deur arti­sa­nale et s’af­firme dans l’ho­ri­zon du scé­na­rio humain éco­lo­gique, celui éty­mo­lo­gique de l’oi­kos, de la « mai­son » et du « logos », la science de l’ha­bi­tat et ce n’est pas un hasard non plus si les mots cos­mé­tique et cos­mos ont même racine (du grec kos­mos, qui veut dire « ordre », « har­mo­nie » mais aus­si « parure »). L’ar­chi­tecte qui se sou­cie à la fois de l’u­tile et du beau ne sau­rait igno­rer que c’est dans et par la conju­gai­son des deux qu’il est à même d’ac­com­plir son métier d’art.

Ten­ter de répondre à la ques­tion de savoir de quelle vie vivre aujourd’­hui en terre des hommes, ce serait donc s’ef­for­cer de bâtir une éco­lo­gie poé­tique, pre­mier pas, pour nous, d’un nou­vel habi­tat solaire. C’est le propre de l’ar­chi­tec­ture que d’être à la fois un art et une tech­nique, la réaf­fir­ma­tion de l’art dans et par une tech­nique, la rai­son cal­cu­lante et le cal­cul de l’in­cal­cu­lable par l’ac­cueil de la sur­prise, la pos­si­bi­li­té de l’hos­pi­ta­li­té, une archi­tec­ture hori­zon­tale d’ou­ver­ture à l’op­po­sé de l’ar­chi­tec­ture ver­ti­cale de la mort, l’ar­chi­tec­ture des gratte-ciels de New-York démon­tée par Lor­ca, l’é­clipse du soleil sur Pékin.

Le peuple-masse, amas indif­fé­ren­cié des grandes villes, est la mort de l’af­fir­ma­tion sin­gu­lière baroque, c’est-à-dire du style. Le propre de toute sin­gu­la­ri­té véri­table est de s’af­fir­mer comme style, le style de la vie même. C’est d’ailleurs pour­quoi le style, qui carac­té­rise la vie vraie, est déjà dans la nature, où aucune feuille d’arbre ne res­semble à une autre, comme Leib­niz l’a­vait vu sans voir vrai­ment ce qu’il avait ain­si vu car, aucun algo­rithme ne sau­rait rendre compte de cet évé­ne­ment à la fois banal et inouï, qu’est, par exemple, un sou­rire, même com­mer­cial ou, celui d’un geô­lier ou d’un poli­cier lors d’une garde à vue contes­ta­taire après une mani­fes­ta­tion de gilet jaune.

Le mathé­ma­ti­cien et phi­lo­sophe Pas­cal affirme que le mal moral est tout entier dans le fait de se vou­loir « le centre de tout ». Il le dit à pro­pos de l’in­di­vi­du humain mais n’est-ce pas valable aus­si pour tout com­mu­nau­té humaine ?

Le prin­cipe du foyer, de l’en­ra­ci­ne­ment, prin­cipe du vivre-ensemble dans la mai­son ou l’eth­nie, la nation ou la fédé­ra­tion consti­tue la force solaire de l’é­co­lo­gie poé­tique. Il revi­site le concept non pas de nation ou de monde mais de région, de « pays », de ter­roir. Seule, en effet, la région per­met d’ar­ti­cu­ler la vie d’une nation à un ensemble qui la dépas­se­rait et, tout à la fois, la por­te­rait. Autre­ment dit, pen­ser vrai­ment l’af­fir­ma­tion régio­nale, com­prendre que la région est la moda­li­té poli­tique par excel­lence de l’é­co­lo­gie poé­tique et méta­po­li­tique que nous esquissons.

Michel Lhomme
Source : Livr’Ar­bitres, numé­ro spé­cial “La nature comme socle”, sep­tembre 2020

Notes

  1. Léo­pold Sedar Sen­ghor, Liber­té 5, Le dia­logue des cultures, Paris Seuil 1993, p.124.
  2. Ibid, p. 127.
  3. Épi­cure, Sen­tences vati­canes, 59.
  4. « Entre­tien avec Mar­cel Conche » dans Phi­lo­so­phie maga­zine, n°1, en ligne pour les abon­nés, plus loin l’au­teur remarque que : « la phy­sis grecque ne s’op­pose pas à autre chose qu’elle-même, alors qu’au sens moderne la nature s’op­pose à l’his­toire, à l’es­prit, à la culture, à la liber­té. La phy­sis est omni-englo­bante. » Lire bien sûr de l’au­teur sur la notion de nature, Pré­sence de la nature, Puf, Paris 2001.
  5. Euge­nio d’Ors, Du baroque, trad. d’A­gathe Rouart-Valé­ry, Gal­li­mard, coll. « Idées », 1936 ; rééd. 2000.

Cré­dit pho­to : Renaud Camus via Fli­ckr (cc)