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Culture victimaire et bataille mémorielle autour de Napoléon, par Philippe Conrad

La figure de Napoléon est aujourd’hui attaquée parce qu’elle représente tout ce que notre époque souhaiterait oublier : la puissance du tragique, la France et l’Europe, l’histoire et la mémoire. Comme le titre la revue Éléments dans son dernier numéro : « Vive l’Empereur et mort aux cons ! »

Culture victimaire et bataille mémorielle autour de Napoléon, par Philippe Conrad

Déjà en 2005, la France – alors présidée par Jacques Chirac – avait brillé par son absence aux commémorations de la bataille d‘Austerlitz, l’une des plus éclatantes victoires de Napoléon. Les autorités de l’époque avaient en effet cédé aux exigences d’un « historiquement correct » qui continue, depuis, à faire les dégâts que l’on sait. Au moment où s’imposent chez les Anglo-Saxons la cancel culture et l’idéologie woke, il n’est guère surprenant de voir la perspective du bicentenaire de la mort du prisonnier de Sainte-Hélène ranimer le débat autour de sa mémoire.

Alors qu’il fut long­temps consi­dé­ré comme l’un des héros de notre his­toire natio­nale, il ne trouve plus grâce aujourd’hui auprès des « décons­truc­teurs » déci­dés à en finir avec un récit natio­nal dont il était l’une des plus brillantes figures. D’interprétations abu­sives en ana­chro­nismes gros­siers, la relec­ture des deux décen­nies qui ont vu l’ascension ful­gu­rante d’un jeune géné­ral vic­to­rieux — deve­nu empe­reur et fon­da­teur à de nom­breux égards de notre France contem­po­raine — vise à le pré­sen­ter comme un conqué­rant cri­mi­nel, escla­va­giste et miso­gyne en lais­sant de côté les « masses de gra­nit » sur les­quelles il a fon­dé dura­ble­ment une France tout juste sor­tie du chaos révolutionnaire.

Une figure incontournable du « récit national »

Por­tée ini­tia­le­ment par la « légende impé­riale » qui s’est impo­sée au cours du XIXe siècle, l’image du grand homme est deve­nue ensuite un élé­ment à part entière de la conscience natio­nale. Bien au-delà des cam­pagnes vic­to­rieuses et de la gloire qui a entou­ré le vain­queur de l’Europe, Napo­léon a été per­çu comme le bâtis­seur de la France contem­po­raine et, pour l’essentiel, bon nombre des créa­tions qui furent les siennes se sont avé­rées pérennes depuis deux siècles, du Code civil à l’administration pré­fec­to­rale, d’un  sys­tème fis­cal rigou­reux et effi­cace à une orga­ni­sa­tion judi­ciaire renou­ve­lée, des lycées à l’Université, d’un État fort à une armée capable de tenir tête à l’Europe d’Ancien Régime coa­li­sée contre la France.

Certes, les libé­raux, puis les répu­bli­cains dénon­ce­ront le carac­tère auto­ri­taire d’un régime auquel les monar­chies contem­po­raines n’avaient cepen­dant rien à envier en ce domaine. Au sor­tir d’une crise révo­lu­tion­naire qui avait pro­fon­dé­ment divi­sé le pays, Napo­léon s’est effor­cé de récon­ci­lier les deux France qui s’étaient alors affron­tées, tout en main­te­nant l’essentiel de l’héritage révo­lu­tion­naire et la per­ti­nence de ses choix est confir­mée par la déci­sion de Louis XVIII d’entériner éga­le­ment cet héri­tage au moment de la Restauration.

Jusqu’à une époque rela­ti­ve­ment récente, le bilan glo­rieux de l’épopée napo­léo­nienne — qui fas­ci­na autant à l’étranger qu’en France même — n’a guère été remis en cause et les fes­ti­vi­tés qui accom­pa­gnèrent en 1969 le bicen­te­naire de la nais­sance de l’empereur témoi­gnèrent d’un très large consen­sus dans l’opinion, quelles que fussent les attaches par­ti­sanes d’alors. Tous les Fran­çais voyaient dans l’aventure excep­tion­nelle du jeune Corse por­té au som­met à la faveur de la Révo­lu­tion la marque de « l’énergie natio­nale » telle que l’avait défi­nie Bar­rès à la fin du XIXe siècle à l’époque où les Fran­çais recher­chaient dans cette époque glo­rieuse les repères et les modèles grâce aux­quels ils enten­daient sur­mon­ter les consé­quences de la défaite de 1870.

Le tragique dans l’histoire

Le paci­fisme et l’antimilitarisme du XXe siècle mirent tout d’abord en cause le chef avide de conquêtes, bien peu sou­cieux de la vie de ses sol­dats, l’artisan de guerres tou­jours recom­men­cées au nom d’une vaine gloire. Ils oubliaient sim­ple­ment que les guerres dites « napo­léo­niennes » n‘étaient que les consé­quences iné­luc­tables de l’affrontement engen­dré en Europe à par­tir de 1792 par une Révo­lu­tion fran­çaise bien déci­dée à expor­ter par­tout sa « lutte contre les tyrans » ; le résul­tat aus­si de la volon­té farouche de l’Angleterre d’empêcher par tous les moyens l’établissement de l’hégémonie fran­çaise sur le continent.

Les pertes humaines qui résul­tèrent de ces conflits furent, certes, consi­dé­rables mais les chiffres astro­no­miques par­fois avan­cés ne font guère de cas de la réa­li­té. L’aventure de Napo­léon s’inscrit, en tout état de cause, dans une his­toire natu­rel­le­ment tra­gique, une réa­li­té dif­fi­cile à admettre pour les tenants d’un monde rêvé qui aurait éva­cué de son hori­zon les conflits et leurs vio­lences. Ils oublient aus­si que c’est la geste napo­léo­nienne qui a favo­ri­sé l’éveil des natio­na­li­tés : celles qui, comme en Espagne, se sont for­mées contre une pré­sence fran­çaise per­çue comme une agres­sion ou celles qui, comme en Pologne ou en Ita­lie, ont vu dans l’épisode napo­léo­nien la pers­pec­tive d’une éman­ci­pa­tion à venir.

Face aux pollutions idéologiques de l’époque…

Le fémi­nisme radi­ca­li­sé d’aujourd’hui reproche éga­le­ment à Napo­léon sa sup­po­sée miso­gy­nie, mais c’est faire peu de cas de ce que sont les men­ta­li­tés et les repré­sen­ta­tions de l’époque et il convient de rap­pe­ler que les « grands ancêtres » révo­lu­tion­naires n’avaient guère été meilleurs sur ce point. Faut-il rap­pe­ler éga­le­ment que les Fran­çaises devront attendre 1945 pour béné­fi­cier du droit de vote et 1974 pour dis­po­ser d’un compte en banque indé­pen­dant de celui de leur mari…

L’antiracisme contem­po­rain ne pou­vait man­quer de poin­ter le réta­blis­se­ment de l’esclavage sur­ve­nu en 1802, en oubliant tou­te­fois l’abolition de la traite décré­tée par Napo­léon à son retour de l’île d’Elbe. Ce sont des rai­sons poli­tiques et géo­po­li­tiques rela­tives aux des­ti­nées des Antilles et de l’affirmation d’une éven­tuelle France amé­ri­caine qui expliquent le choix fait par le pre­mier consul et celui-ci na jamais affir­mé une « supé­rio­ri­té » bio­lo­gique blanche per­met­tant de jus­ti­fier l’esclavage. Les déci­sions qu’il a prises alors s’expliquent par sa volon­té d’en finir avec le chaos sur­ve­nu aux Antilles après l’abolition de 1794 et par son sou­ci de tenir tête à l’Anglais dans cette région du monde. Il a suf­fi de quelques années à un Cha­teau­briand — qui avait été un farouche oppo­sant à l’Empire — pour recon­naître fina­le­ment la gran­deur de Napo­léon et au fil du temps, ceux qui n‘admiraient pas son régime n’en ont pas moins été séduits par cette figure excep­tion­nelle alliant génie mili­taire et vision politique.

Réarmer mentalement les nations soucieuses de leur identité

On peut donc s’interroger sur les rai­sons qui conduisent aux remises en cause d’aujourd’hui, à la volon­té d’effacer des mémoires des géné­ra­tions à venir celui qui incar­na, au delà de sa seule aven­ture per­son­nelle, la gran­deur de la France et son effort déses­pé­ré pour ten­ter de s’imposer à l’Europe de son temps.

La ten­dance en cours s’inscrit dans le vaste mou­ve­ment qui affecte aujourd’hui la plu­part des pays occi­den­taux où les héri­tiers du gau­chisme d’hier ont désor­mais pris pour cibles les diverses his­toires natio­nales — requa­li­fiées abu­si­ve­ment de « romans » — et natu­rel­le­ment vouées à une décons­truc­tion néces­saire, seule en mesure de faire dis­pa­raître les situa­tions de domi­na­tion dont seraient vic­times les diverses « mino­ri­tés », femmes, homo­sexuels, com­mu­nau­tés eth­niques issues des anciens ter­ri­toires colonisés.

La remise en cause de la figure de Napo­léon trouve donc toute sa place dans ce vaste mou­ve­ment qui, sur fond de repen­tance obli­ga­toire et de culpa­bi­li­sa­tion de toute volon­té de puis­sance et de toute fier­té natio­nale, vise à désar­mer les nations sou­cieuses du main­tien de leur iden­ti­té. À ce titre l’histoire et, plus pré­ci­sé­ment, la mémoire d’un pas­sé glo­rieux sus­cep­tible de cimen­ter dans les esprits et dans les cœurs une véri­table com­mu­nau­té natio­nale, sont des enne­mies qu’il convient de réduire au silence.

Face à la guerre idéo­lo­gique qui est ain­si sour­noi­se­ment mise en œuvre, il convient d’engager le com­bat sur ce front nou­veau mais déci­sif car « l’avenir appar­tien­dra à ceux qui auront la mémoire la plus longue »…

Phi­lippe Conrad