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Bertrand Du Guesclin, un Breton au service de la France (v.1320- 1380)

La parution remarquée aux éditions de la Nouvelle Librairie de l’album pour la jeunesse Bertrand Du Guesclin, hardi chevalier, offre l’occasion de revenir sur cette figure emblématique de l’histoire de France. Symbole de la résistance à l’envahisseur anglais et de la fidélité au jeune Charles V, Bertrand Du Guesclin a été glorifié par le récit national qui a fait de lui un héros fondateur.

Bertrand Du Guesclin, un Breton au service de la France (v.1320- 1380)

D’une laideur légendaire, le modeste seigneur de la Motte-Broons, aux pratiques guerrières peu conventionnelles au regard des canons chevaleresques, est une figure incontournable de la Guerre de Cent Ans, rivalisant d’honneur et de préséance avec les plus grands seigneurs du royaume. Au service de Charles V le Sage, dont il est l’un des bras armés, il a fourni la matière de toute une littérature qui, pour défendre la cause royale, a largement créé la légende, aux relents de chanson de geste. Ce dixième preux aux cinquante batailles et aux mille châteaux pris, cette « fleur de la chevalerie », véritable « estoc d’honneur et arbre de vaillance », aurait-il usurpé la gloire qui est toujours la sienne dans la mémoire nationale ?

En dehors des pané­gy­riques pos­té­rieurs à sa mort, on ne sait que peu de choses des pre­mières années de Ber­trand du Gues­clin. Il est sans doute né aux alen­tours de 1320, en Bre­tagne, à quelques kilo­mètres de Rennes. Fils de Jeanne de Males­mains et de Robert du Gues­clin, sei­gneur de Broons, il est l’aî­né de dix enfants. « Je crois qu’il n’y eut si laid de Rennes à Dinan : il était camus, noir, malo­tru, déplai­sant. D’où son père et sa mère le haïs­saient tant qu’en leur cœur ils se prirent à dési­rer sou­vent qu’il fût mort ou noyé en quelque eau d’un cou­rant ; gou­jat, niais et sot l’ap­pe­laient fré­quem­ment » (Chan­son de Ber­trand du Gues­clin, de Cuve­lier). Dif­fi­cile, que­rel­leur, il passe son temps à orga­ni­ser des batailles ran­gées avec les pay­sans voisins.

En dépit d’une pré­dic­tion l’as­su­rant qu’il serait un jour « hono­ré des fleurs de Lys », il faut fina­le­ment l’en­fer­mer au châ­teau pour empê­cher ces débor­de­ments. Il fugue et trouve refuge chez son oncle à Rennes.… à moins qu’il n’y ait été pla­cé, de façon plus pro­saïque, par ses parents excé­dés. C’est là qu’il s’illustre, en 1337, lors des joutes orga­ni­sées à l’oc­ca­sion des noces de Charles de Blois et de Jeanne de Pen­thièvre. « Puisque je suis laid, je veux être har­di » : le jeune rebelle, cet « aven­tu­reux nou­vel­le­ment venu » entre par effrac­tion dans le monde pro­pre­ment aris­to­cra­tique, en emprun­tant une mon­ture, une armure et en cachant son iden­ti­té, juste avant d’en­trer en lice. Il défait une quin­zaine de che­va­liers expé­ri­men­tés avant de refu­ser d’af­fron­ter son père qui finit, ému, par le reconnaître.

« Le dogue noir de Brocéliande »

C’est dans le cadre de la Guerre de Suc­ces­sion de Bre­tagne, et donc plus lar­ge­ment de la Guerre de Cent Ans (1337–1453) qu’il s’i­ni­tie à l’art du com­bat, à par­tir de 1342. La mort sans héri­tier du duc Jean III oppose son demi-frère, le comte de Mont­fort, à sa nièce, Jeanne de Pen­thièvre, épouse de Charles de Blois, lui-même neveu du roi de France Phi­lippe VI. Alors que bon nombre de hobe­reaux de la Bre­tagne occi­den­tale et méri­dio­nale rejoignent le camp des Mont­fort, alliés aux Anglais, Ber­trand s’en­gage réso­lu­ment dans le camp fran­çais et par­ti­cipe à deux reprises à la défense de Rennes. Il per­met notam­ment la levée du siège mené par le duc de Lancastre.

Épau­lé par une bande de 60 à 70 com­pa­gnons, il mène des années durant une véri­table gué­rilla « par bois et forêts » contre l’ad­ver­saire, en finan­çant par­fois ses obs­curs coups de main — dignes des rou­tiers de l’é­poque — en ven­dant les bijoux de sa mère. Sur­prise, ruse, rapi­di­té d’ac­tion lui per­mettent de s’emparer ain­si de la for­te­resse de Fou­ge­ray, en forêt de Paim­pont, en fai­sant habi­le­ment péné­trer dans l’en­ceinte ses hommes dégui­sés en bûche­rons. « Le dogue noir de Bro­cé­liande », déjà célèbre loca­le­ment, est adou­bé dans les années 1350, peut-être par Charles de Blois lui-même, qui l’in­ves­tit par ailleurs de la capi­tai­ne­rie royale de Pon­tor­son, en Normandie.

Dans le royaume de France, tan­dis que le roi Jean II le Bon est pri­son­nier des Anglais, le dau­phin Charles est confron­té à une crise mul­ti­forme. En réac­tion à l’hu­mi­liante défaite fran­çaise de Poi­tiers (1356), Paris s’est sou­le­vé sous la hou­lette du pré­vôt des mar­chands, Étienne Mar­cel. Dans les cam­pagnes fran­ci­liennes et picardes, les Jac­que­ries se mul­ti­plient. Enfin, les menées de Charles de Navarre dans la région bloquent le ravi­taille­ment de la capi­tale. Pré­ten­dant déçu à la cou­ronne de France, ce petit-fils de Louis X le Hutin tient notam­ment la place de Melun. du Gues­clin par­ti­cipe au siège de la cité en 1359, aux côtés du Dau­phin : c’est à cette occa­sion qu’il se fait remar­quer, lors de l’as­saut des murailles, pour sa bra­voure. Une intré­pi­di­té rela­ti­vi­sée dans les chro­niques par sa chute dans un tas de fumier, sis au pied des rem­parts. Un topos lit­té­raire visant sans doute à l’a­bais­se­ment ini­tial du héros, pour mieux sou­li­gner son ascen­sion ultérieure.

Chambellan du roi et soudard en Espagne

La signa­ture de l’hu­mi­liant trai­té de Bré­ti­gny, en 1360, met un terme momen­ta­né à l’af­fron­te­ment avec les Anglais qui font alors main basse sur près d’un tiers du royaume. Il faut pour­tant encore faire cam­pagne contre Charles de Navarre, jus­qu’à ce que les prises de Mantes, de Meu­lan et sur­tout la vic­toire de Coche­rel (1364) contra­rient les pré­ten­tions de celui que la mémoire popu­laire qua­li­fie­ra de « Mau­vais ». à la veille du sacre de Charles V, entre Évreux et Ver­non, les troupes royales y affrontent un adver­saire deux fois supé­rieur, conduit par Jean de Grailly, le fameux cap­tal de Buch. Si les ver­sions divergent sur le rôle exact du « diable Ber­trand » et de ses Bre­tons dans cette ren­contre, celui qui a déjà été nom­mé « cham­bel­lan du roi » pour s’être impo­sé dans le Vexin nor­mand, appa­raît de plus en plus comme le sou­tien vital, sur le ter­rain, d’une monar­chie affaiblie.

Il ren­contre moins de suc­cès dans les affaires de Bre­tagne. La même année en effet, son pro­tec­teur Charles de Blois est tué à la bataille d’Au­ray, et lui-même est fait pri­son­nier par John Chan­dos, son alter ego anglais, consi­dé­ré comme le plus grand stra­tège mili­taire de cette pre­mière phase de la Guerre de Cent Ans. Le trai­té de Gué­rande recon­naît Jean de Mont­fort duc de Bre­tagne. Mais déjà, Ber­trand s’est trou­vé un nou­veau pro­tec­teur en la per­sonne du gendre du pré­ten­dant, Louis d’An­jou, le frère du roi.

Consti­tuées après Bré­ti­gny et ali­men­tées par la fin des guerres navar­raise et bre­tonne, les com­pa­gnies de rou­tiers regroupent alors les pro­fes­sion­nels de la guerre mis au chô­mage, mais éga­le­ment tous ceux qu’at­tire une vie d’aventure et de vio­lence. S’il ne par­vient pas à les envoyer en Hon­grie com­battre les Turcs, Charles V offre un moment de répit aux régions mal­me­nées, pillées et ran­çon­nées, en les uti­li­sant de l’autre côté des Pyré­nées, dans la pénin­sule ibé­rique. du Gues­clin est char­gé de conduire ces hommes de guerre dés­œu­vrés hors du royaume, dans une Cas­tille en proie à une vio­lente guerre dynas­tique. Ber­trand s’ac­com­mode fort bien de cette tâche, sans doute parce qu’il y a du sou­dard chez le capi­taine le plus popu­laire du XIVe siècle. Il aide ain­si en 1366 Hen­ri de Tras­ta­mare à ren­ver­ser son frère Pierre 1er, dit le Cruel, dépeint comme un tyran san­gui­naire, por­té sur les ami­tiés juives et mau­resques. Cette sombre figure per­met­tra d’ailleurs à la papau­té de don­ner à cette expé­di­tion les allures d’une véri­table croi­sade, puisque des indul­gences seront pro­mises aux com­bat­tants. Mais lorsque Pierre 1er revient en 1367, aidé par les troupes anglaises du Prince noir, qui tient la Guyenne, une par­tie des rou­tiers de du Gues­clin changent de camp et l’emportent, aux côtés du Cruel, à la ter­rible bataille de la Naje­ra. Pri­son­nier des Anglais, libé­ré grâce au paie­ment anti­ci­pé de sa ran­çon par Charles V, Ber­trand ne tarde pas à retour­ner en Espagne aux côtés d’Hen­ri de Tras­ta­mare qui l’emporte cette fois à la bataille de Mon­tiel, en 1369, sui­vie de peu par l’exé­cu­tion pure et simple de Pierre 1er.

« Mieux vaut pays pillé que terre perdue »

Le non-res­pect, de part et d’autre, du trai­té de Bré­ti­gny, mais éga­le­ment le tour de vis fis­cal impo­sé par le Prince noir en Guyenne pour finan­cer ses opé­ra­tions dans la pénin­sule ibé­rique relancent la Guerre de Cent ans. Solen­nel­le­ment nom­mé Conné­table de France en 1370, en recon­nais­sance des ser­vices ren­dus, Ber­trand du Gues­clin par­ti­cipe acti­ve­ment à l’en­tre­prise de recon­quête des ter­ri­toires per­dus en 1360, notam­ment en Nor­man­die, Guyenne, Sain­tonge et Poi­tou. Après les défaites de la che­va­le­rie fran­çaise à Cré­cy et Poi­tiers, le roi a opté pour une nou­velle tac­tique : escar­mouches et sièges rem­placent désor­mais les batailles ran­gées, même quand l’en­ne­mi se lance dans les che­vau­chées, désas­treuses pour les popu­la­tions : « mieux vaut pays pillé que terre per­due ».

Cette guerre de har­cè­le­ment qui évite les batailles coû­teuses en hommes se révèle par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace. Mais lors­qu’il s’a­git, à la fin des années 1370, d’oc­cu­per la Bre­tagne, accu­sée de ver­ser de nou­veau dans l’al­liance anglaise, du Gues­clin, pris entre deux fidé­li­tés, est accu­sé de ne pas s’in­ves­tir suf­fi­sam­ment pour la cause royale. Peut-être dis­gra­cié, il reprend néan­moins du ser­vice contre les rou­tiers en Auvergne. Devant Châ­teau­neuf-de-Ran­don, dans le Gévau­dan, il est frap­pé par la mala­die qui l’emporte en juillet 1380, sans pour autant man­quer à sa mis­sion : on raconte que les clefs de la ville auraient été dépo­sées sur le lin­ceul du héros.

Inhu­mé, sur ordre du roi, à Saint-Denis, il est rejoint dans la nécro­pole royale par le sou­ve­rain qui ne lui sur­vit que quelques semaines. À cette date, les Anglais avaient lar­ge­ment été « bou­tés » hors de France, ne conser­vant que les ports de Calais, Cher­bourg, Brest, Bor­deaux et Bayonne. Neuf ans plus tard, sous Charles VI, sera orga­ni­sée une nou­velle céré­mo­nie pour célé­brer la mémoire de cette figure natio­nale d’un état en pleine construc­tion, et sa légende aura déjà pris une ampleur extra­or­di­naire, por­tée par les écrits du poète Cuve­lier ou encore d’Eus­tache Deschamps.

Le royaume avait eu besoin d’un héros, simple, bon­homme et quelque peu rou­blard, mais sur­tout d’une fidé­li­té sans faille. Il s’at­ta­che­ra moins de trente ans plus tard à une autre figure plus éloi­gnée encore des canons tra­di­tion­nels : une jeune Lor­raine, Jeanne d’Arc.

Emma Demees­ter

Bibliographie

  • Georges Minois, du Gues­clin, Fayard, 1993
  • Thier­ry Las­sa­ba­tère, du Gues­clin. Vie et fabrique d’un héros médié­val, Per­rin, 2015

Chronologie

  • Vers 1320 : Nais­sance en Bre­tagne de Ber­trand du Guesclin.
  • 1341–1364 : Guerre de suc­ces­sion de Bretagne.
  • 1359 : Siège de Melun.
  • 1360 : Trai­té de Bré­ti­gny, en faveur des Anglais.
  • 1364 : Vic­toire de Coche­rel contre les troupes de Charles de Navarre.
  • 1366–1369 : Cam­pagnes des Rou­tiers mis au ser­vice d’Hen­ri de Tras­ta­mare en Castille.
  • 1369 : Reprise de la Guerre de Cent ans, à l’i­ni­tia­tive de Charles V.
  • 1370 : du Gues­clin est fait Conné­table de France.
  • 1378 : Charles V fait occu­per la Bre­tagne, soup­çon­née d’al­liance avec les Anglais.
  • 1380 : Mort de du Guesclin.

Voir aussi

Ber­trand Du Gues­clin, har­di che­va­lier (Clo­tilde Jan­nin, Fabien Le Clech), paru aux édi­tions de La Nou­velle Librai­rie en col­lec­tion Jeu­nesse (avril 2021) et Du Gues­clin, tirage d’art. En vente sur boutique.institut-iliade.com