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Sortir de la tour sans porte

Intervention de Slobodan Despot, journaliste, éditeur et écrivain, au VIIe colloque "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020.

Sortir de la tour sans porte

Nous vivons l’époque des évidences oubliées. Répétons-nous donc. La nature, c’est tout ce qui, dans l’univers, n’est pas fait de main d’homme. Tout ce que homo faber, dans son obsession du contrôle total, ne contrôle, justement, pas. La nature autour et en face de nous est la limite de notre pouvoir sur la matière, sur le monde et sur notre propre destin.

Il n’y a pas d’art sans la contrainte et l’art appuyé sur des contraintes auto­dé­ter­mi­nées est une plai­san­te­rie. Autant vou­loir se sou­le­ver en se tirant soi-même par les che­veux. Le désir de mater la nature, de ne plus en tenir compte, est la rai­son pro­fonde du nau­frage de la moder­ni­té et de notre angoisse désor­mais consub­stan­tielle com­bat­tue à coups de psy­cho­tropes. Archi­tec­ture car­cé­rale, lit­té­ra­ture nom­bri­liste, pein­ture réduite à l’autothérapie. Tout n’est qu’enfermement et invo­lu­tion sitôt que ce dia­logue avec l’Autre immuable s’interrompt. Le pay­sage inté­rieur de l’homme res­té seul avec lui-même n’est pas beau. C’est une car­to­gra­phie de la folie.

La nature est une muraille impi­toyable, mais avec de pro­di­gieuses échap­pées. La conscience, l’esthétique, la science se sont déve­lop­pées dans cet échange que nous avons stu­pi­de­ment réduit à une lutte. Bien sûr, il a fal­lu conqué­rir notre place dans cet ordre impi­toyable entre l’amibe et les constel­la­tions. Mais il aurait fal­lu étendre l’éthique de ce com­bat à nous-mêmes. Savoir maî­tri­ser, comme nous l’avons fait de la matière, le déchaî­ne­ment de nos propres forces élé­men­taires, ce qu’on appe­lait jadis l’hybris.

Pour ne pas avoir su le faire, nous nous sommes mis à dou­bler la nature là où nous aurions pu nous ados­ser à elle comme nous l’avons tou­jours fait. La science nous a per­mis de retour­ner la lame de notre soif de conquête contre la branche même sur laquelle nous étions assis. Nous sommes deve­nus comi­que­ment redon­dants. Nous avons plan­té des pylônes à chaque endroit où un arbre eût fait l’affaire. Nous nous sommes embar­qués dans une riva­li­té avec un adver­saire invin­cible. L’«émancipation » de l’homme d’avec la nature, comme l’a mon­tré C. S. Lewis, abou­tit néces­sai­re­ment à la régres­sion de l’homme, son auto­ma­ti­sa­tion et sa robo­ti­sa­tion. Donc à la vic­toire totale de la nature. Lorsque nous aurons tout détruit, les lierres enva­hi­ront nos ruines de béton armé comme le gibier se royaume par­mi les immeubles déser­tés de Pri­piyat, la cité dor­toir de Tchernobyl.

Je contemple avec une atten­tion aiguë et émue les arrière-plans de la pein­ture fla­mande ou ita­lienne. Les arcades effon­drées enva­hies de ronces. Les vieux ponts incrus­tés dans la ver­dure comme s’ils en avaient tou­jours fait par­tie, comme des os dans la chair. Les vil­lages qui s’enchaînent dans les val­lées au fil de routes tor­tueuses se per­dant à l’infini. Les fumées hiver­nales dans les ciels gris de Brue­gel. Quelle que soit l’avant-scène — por­trait de cour, bataille, chasse, pro­ces­sion —, l’arrière-plan la rela­ti­vise en l’inscrivant dans les cycles sans fin qu’aucun hor­lo­ger humain ne peut inter­rompre. C’est infi­ni­ment hos­pi­ta­lier et infi­ni­ment rassurant.

Les abords de Rot­ter­dam avec leurs che­mins creu­sés d’ornières où passent des chars tirés par des bœufs gras : aujourd’hui raf­fi­ne­ries de pétrole ou sto­ckages à contai­ners. Les pâtu­rages de Vevey entre­mê­lés de vignes cas­ca­dant joyeu­se­ment vers le Lac : bre­telles d’autoroute et « rési­dences » cali­brées. L’arrivée à Constan­ti­nople : par quelles ban­lieues chao­tiques — iden­tiques dans leur lai­deur aux ban­lieues de Pékin et de Nai­ro­bi — ne faut-il pas pas­ser ? Me revient sou­vent, en revoyant les pay­sages euro­péens de la pein­ture — jusqu’au XIXe — l’image d’un doux visage à la der­nière seconde pré­cé­dant le jet de vitriol ou l’accident de voi­ture qui le défi­gu­re­ra à jamais.

Il n’y a pas évo­lu­tion, il y a embal­le­ment, har­cè­le­ment et viol. Par notre nature, nous sommes syn­chrones, rési­lients et adap­tables. Nous pre­nons très vite l’acquis pour l’inné. Nous croyons qu’il en a tou­jours été ain­si, que vou­lez-vous, chaque époque a eu ses inno­va­tions. Mais l’art des siècles ne trompe pas. Il reste un témoin du crime. Témoin de plus en plus gênant.

La nature est un refuge et un recours. Non pas pour les Tes­son ou les Una­bom­ber, mais pour nos claus­tro­pho­bies sociales. Il ne s’agit même pas du « recours aux forêts », il s’agit d’une simple idée d’évasion pos­sible. L’idée qu’ici, les ondes ne passent pas. Que de là, on peut encore contem­pler la voûte étoi­lée sans pol­lu­tion lumi­neuse. Que là-bas, le silence est tel qu’on y entend notre propre pouls.

C’est pour­quoi M. Elon Musk expé­die des guir­landes de satel­lites dans le ciel pour « cou­vrir » la Terre entière de réseaux inter­net, jusqu’aux deux pôles. C’est pour­quoi il n’est plus un recoin de forêt sans vrom­bis­se­ment d’avion ou de loin­taine débrous­sailleuse. Il n’y aurait plus que cin­quante lieux de silence abso­lu sur toute la pla­nète. C’est le nombre des briques qui manquent pour que notre auto-enfer­me­ment soit par­ache­vé. Le maçon stu­pide a éle­vé sa tour autour de lui sans pré­voir de porte.

Le bon­heur d’une civi­li­sa­tion pour­rait se situer au point d’équilibre de sa rela­tion avec l’environnement. La France à son apo­gée était une alter­nance idéale entre archi­tec­ture, génie civil et ver­dure. Encore l’utopie futu­riste de Ledoux aux salines royales d’Arc-et-Senans : géo­mé­trie, mais taillée dans la pierre. Ratio­na­li­sa­tion du tra­vail et de l’habitat, mais avec un jar­din à bonne taille pour chaque ménage. On voit en de tels lieux — comme à visi­ter les pre­mières cen­trales élec­triques, augustes comme des églises — que cela eût pu bien tour­ner, nous avons pris quelque part la mau­vaise bifurcation.

Les monas­tères, de quelque obé­dience qu’ils soient, cherchent tous leur écrin de nature dans le res­pect des éner­gies tel­lu­riques. Ceux qui les habitent savent que la tête est le siège des tour­ments et le cœur celui de l’apaisement. La civi­li­sa­tion indus­trielle — à de pré­cieuses excep­tions près — est un pro­duit pur et sec de l’intellect que le cœur rejette et que l’âme ne visite pas. Il faut pour la rendre vivable l’attendrir par un immense effort de créa­tion : l’intégrer au cycle éter­nel de la nature comme dans les arrière-plans du Quat­tro­cen­to. Faire pous­ser des lierres dans cha­cun de ses interstices.

Slo­bo­dan Despot