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Pour une écologie enracinée : localisme et mise en valeur des terroirs (2/2)

Intervention de Hervé Juvin, essayiste français, député européen, au VIIe colloque "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020.

Pour une écologie enracinée : localisme et mise en valeur des terroirs (2/2)

La supercherie du globalisme n’épargne pas l’écologie. Et pourtant ! La science des systèmes vivants complexes enseigne que tout au sein d’un écosystème est déterminé par le climat, le sol, le relief, les saisons, aussi bien que par les activités et les cultures humaines qui sont l’expression globale de l’adaptation des hommes à leur environnement – faut-il dire ; devraient-être ? Une autre manière de dire que tout renvoie au local, au terroir, et à cette association d’un espace et de son occupation humaine durable qui fait un territoire. Une autre manière de dénoncer la fausse évidence ; « le changement climatique ne s’arrête pas aux frontières » – bien sûr, mais les réponses pertinentes au changement climatique sont locales et nationales, elles sont politiques, elles mettent en jeu l’autorité de l’État, le destin des Nations, et toute réponse globale suppose un gouvernement mondial dont chacun voit aujourd’hui la vraisemblance – à moins qu’elle ne serve les ambitions d’organisations privées qui se disent au-dessus des Nations pour mieux les soumettre…

Au fond du globalisme, l’affirmation que tout est commuable et commensurable est la plus anti-écologiste qui soit, et des écologistes ne peuvent y souscrire qu’au prix d’une escroquerie manifeste. La déterritorialisation est le projet anti-humaniste par excellence, puisqu’elle dénie à l’homme le lien au sol qu’organise sa culture, elle est le nouveau projet de l’esclavage migratoire et de l’expulsion des indigènes, le rêve du marché total devenu réalité – sauf que le réel s’en mêle…

Science des systèmes vivants complexes, l’écologie est une science du réel et un savoir des séparations. Donc des limites. Donc des frontières. Un écosystème entièrement fermé au monde extérieur a peu de chances de survivre ; un écosystème totalement ouvert aux espèces dites « invasives », comme la pyrale du buis, l’écrevisse américaine et le nématode du pin, lui aussi dépérit et meurt. Un certain degré de séparation vis-à-vis de l’extérieur est la condition de survie de tout écosystème, de la même manière qu’une densité trop forte d’individus de la même espèce provoque immanquablement violence, conflit, et régulation de la population. Pour le dire autrement ; toutes les formes de la vie sont liées dans un écosystème défini. Toutes sont associées, toutes coopèrent, d’une manière ou d’une autre. La condition de leurs interactions positives, de leur pérenne adaptation les unes aux autres, est la frontière – le degré de séparation qui maintient le degré optimal de diversité à l’intérieur, qui laisse à l’extérieur les éléments agressifs ou invasifs qui détruiraient les équilibres établis.

L’écologie humaine considère les sociétés humaines comme des écosystèmes partie intégrante de toutes les formes de vie, dont les cultures sont les médiations entre la forme d’existence humaine et les formes d’existence végétales, animales ou minérales, voire astrales ( voir Philippe Descola). Elle conclut de l’anthropocène que l’homme ne vit plus dans un milieu qui lui est donné, il est lui-même son milieu ; le monde des hommes devient la nature du monde. Plutôt que la démesure de la croissance infinie, nous y voyons un motif de respect et un appel aux limites. Plutôt qu’à la mobilité infinie, nous y voyons un rappel au local, au proche, au durable, au terroir. L’une des merveilles de la vie humaine et des cultures qu’ont développées au fil des siècles les sociétés humaines, est leur adaptation au milieu à laquelle symbolisme, animisme, mythes et légendes ont prêté leurs outils. Plus que cela ; de ce qui nous semble d’effroyables contraintes, les hivers glacés des Esquimaux ou les sables brûlants des déserts et des steppes, les cultures ont fait des ressources symboliques et un capital de différenciation d’une extraordinaire richesse et d’une portée inouïe. Confrontée à des conditions parfois extrêmes, chaque société humaine durable a réalisé l’une des expressions de la civilisation humaine ; l’igloo en est une, comme la tente bédouine, ou le gratte-ciel. Adaptation darwinienne par la survie des seuls plus aptes, plus rapides à comprendre la règle du jeu, sans doute. Mais bien plus, la constitution d’un capital de représentations, de manières de faire et de techniques, persuadant chacun qu’il vit la meilleure des conditions humaines possibles, que son existence individuelle est un maillon dans la chaîne des formes de la vie, humaines et non humaines, et que les efforts, pour nous inouïs, de survie dans un milieu hostile, participent d’un ordre immuable des choses.

Faut-il l’écrire au passé ? Avec l’intelligence du terrain et du terroir, nous avons abandonné notre autonomie. En nous libérant de notre milieu, la technique nous a rendus dépendants de ses artifices. Comme l’a écrit Michel Serres, « le connectif a tué le collectif », et « l’agriculture de précision » prétend remplacer le savoir intime du terroir par le parachutage numérique des données. Combien sont-ils, des nomades forcés des métropoles, à ressentir avec effroi une dépendance qui donne à Paris moins de six jours d’autonomie alimentaire ? Tous, sédentaires comme les Bambaras du Mali, les Muria du Chattisgahr, les Iks du Nord Ouganda, ou nomades comme les Touaregs ou les peuples pasteurs, savaient tirer leur subsistance de leur milieu de vie, et tous, à quelques exceptions près comme le sel ou l’or, étaient autonomes. Quelle différence avec le résident moderne de ces métropoles qui brillent encore, ou de ces campagnes qui rêvent de leur ressembler, un résident qui est fait nomade, et pas seulement parce qu’il est prêt à aller là où une offre d’emploi ou un meilleur salaire l’appellent ; nomade parce qu’il consomme des produits venus du monde entier, nomade parce qu’il se pense libre de toute dépendance à l’égard d’un climat, d’un terroir comme d’une Nation ou d’une religion ; nomade enfin parce que la représentation du monde qui l’accompagne en permanence sur les écrans du numérique le met en apesanteur, le délivre du poids du réel, comme l’air conditionné le dispense de savoir le temps qu’il fait.

Artificialisation, sans doute. Mais plus et mieux ; sortie, au moins illusoire, de toute relation avec ce qui ne serait pas choisi et mieux, acheté. L’économie, et son ressort qui est la concurrence, ont pris les clés de l’être ensemble et les gardent ; seule, la poursuite de leur intérêt individuel tient ensemble des individus désaccordés qui ne demandent rien d’autre à la société que la garantie de leurs droits. Et elle donne son modèle au réel ; hommes, relations, valeurs, doivent se plier au modèle du marché, avoir un prix et s’échanger librement à ce prix. Voilà ce qui renouvelle en ce début de siècle qui n’en attendait pas tant l’esclavage et le sous-prolétariat des « petits boulots ». Voilà qui s’accorde mal avec les singularités du local, avec l’accumulation d’histoires et de savoirs qui font les cultures, avec l’intangible et l’incommensurable qui fondent les sociétés de l’histoire ! Voilà qui impose des modes de conformité, d’uniformisation et d’indifférenciation à l’inverse de ces particularités qui font la valeur des territoires, de leurs marques, de leurs produits et de leur mode de vie, qui créent l’appartenance, le commun, et le « nous » ! L’émerveillement a disparu avec le sacré d’un monde de l’homme où rien ne peut arriver qui ne soit conforme, positif, convenu. La nature comme surprise, comme surabondance, comme gratuité, est radicalement exclue d’un univers où tout est sous contrôle – les évènements récents illustrent le succès de la tentative !

Le localisme n’est pas la recette magique qui ramènera les usines et les emplois vers des régions françaises qui n’aiment pas l’industrie et qui ont découragé le travail. Le localisme n’est davantage le résultat attendu d’une énième réforme administrative qui, sous prétexte de décentralisation, et comme à l’habitude, rajouterait des bureaux aux bureaux et des agences aux agences, avec le succès que les « agences régionales de santé » (ARS) ou les « interco » connaissent ! Le localisme reconnait que le marché détruit les singularités qui seules font la valeur des choses ; qu’on nous rende des choses uniques ! Le localisme intègre cette évidence contrariée ; ce qui compte pour moi est d’abord ce qui se passe près de moi, et que m’importe le torrent de représentation qui me fait témoin de faits, d’accidents et d’évènements qui en aucune manière ne me concernent autrement que par l’émotion qu’ils suscitent, et le spectacle qu’ils offrent ? Le localisme est la voie vers une civilisation qui relie ce qui a été séparé et recrée l’unité des hommes et des autres formes de la vie. La voie vers la renaissance de cette diversité humaine qui est notre seule garantie de survie. La voie qui redonne sens au travail pour ceux qui servent le marché de proximité, qui connaissent leurs clients et que leurs clients connaissent, et qui sont rémunérés aussi par le sentiment de leur utilité et par la reconnaissance de leur milieu. Bien sûr, ceux qui sont de quelque part vont favoriser les produits de leur territoire, conscients qu’ils sont des externalités de leur consommation ; acheter au producteur local, c’est voter pour que l’école reste ouverte, et le dernier café sur la place. Bien sûr, la quête d’autonomie locale obéit à un impératif évident de sécurité politique ; des territoires autonomes pour leur alimentation, leur énergie, leurs services vitaux, seront moins sensibles aux agressions extérieures, plus résilients aux crises (comme Mao-Tsé-Toung l’avait bien compris). Bien sûr encore, la voie d’une transition écologique qui ne soit pas subvention aux multinationales est locale ; les usines qui serviront un marché des clients à proximité respecteront des règles environnementales que l’usine située à cinq mille kilomètres de son marché peut négliger sans risques ! et la fameuse « transition écologique » ne viendra pas des milliards de Bruxelles, mais de l’exigence des riverains à l’égard des entreprises implantées sur leur territoire !

L’essentiel est pourtant ailleurs. Il est dans ce déplacement des indicateurs, des évaluations et des priorités sans lequel la croissance ne changera pas de contenu et le calcul financier continuera à dominer les relations entre les hommes et les autres formes de la vie, pareillement réduits à l’état de ressources – capital humain, capital naturel, capital social, et autres captures du totalitarisme financier. Le localisme parle aux arbres, adore les sources, et respecte toutes les formes de la vie parce qu’il s’y sait intimement lié. Le localisme sait que le territoire est tout ce que partagent ceux qui ne partagent plus rien – la base pour tout reconstruire. Le localisme dit « nous », il dit « chez nous », et il sait qu’être de quelque part est plus difficile que d’être de son temps (Jakez Helias). Le localisme sait que les biens communs, de la sécurité publique au paysage, sont le premier patrimoine des Français ; et il sait que le sentiment national, tel qu’il se décline en patriotisme local, est la plus forte motivation qui soit. À sa manière, le localisme réinvente le sacré, sait qu’il est des choses qui n’ont de prix sur aucun marché du monde, et que la terre, l’air, l’eau, la vie, ne sont pas des produits en vente sur le marché.

Ce en quoi le localisme fait signe vers le nouveau pacte qui suivra l’accord conclu entre la liberté et l’abondance, à l’aube de la révolution industrielle, le nouveau pacte qui unira limites et libertés, sécurités et liberté, et, par-dessus tout, qui ouvrira la possibilité d’une nouvelle alliance entre toutes les formes de la vie.

Hervé Juvin