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La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit. Introduction

Introduction de Philippe Conrad, historien, président de l'Institut Iliade, lors du colloque "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020.

La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit. Introduction

Quand il nous conviait, dans l’un de ces ultimes messages, à rechercher l’excellence et la beauté, Dominique Venner n’omettait pas de nous rappeler que nous devions considérer la nature comme un socle sur lequel il convenait d’appuyer notre réaction face à la crise anthropologique et culturelle à laquelle nous sommes confrontés depuis plusieurs décennies et dont nous mesurons aujourd’hui l’ampleur des développements mortifères dont elle s’est révélée porteuse.

Toute réflexion sur le monde tel qu’il est deve­nu ne peut en effet faire l’économie de cette dimen­sion, au moment où l’irruption des ques­tion­ne­ments liés aux pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques s’impose dans les opi­nions publiques et les dis­cours poli­tiques. Encore faut il savoir ce dont on parle. Ce qui n’était ini­tia­le­ment que l’expression d’une nos­tal­gie, d’une aspi­ra­tion au « retour à la terre » s’est en effet mué en pro­phé­tie apo­ca­lyp­tique por­teuse d’une vision alter­na­tive du monde remet­tant en cause le pro­grès tech­nique et indus­triel, mais aus­si l’héritage social et cultu­rel sur lequel se sont bâties, au fil des siècles, les diverses com­mu­nau­tés humaines.

Dans les pays les plus déve­lop­pés, l’aspiration gran­dis­sante du plus grand nombre à béné­fi­cier d’un envi­ron­ne­ment natu­rel pré­ser­vé des pol­lu­tions et per­met­tant aux hommes de gar­der un contact avec la nature et d’échapper à l’univers des méga­poles mon­dia­li­sées témoigne de l’é­mer­gence pro­gres­sive d’une nou­velle vue du monde, en rup­ture avec les illu­sions pro­gres­sistes por­tées par l’hégémonie de la tech­nique et par l’optimisme né de l’accroissement conti­nu des richesses maté­rielles.

L’identification des menaces pesant sur la pla­nète au tra­vers de la réduc­tion des res­sources dis­po­nibles, du réchauf­fe­ment affir­mé du cli­mat ou de l’explosion démo­gra­phique enga­gée au cours des deux der­niers siècles a éga­le­ment contri­bué à la mobi­li­sa­tion des opi­nions et des États face à des défis qui demeurent dif­fi­ciles à éva­luer. Le nou­vel état du monde qui se des­sine ain­si com­mande une réflexion urgente quant à l’avenir qui nous attend, une réflexion qui doit aller bien au delà des peurs agi­tées par cer­tains ou des rêves por­tés naguère, au cours des années soixante et soixante-dix du siècle der­nier, par des « com­mu­nau­tés » en rup­ture avec la socié­té telle qu’elle exis­tait au moment où la pré­ser­va­tion du Lar­zac fédé­rait tous les adver­saires du monde dit « bour­geois » deve­nus orphe­lins d’un modèle sovié­tique entré en coma avan­cé.

L’écologie telle qu’elle appa­raît aujourd’hui, celle des « Verts » et des dif­fé­rentes sen­si­bi­li­tés qui pré­tendent la repré­sen­ter, va en effet bien au delà de ce moment fon­da­teur dans la mesure où elle a récu­pé­ré une série de « causes » diverses allant du fémi­nisme à la dénon­cia­tion de l’homophobie en pas­sant par l’exaltation de toutes les mino­ri­tés vic­times du « mâle blanc hété­ro­sexuel », sur fond d’appel à la repen­tance pour un pas­sé colo­nial qui n’aurait été qu’une étape dans la des­truc­tion de la pla­nète par le capi­ta­lisme euro­péen, res­pon­sable de tous les maux infli­gés aux peuples domi­nés. Les pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques — dont beau­coup sont par­fai­te­ment légi­times — ne peuvent évi­dem­ment se résu­mer à ce fatras idéo­lo­gique fon­dé sur les bons sen­ti­ments mais elles n’en ont pas moins four­ni un nou­veau cadre aux aspi­ra­tions anar­cho-liber­taires des orphe­lins du gau­chisme révo­lu­tion­naire post soixante-hui­tard, ce qui nous impose d’opérer le tri néces­saire pour nous per­mettre de pen­ser jus­te­ment la ques­tion.

Il convient tout d’abord de rap­pe­ler que le sou­ci de la nature et de sa pré­ser­va­tion s’est d’abord ins­crit dans une lec­ture conser­va­trice de la socié­té. C’est l’individu ration­nel né de la moder­ni­té euro­péenne qui a entre­pris, comme le lui sug­gé­rait Des­cartes de sou­mettre le monde à sa volon­té en usant de son intel­li­gence et des pou­voirs qu’elle était en mesure de lui confé­rer. La Révo­lu­tion des Lumières et les fan­tas­tiques pro­grès tech­niques qu’elle a engen­drés, pro­lon­gés au XIXe siècle par confiance pla­cée dans les res­sources de la science ont pro­fon­dé­ment trans­for­mé la face du monde au point que la fata­li­té du Pro­grès ne pou­vait être mise en doute.

La révo­lu­tion démo­gra­phique, celles de l’agriculture, de l’énergie, des tech­niques indus­trielles ou des trans­ports ont, en quelques géné­ra­tions, façon­né un monde com­plè­te­ment nou­veau, por­teur des « len­de­mains enchan­tés » qui seront chers, au siècle sui­vant, à la pro­pa­gande com­mu­niste. Tou­te­fois, dès ce moment, le triomphe de la moder­ni­té tech­nique fut remis en cause par cer­tains. Après que Rous­seau a culti­vé dès le XVIIIe siècle une nou­velle sen­si­bi­li­té à la nature, ses suc­ces­seurs roman­tiques vont s’attacher à ses beau­tés et renouer avec elle le lien cos­mique per­çu jadis au som­met des mon­tagnes ou dans l’ombre des forêts. Contre la ville et la lai­deur de ses ban­lieues indus­trielles, toute une jeu­nesse euro­péenne va renouer avec les grands espaces, le goût du grand air et les pay­sages demeu­rés sau­vages, des « oiseaux migra­teurs » alle­mands à tous ceux qui se recon­naî­tront dans les diverses formes du scou­tisme. Naguère encore per­çue comme hos­tile et aban­don­née à des pay­san­ne­ries tra­di­tion­nelles appe­lées à être empor­tées par la moder­ni­té triom­phante, la nature rede­vient alors l’espace pri­vi­lé­gié où les peintres de Bar­bi­zon et les impres­sion­nistes découvrent des beau­tés jusque là négli­gées et où Gio­no par­ti­ra bien­tôt en quête des Vraies richesses, avant que Mau­rice Gene­voix n’immortalise la forêt solo­gnote. Tout cela ne suf­fi­sait pas à remettre en cause la “marche irré­sis­tible vers le Pro­grès” à laquelle adhé­raient les popu­la­tions cou­pées de leurs anciennes attaches rurales et pro­gres­si­ve­ment urba­ni­sées en des ban­lieues imper­son­nelles dont l’architecture devait contri­buer à ‘édi­fi­ca­tion d’un « homme nou­veau » défi­ni­ti­ve­ment cou­pé de ses racines pour deve­nir, dans la grande ville cos­mo­po­lite, un « citoyen du monde » débar­ras­sé de ses iden­ti­tés tra­di­tion­nelles et pro­mis à l’horizon d’une socié­té de consom­ma­tion tou­jours plus enva­his­sante, le tout per­çu comme une man­ci­pa­tion libé­ra­trice.

Rom­pant avec le pro­gres­sisme tel qu’il s’était affir­mé au XIXe et au pre­mier XXe siècle, ce sont les gau­chistes soixante-hui­tards, éle­vés dans une socié­té en crois­sance rapide et bien éloi­gnés désor­mais de la condi­tion ouvrière, qui vont enga­ger une cri­tique radi­cale des condi­tions qui vont pré­va­lu jusque là, au fil des déve­lop­pe­ments de l’ère indus­trielle. La mise en cause de l’agriculture pro­duc­ti­viste, celle d’un amé­na­ge­ment du ter­ri­toire peu res­pec­tueux des espaces natu­rels, la dénon­cia­tion des pol­lu­tions indus­trielles ou de la mal­bouffe, le rejet de l’énergie nucléaire, autant de choix qui rompent clai­re­ment avec l’optimisme quant à l’avenir qui avait accom­pa­gné les pro­grès de la gauche poli­tique au cours des décen­nies pré­cé­dentes. Por­tée dans une large mesure par les sou­bre­sauts de 1968, le grand retour­ne­ment qui s’opère alors ne se limite pas aux diverses cha­pelles gau­chistes et de nom­breux mili­tants des marges droi­tières cri­tiques du sys­tème sont eux-mêmes sen­sibles aux nou­velles ques­tions qui se posent alors. Rien de sur­pre­nant à cela chez ceux qui demeurent atta­chés à leurs racines — qu’elles soient régio­nales, natio­nales ou euro­péennes — ou qui ont mesu­ré depuis long­temps les envers d’un pro­grès tech­nique qui peut être, certes, por­teur de confort maté­riel mais, tout autant, de nou­velles alié­na­tions.

Atta­chés à la pré­ser­va­tion des iden­ti­tés des peuples euro­péens mena­cées par la cré­ti­ni­sa­tion de masse pro­duite par la socié­té média­tique et par l’invasion des popu­la­tions allo­gènes, décré­tée iné­luc­table par l’idéologie domi­nante, ces mili­tants natio­na­listes ou régio­na­listes rejettent alors tout autant le mes­sia­nisme révo­lu­tion­naire de la construc­tion de « l’homme nou­veau » rêvé à l’époque glo­rieuse de l’Union sovié­tique que l’homo œco­no­mi­cus de la socié­té libé­rale et mar­chande, dro­gué à la crois­sance et réduit à son sta­tut de consom­ma­teur que les médias domi­nants se chargent de main­te­nir dans le droit che­min. Pour nombre de rebelles d’alors – et Domi­nique Ven­ner sera de ceux-là – le « recours aux forêts » théo­ri­sé par Ernst Jün­ger et qui four­ni­ra son titre, dans les années 1990, à l’excellente revue ani­mée par Laurent Ozon, appa­raît comme une solu­tion de sur­vie dans un monde où semblent triom­pher la bêtise et la lai­deur. Des pen­sées, des études et des par­cours per­son­nels dis­per­sés à l’époque mais qui pré­parent la suite pour que nous soyons en mesure aujourd’hui d’apporter nos propres réponses aux défis du moment.

Réaf­fir­mer notre lien avec la nature, ce n’est pas som­brer dans les incan­ta­tions déri­soires d’une Gre­ta Thun­berg et de ses admi­ra­teurs, c’est avoir le cou­rage de poser les ques­tions déran­geantes à pro­pos du modèle de crois­sance qui com­mande les éco­no­mies d’aujourd’hui, c’est sou­le­ver celle d’une démo­gra­phie dont on voit bien qu’elle est explo­sive et qu’elle met en cause les capa­ci­tés de la pla­nète, c’est ima­gi­ner la fin d’une mon­dia­li­sa­tion dévas­ta­trice et la mise en œuvre d’une relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés, c’est s’interroger aus­si sur le droit des peuples à affir­mer et à pré­ser­ver leurs iden­ti­tés res­pec­tives dans un monde que cer­tains voient comme celui d’un citoyen nomade igno­rant les fron­tières et ayant voca­tion à s’installer où bon lui semble. Il en va clai­re­ment de la sur­vie d e notre Europe, pro­mise par cer­tains à un des­tin d’espace mul­ti­cul­tu­rel où serait ban­nie toute réfé­rence à une ori­gine et un pas­sé com­muns, toute affir­ma­tion iden­ti­taire sus­cep­tible de frois­ser les mino­ri­tés venues d’ailleurs. Née dans la longue durée d’une sub­tile alchi­mie du sang et du sol notre Europe s’enracine dans un espace géo­gra­phique don­né qui a per­mis l’émergence d’un cadre civi­li­sa­tion­nel à nul autre pareil et qu’il il est par­fai­te­ment légi­time de vou­loir pré­ser­ver.

C’est dans cet esprit que nous avons conçu ce col­loque dans lequel alter­ne­ront confé­rences, tables rondes et vidéos. Rémi Sou­lié nous dira ce que fut le regard des anciens Grecs sur le monde de la nature. Fran­çois Bous­quet et Michel Maf­fe­so­li échan­ge­ront à pro­pos de l’homme sans racines et de la décons­truc­tion de l’ordre natu­rel ; ils ana­ly­se­ront en par­ti­cu­lier les res­sorts de l’universalisme et du trans­hu­ma­nisme contem­po­rains. Hen­ri Leva­vas­seur fera le point sur ce que nous apprend aujourd’hui la géné­tique à pro­pos de l’identité euro­péenne. Jean-Phi­lippe Anto­ni nous révè­le­ra com­ment nos ancêtres ont façon­né nos pay­sages fami­liers. Cet après- midi, Camille et Alix, audi­trices de l’Iliade, évo­que­ront les liens qu’a entre­te­nus avec la nature le génie artis­tique propre à l’Europe. Slo­bo­dan Des­pot por­te­ra un regard lit­té­raire sur le monde sau­vage et Anne-Laure Blanc expo­se­ra en quoi l’alpinisme est une école de vie. Fabien Niez­go­da, Her­vé Juvin et Julien Lan­gel­la s’interrogeront pour leur part sur les pers­pec­tives ouvertes par le loca­lisme, invo­qué aujourd’hui par ceux qui remettent en cause la mon­dia­li­sa­tion sau­vage mise en place par l’ordre libé­ral et mar­chand. Alain de Benoist se pen­che­ra sur les « devoirs qui sont les nôtres vis à vis du monde ani­mal. Lio­nel Ron­douin nous par­le­ra de la chasse et du recours aux forêts tels que les conce­vait Domi­nique Ven­ner. Enfin, Jean-Yves le Gal­lou conclu­ra cette jour­née en se fai­sant l’avocat d’une éco­lo­gie enra­ci­née face à l’écologie hors sol dépo­si­taire de toutes les décons­truc­tions enga­gées au cours des der­nières décen­nies.

Au delà de ces diverses approches, c’est à une réflexion glo­bale que nous avons vou­lu convier les audi­teurs de ce col­loque. Il doit invi­ter à un retour sur nous-mêmes, à une écoute renou­ve­lée du monde qui nous entoure, condi­tion néces­saire au réta­blis­se­ment du lien cos­mique qui est par­tie pre­nante de notre iden­ti­té et de notre rela­tion à la nature et à notre pas­sé. Au delà des mesures tech­niques et poli­tiques qu’il convien­dra de prendre pour rele­ver les défis du moment c’’est, plus pro­fon­dé­ment, l’éveil de la « nou­velle aurore » chère à Mar­tin Hei­deg­ger qu’il nous faut aujourd’hui pré­pa­rer. Soyons pour cela à l’écoute du mes­sage que nous adres­sait il y a bien­tôt neuf siècles Sainte Hil­de­garde de Bin­gen : « Pour l’homme qui par­tage la vie cos­mique, le monde cesse d’être un objet de convoi­tise et devient un héri­tage… »

Phi­lippe Conrad