Européennes 2019 : le choix d’être « Européen d’abord » !

Européennes 2019 : le choix d’être « Européen d’abord » !

Européennes 2019 : le choix d’être « Européen d’abord » !

Emmanuel Macron a raison. Derrière la compétition électorale entre « populistes » et « progressistes », ce sont bien deux visions du monde, deux façons d’être au monde, et à l’Europe, qui s’affrontent : celle des Somewhere et des Anywhere (David Goodhart). Rapport au lieu, au territoire, mais également au temps, à l’espace.

Quand les troupes du pré­sident de la Répu­blique prêchent une « Renais­sance » qui ne serait que l’accélération de la dis­pa­ri­tion de l’Europe par dilu­tion dans le mag­ma mon­dia­liste, le camp iden­ti­taire doit faire sienne la devise de Laurent le Magni­fique : « Le temps revient ». Le temps de retrou­ver la fier­té de ce que nous sommes, de renouer avec notre génie propre et avec notre des­tin, d’affirmer enfin ce qui nous (re)lie, Euro­péens, et ce qui nous dis­tingue des Autres. C’est l’enjeu de ce pro­chain scru­tin mais aus­si, au-delà, des com­bats à mener par les géné­ra­tions à venir dans tous les autres domaines. C’est dire, dans ce contexte et cette pers­pec­tive, l’importance de se doter des car­touches « intel­lec­tuelles et morales » néces­saires — et donc l’intérêt du mani­feste que publie Jean-Yves Le Gal­lou chez Via Roma­na : Euro­péen d’abord, Essai sur la pré­fé­rence de civi­li­sa­tion.

Refuser d’être « Grand Remplacé »

Enarque, ancien dépu­té euro­péen, pré­sident de la fon­da­tion Pole­mia et cofon­da­teur de l’Institut Iliade, Jean-Yves Le Gal­lou est connu notam­ment pour avoir éla­bo­ré le concept de « pré­fé­rence natio­nale », qui fut le cœur nucléaire idéo­lo­gique du Front natio­nal des années 1980 et 1990, avant l’aseptisation vou­lue par sa pré­si­dente actuelle (jusqu’à ce que ses alliés euro­péens, pré­ci­sé­ment, lui démontrent que seule une ligne radi­cale per­met de gagner des élec­tions puis sur­tout d’exercer uti­le­ment le pou­voir). Le bas­cu­le­ment du concept de pré­fé­rence natio­nale à celui de « pré­fé­rence de civi­li­sa­tion » est une réponse réa­liste à une évo­lu­tion mor­ti­fère : la révo­lu­tion anthro­po­lo­gique qui, par méca­nique rem­pla­ciste, a vu la France se trans­for­mer en « archi­pel » de com­mu­nau­tés (Jérôme Four­quet) et les Fran­çais se sen­tir davan­tage chez eux à Prague qu’à Mantes-la-Jolie. Si « tout le monde il est fran­çais », qu’est-ce encore qu’être Fran­çais ?

C’est être, pour Jean-Yves Le Gal­lou, dans la lignée de Domi­nique Ven­ner, « des Euro­péens de langue fran­çaise ». Unis par une mémoire com­mune, conscients de la richesse d’une civi­li­sa­tion à pré­ser­ver, mais aus­si d’une aven­ture à conti­nuer. Pour para­phra­ser Renan, c’est « avoir des gloires com­munes dans le pas­sé, une volon­té com­mune dans le pré­sent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vou­loir en faire encore ». Car s’il ne se pré­sente pas comme tel, l’ouvrage consti­tue le bré­viaire d’un « patrio­tisme euro­péen » conçu comme riposte au risque de Grand Effa­ce­ment de nos peuples, à l’épuisement de leurs volon­tés – dont la pre­mière de toute, celle de vivre et se sur­vivre dans l’histoire. Les esprits les plus lucides seraient ten­tés, après Paul Valé­ry, d’acter la mort de notre civi­li­sa­tion. Jean-Yves Le Gal­lou s’y refuse et pro­pose bien au contraire de « réaf­fir­mer le droit des peuples euro­péens à l’identité et à la conti­nui­té his­to­rique ».

Renouer le fil de notre identité commune

« Les peuples euro­péens ont une mémoire com­mune, relève Jean-Yves Le Gal­lou. Par-delà les dif­fé­rences de leur géo­gra­phie et de leur his­toire, ils par­tagent un même récit civi­li­sa­tion­nel : ils sont les héri­tiers de la Grèce, de Rome, de la Chré­tien­té et de la Renais­sance. » En une ving­taine de cha­pitres courts mais soli­de­ment étayés, dans le style direct et per­cu­tant qu’il affec­tionne, l’auteur livre en pre­mier lieu une ana­lyse de « la crise de conscience euro­péenne », ouverte par la sui­ci­daire orda­lie de 1914 et accé­lé­rée au cours du XXe siècle par les ravages d’idéologies internes (la décons­truc­tion et la culpa­bi­li­sa­tion prin­ci­pa­le­ment) et, dans un pre­mier temps tout du moins, externes (l’américanisation du monde ou l’avènement d’une « civi­li­sa­tion du vide », l’islamisation et la ten­ta­tion de la grande « sou­mis­sion » dont les res­sorts sont éga­le­ment très bien décrits par Houel­le­becq dans son roman épo­nyme).

Le constat dres­sé, res­tent les solu­tions. La pre­mière que pré­co­nise Jean-Yves Le Gal­lou est d’opérer un retour aux sources, de retrou­ver la fier­té d’être nous-mêmes — « Sinn Féin » comme le pro­clament nos cama­rades gaé­liques irlan­dais. Ce néces­saire « retour de la civi­li­sa­tion euro­péenne » exige d’assumer et trans­mettre notre héri­tage, les traits dis­tinc­tifs de notre iden­ti­té. Il s’agit ain­si de rap­pe­ler que l’Europe, loin de se confondre avec les ins­ti­tu­tions bureau­cra­tiques et mar­chandes du moment, est « la civi­li­sa­tion des liber­tés » (dont la liber­té de pen­ser, « mar­queur de l’Occident ») et de « l’incarnation » (contre « la grande impos­ture de l’art contem­po­rain » et la fureur ico­no­claste des maho­mé­tans), « la civi­li­sa­tion qui voit du divin dans la nature » (sup­po­sant de retrou­ver l’équilibre entre Orphée et Pro­mé­thée) et celle « qui res­pecte les femmes » (la situa­tion des femmes reflé­tant tou­jours une « struc­ture de civi­li­sa­tion »), la civi­li­sa­tion enfin des grandes décou­vertes (qui ont fait « recu­ler les bornes du monde ») mais éga­le­ment de l’équilibre des fonc­tions sociales (attes­tant de la per­ma­nence du modèle « tri­fonc­tion­nel » mis à jour par les études indo-euro­péennes, c’est-à-dire pui­sant là encore dans notre plus longue mémoire). Pour Georges Dumé­zil, « l’idéologie tri­par­tite » n’a pas besoin de s’incarner socia­le­ment, fonc­tion­nel­le­ment. Elle peut n’être qu’un « idéal », c’est-à-dire « un moyen d’analyser, d’interpréter les forces qui assurent le cours du monde et la vie des hommes ». Ce qui per­met à Jean-Yves Le Gal­lou de conclure cette deuxième par­tie par une exhor­ta­tion : « Un idéal : voi­là bien ce dont les peuples euro­péens ont besoin » !

Manifeste pour une politique de civilisation

La der­nière par­tie d’Euro­péen d’abord jette les bases d’une « poli­tique de civi­li­sa­tion » dont les carac­té­ris­tiques sont pen­sées à la hau­teur des défis. Cette poli­tique se veut ain­si totale, « du ber­ceau à la tombe », de l’intimité des foyers à la réforme de nos ins­ti­tu­tions et à l’inflexion de notre droit – en réha­bi­li­tant notam­ment « le droit de dis­cri­mi­ner » qu’étudie dans un récent et lumi­neux ouvrage l’avocat Thi­bault Mer­cier (Athé­na à la borne. Dis­cri­mi­ner ou dis­pa­raître ? Pierre-Guillaume de Roux édi­teur, col­lec­tion Iliade, mars 2019). En matière d’intégration des immi­grés extra-euro­péens, Jean-Yves Le Gal­lou constate l’échec tant du mul­ti­cul­tu­ra­lisme que de la laï­ci­té, et assume un choix inéga­li­taire : « Nulle éga­li­té pos­sible dans l’espace public ni dans le calen­drier fes­tif entre l’islam et le chris­tia­nisme ». Ce der­nier est recon­nu comme consub­stan­tiel à l’affirmation de notre iden­ti­té com­mune : « Tout Euro­péen, même agnos­tique ou athée, païen ou pan­théiste, est de culture chré­tienne ». Face à l’avancée de l’islam, l’auteur salue ain­si la poli­tique de Vic­tor Orban, qui affiche ses réfé­rences et sa pré­fé­rence pour le chris­tia­nisme. Et contre les sou­ve­rai­nistes grin­cheux et étri­qués, il défend la légi­ti­mi­té sym­bo­lique du dra­peau euro­péen, ins­pi­ré de l’Apocalypse de Jean : « Un signe gran­diose est appa­ru dans le ciel, une femme revê­tue du soleil, la lune sous ses pieds, et sur sa tête une cou­ronne de douze étoiles ».

Dès lors, que faire ? Tout ! Jean-Yves Le Gal­lou pro­pose de réin­ves­tir l’ensemble des champs de la vie sociale et poli­tique. Reli­gion, on l’a vu, mais aus­si culture (« Pour­suivre la grande aven­ture artis­tique euro­péenne »), édu­ca­tion (selon le pré­cepte que « plus est en cha­cun »), rites (« de la déci­vi­li­sa­tion à la reci­vi­li­sa­tion »), rap­port à l’environnement (« Réen­sau­va­ger l’espace qui n’a pas à être civi­li­sé, gar­der l’harmonie de l’espace natu­rel huma­ni­sé »), com­bat sur l’échiquier poli­ti­co-juri­dique aus­si (contre l’idéologie des droits de l’homme « impo­sée par les oli­gar­chies média­tiques » et le gou­ver­ne­ment des juges, en rup­ture avec les tra­di­tions euro­péennes)… L’essentiel se joue­ra fina­le­ment dans les ima­gi­naires. « Ce qui est fécond, c’est ce qui s’inscrit dans la durée : cela vaut en his­toire, en art, en archi­tec­ture. Face au déra­ci­ne­ment pro­gram­mé de l’art dit ‘contem­po­rain’, il faut pro­mou­voir une lit­té­ra­ture, une pein­ture, une sculp­ture, une musique fon­dées sur l’incarnation, la repré­sen­ta­tion, la figu­ra­tion, rap­pelle ain­si Jean-Yves Le Gal­lou. Face aux délires de l’idéologie des droits indi­vi­duels de l’homme, il faut réaf­fir­mer le droit com­mu­nau­taire des Euro­péens à leur iden­ti­té. Et reprendre conscience que ‘nos mœurs sont plus impor­tantes que nos lois’, selon l’expression du phi­lo­sophe irlan­dais Edmund Burke. »

Le salut néces­si­te­ra d’emprunter les voies du com­mu­nau­ta­risme et des fron­tières. D’une part, « les Euro­péens doivent à leur tour se com­mu­nau­ta­ri­ser ; ils doivent le faire éco­no­mi­que­ment, ils doivent le faire cultu­rel­le­ment, ils doivent le faire géo­gra­phi­que­ment. » D’autre part, « la com­mu­nau­ta­ri­sa­tion des Euro­péens, c’est un peu le réta­blis­se­ment de fron­tières inté­rieures. De ces bornes qui donnent, ou redonnent du sens. Mais ces fron­tières de l’âme et de l’esprit doivent impé­ra­ti­ve­ment s’adosser à des fron­tières phy­siques et géo­gra­phiques » — donc éga­le­ment poli­tiques. Mais, et c’est tout l’intérêt de l’ouvrage, il ne sau­rait y avoir de vic­toire poli­tique sans une suc­ces­sion de vic­toires méta­po­li­tiques préa­lables. Construire ces vic­toires, au-delà et sans doute mal­gré les échéances élec­to­rales, consti­tue l’urgence du moment, et « au champ des pos­sibles, les des­tins ne sont écrits nulle part ».

Nous sommes sans doute actuel­le­ment des « Euro­péens » au sens où l’entendaient, il y a déjà plus de cin­quante ans, les fel­la­gas d’Algérie ou les Congo­lais de Lumum­ba. Nous dési­gnant sous ce terme comme des cibles, pour ne pas dire comme des proies. Il nous revient de faire de ce beau terme d’« Euro­péen » un éten­dard afin de réveiller les éner­gies engour­dies, ral­lier les volon­tés dont notre civi­li­sa­tion a besoin pour ne pas se lais­ser englou­tir dans le néant et le chaos. Même si ces réfé­rences ne sont pas celles de l’auteur, son via­tique vise indu­bi­ta­ble­ment à « allu­mer le feu sacré des jeunes âmes » (Lyau­tey, Le rôle social de l’officier). À l’instar de Saint-Exu­pé­ry dans Cita­delle, il pour­rait ain­si affir­mer : « Moi j’ai bâti l’empire dans le cœur de mes sen­ti­nelles en les contrai­gnant à faire les cent pas sur les rem­parts. »

Gré­goire Gam­bier

Euro­péen d’abord. Essai sur la pré­fé­rence de civi­li­sa­tion, par Jean-Yves Le Gal­lou, Via Roma­na, octobre 2018, 182 p., 17 €. Ache­ter en ligne : polemia.com/la-boutique/