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Au crépuscule des libertés, refuser la nuit !

Intervention de Thibault Mercier, le samedi 11 avril 2026 à La Maison de la Chimie. Thibault Mercier est avocat et président du Cercle Droit & Liberté, le premier réseau de juristes attaché à la défense des libertés en France. Il est également enseignant et l'auteur d'Athéna à la Borne, discriminer ou disparaître (PGDR, 2019, La Nouvelle Librairie 2023). Il défend régulièrement les libertés publiques dans les médias et lors de conférences et formations.

Au crépuscule des libertés, refuser la nuit !

Cet après-midi je vous propose un peu de science-fiction. Si vous le voulez bien, plongeons dans un univers parallèle.

2028, Lutetia

Néo-France.
9h30 du matin

Alcyde, jeune militant du parti Résurgence, se réveille et lance BFMTV sur son portable : « Le rassemblement d’hommage à Jeanne d’Arc interdit par la préfecture[1] » annonce le journaliste avec gravité. Selon le préfet, « des propos contraires à la légalité républicaine pourraient y être tenus [2] » et « la mise en avant d’une figure belliqueuse, nationaliste et religieuse incite à la violence, à la discrimination et à la haine ». Alcyde exulte ! « Enfin un peu de fermeté républicaine ! » se dit-il.

11h00

Alcyde sort de chez lui et s’arrête au café du coin pour commander un latte macchiato. Le garçon l’encaisse sans lui demander son numéro unique d’identification fiscale. Alcyde fronce les sourcils : « Ce type fraude le Trésor public à coup sûr. » Eh oui, depuis le début de l’année, les entreprises doivent obligatoirement émettre leur ticket de caisse via une plateforme centralisée reliée à l’administration fiscale[3]. Les clients, quant à eux, les réceptionnent directement sur leur téléphone. « Il faut mettre fin à la fraude et tracer les transactions économiques pour générer de la DATA », se rappelle Alcyde, reprenant les éléments de langage du parti. Il apostrophe le serveur, mais finit par se raviser en voyant le patron, une armoire à glace, sortir de derrière le zinc. Comme écrivait Audiard, « Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent ».

11h30

Notre héros file vers la station de métro. Devant lui, un usager s’égosille au guichet. On a désactivé son Pass Navigo : « Oui monsieur, vous avez été testé positif au Covid-35 », lui explique la guichetière. Et conformément au décret sanitaire 48-B, votre droit à la mobilité est suspendu[4]. » « Bien fait, se dit Alcyde, ce type allait tous nous envoyer à la morgue ! » 

Midi

Le jeune idéaliste retrouve son ami Hugo. Ce dernier sort du commissariat de police et raconte : « Hier soir au dîner, tonton René a encore trop forcé sur le Chablis. Et arrivé au dessert, il s’en est encore pris à Édouard, mon boyfriend. « Ton Doudou, on lui met une plume dans les fesses et il s’envole », qu’il m’a dit. « Il ferait un bon député du ralliement patriote !“ » Pour Hugo, qui s’était juré de ne plus laisser passer de tels propos, la coupe était pleine. Il explique alors :

« Les députés viennent enfin de voter une loi pénalisant “l’injure et la provocation non publiques à la discrimination ou à la haine [5]”. Du coup, j’ai sauté sur l’occasion et suis allé déposer plainte ce matin. On rira bien quand tonton René se sera pris une amende de 3000 euros [6] ».

− Tu crois vraiment qu’il sera condamné ? », lui demande Alcyde.
− Bien sûr, répond Hugo, et au pire, il prendra l’obligation de suivre un « stage de lutte contre les discriminations ».
− T’as eu raison, conclut Alcyde. Il faut préserver notre pacte républicain ! [7] »

14h00

Arrive Kevin, leur troisième compère. Les deux premiers le regardent avec des yeux ahuris, le jeune homme vient de se faire poser des dreadlocks.

− « Mais qu’est-ce qui t’a pris ? » demandent-ils en chœur.
− Mon patron m’emmerde et je sens qu’il va me licencier, répond Kévin. Avec ces dreads, je vais pouvoir lui coller un procès pour discrimination capillaire ! »

Deux mois auparavant, en effet, 50 députés avaient adopté une loi punissant de trois ans de prison et 45 000 euros d’amende la discrimination fondée sur l’apparence physique « notamment capillaire ». Une vraie avancée pour les droits de l’homme ! [8]

16h00

Le ministre de l’Intérieur annonce avoir lancé la dissolution de l’association « Génération Louis XX ». « L’enquête a démontré que ces factieux organisaient des combats de boxe et appelaient à destituer le président Macron, précise le ministre. Et la loi nous autorise à dissoudre “les groupes de combat” et ceux qui “portent atteinte à la forme républicaine du Gouvernement [9].” » « Bien fait pour ces fachos, se dit Alcyde. Et ils pourront toujours rêver pour que le Conseil d’État accepte de revenir sur la décision du ministre ! »

20h00

Alcyde dîne avec Paul, un ami qu’il ne voit quasiment plus depuis que ce dernier a voté pour le parti « Contre-Attaque » aux dernières élections présidentielles. Après le récit des événements du jour, Paul demande timidement : « Et la liberté dans tout ça ? Et Alcyde de répondre : « La liberté ? Mais pourquoi faire ! »

Alors vous l’aurez peut-être compris : ce récit n’était pas vraiment de la science-fiction. Toutes les mesures évoquées plus haut, je dis bien toutes, existent ou ont été proposées aux parlementaires ces dernières années.

Comment en est-on arrivés là ? Comment est-on arrivé à ce qu’on entende : « La liberté, pour quoi faire ? »

« La liberté, pour quoi faire ? » c’est ce que répondit Lénine quand on lui reprocha d’avoir confisqué le pouvoir à son profit. « La liberté, pour quoi faire ? » C’est aussi le titre d’un ouvrage posthume de Georges Bernanos[10] dans lequel il évoque la désaffection cynique pour la liberté qui s’est emparée de nos consciences.

Un siècle plus tard, ce sont nos « élites » qui nous jettent cyniquement à la figure : « La liberté ? Pour quoi faire ! » Et d’une certaine façon, nous l’avons bien cherché.

Pas un mois ne passe sans qu’une nouvelle restriction soit proposée et nous restons là, sans agir, par lâcheté, par besoin de sécurité, par peur de déranger. Pour Bernanos, la pire menace pour la liberté n’était pas qu’on nous la prenne – car ce qui nous est volé peut toujours être repris. La pire menace pour lui, c’est qu’on ne l’aime plus – cette liberté, qu’on ne la comprenne plus.

Et de fait, nous avons tellement perdu le goût de nos libertés que nous les abandonnons un peu plus chaque jour pour les remettre docilement à l’État ou au juge, qui se chargent de les exercer à notre place. Et c’est ainsi – comme l’écrivait Tocqueville – que l’État rend chaque jour moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même [11].

Nous sommes donc au crépuscule de nos libertés. Et pour survivre jusqu’à l’aube, reprenons cette question : la liberté, pour quoi faire ?

La liberté, déjà, qu’est-ce que c’est ? La liberté, ce n’est pas la possibilité pour l’individu de faire tout et n’importe quoi. Ne pas sauter d’un pont, ne pas manger un champignon vénéneux, seul un enfant verrait cela comme une atteinte à sa liberté.

La liberté pour l’individu, ce n’est pas celle de changer de sexe, de vivre en anarchiste dans sa nation sans en payer les conséquences, de mentir, de frauder, de ne pas respecter la loi. La liberté du fou s’appelle la folie. Celle du menteur s’appelle le mensonge, celle du clandestin ou du délinquant pourrait s’appeler les droits de l’homme [12].

Non, ce n’est pas ça la liberté. La liberté n’est pas qu’individuelle, elle est collective.

Et la liberté, elle n’est pas au début, mais à la fin, et cette fin, c’est d’appréhender le pouvoir d’être nous-mêmes. Ou plutôt le meilleur de nous-mêmes. La liberté, c’est un aboutissement civilisationnel car l’exercice de chaque liberté rend possible l’existence d’un monde commun.

Et donc on peut soutenir :

  • Que la liberté d’expression n’est pas seulement le droit de tout dire, mais la condition de l’apparition du vrai, par le débat et le conflit ;
  • Que la liberté d’association n’est pas seulement la faculté de créer un groupement, mais la possibilité pour le corps politique de se structurer entre l’individu et l’État ;
  • Que la liberté d’enseignement n’est pas que la possibilité d’instruire un enfant, mais la condition de la continuité historique d’un peuple.
  • Que la liberté de réunion et la liberté de manifestation permettent à la cité de se rendre visible à elle-même ;
  • Que la liberté politique, elle, garantit qu’un peuple ne soit pas simplement gouverné, mais qu’il participe à son gouvernement.

La liberté est essentielle parce qu’elle permet la créativité intellectuelle, scientifique et artistique ; parce qu’elle est l’apanage du citoyen et non du simple administré. Et une communauté politique ne vit pas seulement parce que ses membres sont en sécurité, mais aussi parce que ses membres sont reliés par des libertés qui les rendent capables de délibérer, de contester et de transmettre… ensemble.

Nous retirer nos libertés, c’est donc nous priver de notre identité, nous interdire d’exprimer notre spécificité. Et je dis bien “NOS” libertés. Pas celles des autres, même si elles sont éminemment respectables. Non, la liberté des Iraniens n’est pas la nôtre, comme on a trop pu le lire récemment. Et même si on peut avoir un avis tranché sur le sujet, ce n’est pas notre rôle que d’aller dire aux autres peuples comment ils doivent appréhender leur liberté. « Toute liberté publique n’est pas convenable en tout État », écrivait Maurras [13]. Les libertés, elles, sont liées à l’histoire et à la géographie. Chacune prend sa source dans la terre, l’espace et le temps.

Ces libertés ne peuvent donc être effectives que si elles sont attachées à la citoyenneté. Elles ont besoin d’un champ économique et social spécifique pour s’exprimer.

Je m’explique : La liberté de faire valoir effectivement ces libertés suppose une autorité judiciaire nationale et des fonctionnaires rémunérés. La liberté de manifester, elle, suppose des forces de l’ordre payées qui assurent la sécurité. La liberté d’aller et venir implique des infrastructures, etc. Ces libertés ont donc aussi un coût.

Et si ces libertés ont un coût, pourquoi devrait-on les offrir à des personnes qui n’y contribuent d’aucune manière, ne serait-ce que par le respect de certains devoirs ?

Saviez-vous qu’en France, un clandestin entré illégalement sur le territoire a non seulement le droit à un recours effectif contre sa décision d’expulsion mais aussi le droit d’avoir ses frais d’avocat payés ? Payés par qui ? Par nos impôts, évidemment.

Et merci qui ? Merci le Conseil constitutionnel qui a jugé contraire à la Constitution : l’exclusion des étrangers en situation irrégulière du bénéfice de l’aide juridictionnelle [14].

Son argument massue ? Le principe d’égalité devant la justice. Nous sommes tous égaux devant la justice, donc. Mais le Conseil constitutionnel oublie pourtant que ce principe d’égalité ne vaut que pour les “citoyens”. Et c’est écrit à l’article 1 de la constitution. [15] Dans la même veine, je pourrais revenir sur l’Aide Médicale d’État dont le coût a augmenté de 67 % en 10 ans.

En France, nous sommes donc dans la situation ubuesque où des personnes entrées illégalement sur le territoire ont le droit à un avocat et ont le droit à une couverture santé, payés par le contribuable français. Alors même que certains Français ne se soignent pas et ne peuvent se payer un avocat.  Ajoutons en outre que ces « clandestins » ont des droits mais n’ont aucun devoir civique, ne serait-ce que celui de respecter la loi ! Notre République a donc réussi à inventer un modèle où il est parfois plus avantageux de ne pas être Français que de l’être.

Après un tel état de fait, l’évidence s’imposerait à toute société normalement constituée : le droit devrait être mis au service des citoyens en priorité. Et pourtant, cette mesure est taboue tant notre législation et nos juridictions sont empreintes d’un droit de l’hommisme universaliste.

Plus concrètement, et en guise de conclusion, c’est aussi à nous de nous battre pour nos libertés. Les libertés ne se mendient pas, elles se prennent. Le gouvernement et l’appareil judiciaire ne nous y aideront pas. Et les parlementaires non plus malheureusement. À nous d’intensifier la guérilla politico-juridique, avec sérieux et opiniâtreté. La gauche excelle dans l’exercice : l’enquête ouverte pour complicité de crime contre l’humanité contre l’ancien patron de Frontex à l’initiative de la Ligue des droits de l’homme en est l’exemple parfait ! [16]  À nous d’en faire autant. Des associations de notre camp commencent à se saisir de la question, l’ASLA, la ligue des libertés, le Cercle Droit & Liberté bien sûr. Soutenons-les dans leurs combats pour nos libertés !

Thibault Mercier

Notes

[1] prefecturedepolice.interieur.gouv.fr
[2] La préfecture a plus précisément écrit : « Le risque que des slogans ou propos de nature à mettre en cause la cohésion nationale ou les principes consacrés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et par la tradition républicaine soient prononcés ».
[3] Cette obligation ne concernera dans un premier temps que les échanges entre entreprises (à partir du 1ᵉʳ septembre 2026). Mais il n’est évidemment pas impossible que ce traçage s’étende à l’avenir à l’ensemble des transactions économiques.
[4] Cf. le rapport du Sénat du 3 juin 2021:  « Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés ».
[5] Cette proposition de loi est restée lettre morte après la dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024.
[6] Retrouvez l’analyse de l’auteur relative à cette mesure sur lefigaro.fr
[7] La « préservation (de) notre pacte républicain » est citée dans l’exposé des motifs de la proposition de loi.
[8] Retrouvez l’analyse de l’auteur relative à cette mesure sur lefigaro.fr
[9] Cf. article L212-1 du Code de la sécurité intérieure.
[10] Georges Bernanos, « La Liberté, pour quoi faire ? » Gallimard, 1953.
[11] Alexis de Tocqueville, « De la démocratie en Amérique », 1835.
[12] Cf. les analyses par exemple de Jean-Louis Harouel dans « Les droits de l’homme contre le peuple » ou encore de Pierre Manent dans « La loi naturelle et les droits de l’homme ».
[13] Charles Maurras, Mes idées politiques.
[14] Décision nᵒ 2024-1091/1092/1093 QPC du 28 mai 2024.
[15] « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».
[16] Pourquoi l’ancien patron de Frontex Fabrice Leggeri est visé par une enquête pour complicité de crime contre l’humanité, lemonde.fr