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Aux sources de l’identité européenne, la biopolitique des Grecs. Première partie

Un peuple pour survivre et s’épanouir doit s’inscrire dans une politique en harmonie avec sa nature biologique. Guillaume Durocher propose aux Européens de retourner à leur identité profonde et renouer avec la biopolitique des anciens Grecs.

Aux sources de l’identité européenne, la biopolitique des Grecs. Première partie

La culture, les coutumes et la politique d’un peuple contribuent toutes, dans un sens ou dans un autre, à son destin. Elles peuvent aussi bien favoriser sa reproduction, son identité, sa survie et son essor que contribuer à sa décadence et son extinction finale. Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer la situation des Européens d’aujourd’hui avec celles de nos aïeux tout au long de notre histoire. L’Europe est menacée de mort parce que les valeurs dominantes font fi de l’homme en tant qu’être biologique, avec ses réalités ethniques et héréditaires.

Nos pères les Grecs : fondateurs de la biopolitique

Si nous voulons survivre et nous épanouir en tant que peuple, il faut renouer avec une politique en harmonie avec notre nature biologique, une politique découlant de la loi de la vie au sens le plus large. Le darwinisme et les sciences associées – psychologie évolutive, génétique comportementale, génétique des populations modernes et anciennes – offrent de précieux éclaircissements en la matière. Mais la politique ne peut se baser sur la seule science ; il faut aussi s’inspirer de pratiques réelles. Et à cet égard, je ne connais aucun peuple aussi énergiquement biopolitique que le furent les anciens Grecs.

Par la biopolitique, j’entends tout ce qui dans une société humaine régit et modifie le caractère biologique de la population. Il s’agit donc des pratiques concernant le mariage et la reproduction, des politiques migratoires ou encore des politiques de séparation qui définissent « l’autre » et celles d’assimilation qui favorisent l’ethnogenèse.

On comprendra que la biopolitique recouvre un vaste champ d’idées et de pratiques influençant la démographie et l’identité. Toutes les religions – paganisme, judaïsme, christianisme, islam, confucianisme, hindouisme, bouddhisme… – ont des conséquences biopolitiques, consciemment ou non, et souvent très diverses, du fait de leurs commandements, par exemple concernant l’endogamie, les unions consanguines ou encore le célibat.

Les valeurs véhiculées par une religion peuvent ainsi influencer le caractère biologique d’un peuple. Il s’agit d’un important exemple de coévolution gène-culture. Certains résultats se constatent chez divers peuples, par exemple par le haut niveau de consanguinité et de maladies congénitales associées dans de nombreux pays musulmans, la fréquence de certaines maladies génétiques chez les Juifs ashkénazes ou encore les différences génétiques entre castes hindoues.

La religion et la culture de la Grèce antique avaient également des aspects profondément biopolitiques. Mais, à l’inverse de la plupart des autres peuples, la pratique de la citoyenneté et la rationalité grecque firent que cette biopolitique devint consciente et réfléchie. La biopolitique n’est pas, comme le prétend Michel Foucault, une invention moderne mais remonte bien aux fondements même de notre civilisation européenne[1].

La religion ancestrale indo-européenne

Les valeurs sociales et politiques des Grecs, comme des Romains, furent fondées sur la religion ancestrale indo-européenne. Il s’agit d’une religion de conquérants et de seigneurs, forgée à travers de longs siècles de combat et d’expansion interminables sur la steppe eurasiatique. Ce culte des ancêtres était à la fois patriarcal et exclusif, exigeant notamment d’avoir des enfants afin d’assurer la pérennité de la religion familiale.

Cette religion faisait du foyer familial un sanctuaire sacré et inviolable, sous l’autorité du père, obéi par sa femme, ses enfants et les domestiques, au nom du bien collectif d’une famille qui comprenait les générations passées et futures. Comme l’expliquait déjà le grand historien Numa Denis Fustel de Coulanges au XIXe siècle :

Si [cette religion] ignore absolument les devoirs de charité, du moins elle trace à l’homme avec une admirable netteté ses devoirs de famille. Elle rend le mariage obligatoire : le célibat est un crime aux yeux d’une religion qui fait de la continuité de la famille le premier et le plus saint des devoirs[2].

Cette religion familiale indo-européenne et ses valeurs furent par la suite projetées au niveau de la Cité. Celle-ci était toujours une entité religieuse, chaque acte public – tels que les festivals sportifs ou théâtraux, les réunions politiques ou encore les campagnes militaires – étant accompagné de rites. Ainsi, tout comme la religion ancestrale, la citoyenneté au sein de la polis était exclusive (la politique étant au service de citoyens, eux-mêmes généralement définis par le droit du sang), communautaire (tout aspect de la vie pouvant être réglementé et chaque citoyen-soldat devant risquer sa vie au besoin pour le salut du tout) et reproductif (le mariage ayant pour but de pérenniser la famille et la communauté, le célibat étant souvent punissable par la loi). Citons encore Fustel de Coulanges :

La comparaison des croyances et des lois montre qu’une religion primitive a constitué la famille grecque et romaine, a établi le mariage et l’autorité paternelle, a fixé les rangs de la parenté, a consacré le droit de propriété et le droit d’héritage. Cette même religion, après avoir élargi et étendu la famille, a formé une association plus grande, la cité. Et a régné en elle comme dans la famille[3].

On s’explique par là le patriotisme des anciens, sentiment énergique qui était pour eux la vertu suprême et auquel toutes les autres vertus venaient aboutir. […] L’amour de la patrie, c’est la piété des anciens[4].

La Cité n’était pas une froide entité administrative ou juridique, comme c’est le cas de l’État moderne. Pour les Grecs, la Cité c’était le peuple lui-même (dans leurs relations internationales, ils parlaient toujours « des Athéniens », « des Spartiates », etc.), ses ancêtres et ses dieux. En comprenant que la reproduction biologique et la solidarité collective faisaient pleinement partie de la politique, les Grecs étaient éminemment biopolitiques.

C’est uniquement par ces valeurs qu’on peut comprendre que les Grecs pouvaient assimiler le bonheur d’un homme à la prospérité de sa descendance et de sa patrie. Aristote écrit à propos du bonheur : « prétendre que le sort de nos enfants et de nos amis ne nous intéresse en aucune façon après notre mort, serait une assertion trop dure et trop contraire aux opinions reçues[5]. » De manière encore plus explicite, le sage et législateur athénien Solon aurait expliqué qu’un certain Tellus, bien que décédé, était l’homme le plus heureux de la terre :

Parce qu’il a vécu dans une ville florissante, qu’il a eu des enfants beaux et vertueux, que chacun d’eux lui a donné des petits-fils qui tous lui ont survécu, et qu’enfin, après avoir joui d’une fortune considérable relativement à celles de notre pays, il a terminé ses jours d’une manière éclatante : car, dans un combat des Athéniens contre leurs voisins à Éleusis, il secourut les premiers, mit en fuite les ennemis, et mourut glorieusement. Les Athéniens lui érigèrent un monument aux frais du public dans l’endroit même où il était tombé mort, et lui rendirent de grands honneurs[6].

La citoyenneté à Athènes et à Sparte : deux modes de vie biopolitiques

Ces observations générales sur les Grecs peuvent être illustrées par les exemples des deux Cités les plus célèbres, Athènes et Sparte. Certains universitaires sont allés jusqu’à prétendre qu’Athènes a pratiqué une forme de citoyenneté raciale[7]. Il est vrai que les Athéniens se considéraient non comme un mélange de races mais d’authentiques autochtones (issus de la terre) et que Périclès, au zénith de cette démocratie, renforça le droit du sang en limitant la citoyenneté à ceux ayant deux parents Athéniens.

Dans sa célèbre Oraison funèbre lors de la Guerre du Péloponnèse, Périclès insiste avec une grande éloquence sur l’aspect communautaire, martial et reproductif de la vie citoyenne à Athènes :

Je commencerai par nos aïeux : c’est un tribut que nous leur devons dans une telle circonstance. De tout temps possesseurs de cette contrée, ils nous l’ont léguée de race en race, libre jusqu’à ce jour, grâces à leurs vertus ; ils ont donc un droit acquis à nos éloges[8].

Élégants sans recherche, philosophes sans mollesse, dans l’occasion nous déployons, non le faste stérile des vains discours, mais la solide richesse des vertus utiles à la patrie. […] Nous sommes en effet les seuls chez qui le citoyen entièrement étranger aux affaires politiques soit regardé, non pas seulement comme un homme inoccupé, mais comme un être inutile[9].

Animés, Athéniens, par de si grands exemples [de ceux qui sont morts pour la patrie], et convaincus que le bonheur est dans la liberté et que la liberté est le prix du courage, ne refusez jamais des périls glorieux[10].

Ceux à qui l’âge laisse encore l’espoir d’être pères, trouveront dans de nouveaux enfants un adoucissement aux larmes qu’ils répandent aujourd’hui, et la république en retirera le double avantage d’une population plus nombreuse et d’un concours unanime au bien général. Ceux en effet qui, n’ayant point d’enfants à offrir à la patrie, n’ont pas les mêmes risques à courir, peuvent-ils apporter le même esprit de justice, la même égalité d’âme aux délibérations publiques[11]?

On comprendra que la citoyenneté athénienne était profondément biopolitique et n’avait rien à voir avec le libéralisme exacerbé qui s’est développé chez nous depuis les années 1960.

Les Spartiates étaient encore plus systématiquement biopolitiques que les Athéniens. À Sparte, la loi de Lycurgue régissait un mode de vie rigoureux où la naissance et l’éducation des enfants, l’entraînement militaire et le sacrifice pour la patrie étaient impératifs. Les Spartiates étaient xénophobes, se séparaient soigneusement des Hilotes sur lesquels ils régnaient et pratiquaient un eugénisme primitif en tuant les nouveau-nés déformés. En tout cela, on peut estimer que les Spartiates mettaient en œuvre ce que le professeur de psychologie Kevin MacDonald a appelé une « stratégie évolutive de groupe »[12].

Qu’on ait plutôt le goût de la liberté athénienne ou de la vertu spartiate, il faut admettre que ce sont les efforts conjoints de ces deux Cités – chacune ayant leur idée propre de la vie en république – qui ont permis la défaite des Perses et la préservation de la liberté des Hellènes, permettant toutes les grandes réalisations qui en suivirent. Leurs biopolitiques respectives n’y furent pas étrangères.

À suivre

À propos de l’auteur

Guillaume Durocher est historien et journaliste. Il est notamment l’auteur de The Ancient Ethnostate. Biopolitical Thought in Classical Greece (L’ancien ethno-État. La pensée biopolitique dans la Grèce de l’époque classique).

Notes

[1] Voir Mika Ojakangas, On the Origins of Greek Biopolitics. A Reinterpretation of the History of Biopower (Londres et New York : Routledge, 2016).
[2] Fustel de Coulanges, La Cité antique (Paris : Flammarion, 1984 [1864]), p. 143.
[3] De Coulanges, La Cité antique, p. 36.
[4] Ibid., pp. 278-79.
[5] Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre 1, Chapitre 11.
[6] Hérodote, Histoire, Livre 1, Chapitre 30.
[7] Susan Lape, Race and Citizen Identity in Classical Athenian Democracy (Cambridge: Presses universitaires de Cambridge, 2010).
[8] Thucydide, Histoire de la Guerre du Péloponnèse, Livre 2, Chapitre 36.
[9] Ibid., Chapitre 40.
[10] Ibid., Chapitre 43.
[11] Ibid., Chapitre 44.
[12] Kevin MacDonald a notamment fait usage de ce concept dans son étude du judaïsme ancien et traditionnel, A People That Shall Dwell Alone: Judaism as a Group Evolutionary Strategy, with Diaspora Peoples (Lincoln, Nebraska: Writers Club, 2002). C’est le succès de cette stratégie, axée sur la reproduction des Juifs et leur séparation systématique des Gentils, qui explique la remarquable survie de ce peuple depuis l’Antiquité.

Tableau : Érichthonios découvert par les filles de Cécrops (1616), huile sur toile de Pierre Paul Rubens, Liechtenstein Museum, Vienne.

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