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Le bon Roi René (1409-1480)

Duc de Bar et de Lorraine, duc d'Anjou, comte de Provence et roi de Naples, ami de Charles VII, sa vie fut un roman.

Le bon Roi René (1409-1480)

Quel étrange personnage que ce duc d’Anjou, de Bar et de Lorraine, comte de Provence, roi effectif de Naples mais seulement titulaire du trône de Sicile, et souverain nominal de Jérusalem ! Prince aventureux, expert en tournois, à un moment où les chevaliers ne sont plus les maîtres des champs de bataille, il paraît tour à tour courageux, inconséquent ou débonnaire.

Que ce soit dans les geôles du duc de Bourgogne ou devant les murailles de Naples, il est longtemps prisonnier des promesses des héritages qu’il ne put jamais arracher à ses adversaires. Mécène et lui-même amateur et artiste à ses heures, il est magnanime mais toujours à court d’argent… S’il manqua sa destinée, à un moment où les Angevins n’avaient jamais été aussi puissants depuis les Plantagenêts, le duc d’Anjou sut frapper les esprits de son temps d’une autre façon : sa générosité, sa simplicité et son amour des arts ont ainsi largement contribué à l’édification de la figure du Bon Roi René, comme le souligne la réédition du livre que Jacques Levron lui a consacré.

La chance a pourtant souri à celui qui n’était à l’origine qu’un cadet de famille. D’une famille prestigieuse, certes : son père Louis II d’Anjou, oncle de Charles VI, participe au gouvernement du royaume, du moins lorsqu’il ne s’épuise pas en de vaines luttes pour conquérir les royaumes italiens. Alors que la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons bat son plein, la Maison d’Anjou se tient à l’écart des luttes fratricides, avant de soutenir le parti royal : Marie, la sœur de René, épouse ainsi Charles de Ponthieu, troisième fils du roi, qui deviendra dauphin en 1417. L’aîné, Louis, héritera des domaines angevins, tandis que lui, René, ne bénéficie que de quelques terres éparses, dont la plus étendue est le comté de Guise. Mais c’est sans compter les menées de sa mère, Yolande d’Aragon, et les hasards des successions. René est en effet adopté par son oncle le cardinal-duc de Bar. Le puissant duc de Bourgogne devient son voisin et il lui faut alors s’allier avec un partisan déclaré de Jean-Sans-Peur, Charles de Lorraine, dont il doit épouser la fille. René quitte ainsi l’Anjou en 1419, âgé de dix ans, et sera élevé par son oncle et son beau-père. Pendant les années qui suivent, le premier lui transmet le goût des arts et des lettres, le fait entrer dans l’ordre de la Fidélité ; le second, aux manières orgueilleuses et brillantes (n’avait-il pas un jour défié et vaincu l’empereur Wenceslas sous les murs de Nancy ?), l’initie aux règles de la chevalerie.

Mais il est impossible pour les grands feudataires de l’époque de rester à l’écart de la lutte franco-anglaise. Lorsqu’une nouvelle armée anglaise investit le royaume en 1428, René abandonne la cause française et reconnaît la suzeraineté d’Henri VI Lancastre, dont les troupes s’apprêtent à prendre Orléans. Mais Jeanne est déjà en marche, fait étape à Nancy où elle rencontre René, avant de rejoindre Chinon et le dauphin. René écrit alors au régent Bedford pour rompre son serment de fidélité, assiste au sacre de Charles VII et décide de se battre aux côtés de la Pucelle, notamment à Château-Thierry ou encore à Paris. Mais la mort, à quelques mois d’intervalle, des ducs de Bar et de Lorraine le ramène à Nancy où il fait une entrée solennelle en 1431 : le voici désormais à la tête des deux plus grands fiefs de l’est du royaume. Il est rapidement confronté à l’hostilité d’un cousin de sa femme, Antoine de Vaudémont, soutenu par l’État bourguignon, qui lui conteste son héritage lorrain. Le 2 juillet 1431, dans la plaine de Bulgnéville, les Lorrains sont écrasés : ni Crécy, ni Azincourt n’ont suffi pour montrer comme la tactique frontale du Moyen Âge est dépassée. L’artillerie et les archers de ses adversaires ont vite eu raison de la charge de cavalerie de René, dont l’impétuosité chevaleresque n’est pas étrangère au désastre. Il est fait prisonnier, et enfermé dans une tour du palais ducal de Dijon. En laissant ses enfants en otages, il bénéficie d’une liberté provisoire pour rassembler le montant de sa rançon. Mais lorsque se dessine enfin un règlement du conflit, sous la houlette du duc de Bourgogne, René choisit finalement de s’en remettre au jugement de l’Empereur. Furieux, Philippe lui ordonne de réintégrer sa prison. René, qui lui avait donné sa parole, obtempère.

Une nouvelle fois pourtant, tandis qu’il s’adonne aux joies de la peinture sur verre, et réalise des portraits de son geôlier, de nouvelles couronnes enrichissent son patrimoine. En l’espace de quelques mois, durant l’hiver 1434-1435, la disparition de son frère puis de Jeanne de Sicile font de lui l’héritier de l’Anjou, de la Provence et du royaume de Naples. Isabelle est envoyée en Italie, où Naples est déjà disputée par Alphonse d’Aragon . Elle s’y débat avec « une force virile et un cœur magnanime ». Lui-même n’arrive sur place qu’en mai 1438, enfin libéré par le duc de Bourgogne. René lui est encore redevable, et il a donc tout intérêt à le laisser partir à la conquête de son royaume. Mais l’échec de ses manœuvres militaires, la famine qui sévit dans la ville assiégée, ou encore la trahison de son principal capitaine font perdre pied au duc, bien peu soutenu par ailleurs. C’est en pénétrant par une canalisation souterraine que 50 hommes d’Alphonse réussissent à ouvrir la porte de la cité aux assaillants : c’en est fini des prétentions du prince sur Naples. René ne garde de son royaume que le titre, et laissera son fils, quelques années plus tard, s’épuiser dans sa chimérique poursuite du rêve italien.

De retour dans le royaume des lys, René contribue à l’arrêt des luttes franco-anglaises, participe à la reconquête des provinces perdues et marie sa fille à Henri VI . S’il retourne en Italie, l’aventure est de courte durée : certains diront que le duc, veuf depuis quelques mois, abandonna son champ de bataille pour se remarier avec la jeune Jeanne de Laval. Mais il se soucie sincèrement de ses terres et partage son temps entre la Provence où il multiplie les initiatives administratives, la Lorraine et l’Anjou. À Angers, il se préoccupe du redressement économique d’une région particulièrement touchée par les ravages de la guerre. Il écoute les doléances de ses sujets avec attention, et bon nombre d’anecdotes le montrent sensible à leur détresse. Il n’hésite pas à demander à Charles VII de modérer le taux des impôts levés dans son duché. Lui-même diminue par exemple les taxes sur la libre circulation des vins, favorise l’accès aux pâturages communaux, organise les corps de métiers.

S’il apprécie la simplicité des manoirs rustiques des bords de Loire et ses domaines méridionaux, René aime aussi les fastes de sa cour et l’exotisme qu’il y introduit : il entretient des Maures et des Turcs délivrés de l’esclavage, aime qu’on danse pour lui la morisque, où il fallait être vêtu de peaux de bêtes, et exhibe sa ménagerie sous les yeux ébahis de ses invités. Les tournois qu’il organise, surtout dans les années 1440, restent célèbres, comme « L’emprise de la gueule du dragon », à Razilly, ou encore « Le Pas de la bergère » à Tarascon. Il lui faut des années pour payer l’ensemble des frais des ces dispendieuses réjouissances. Mais il faut dire qu’il se flattait d’être un spécialiste en la matière et ne laissait rien de côté : ne lui doit-on pas Le traité de la forme et devis comme on fait les tournois ? L’écrivain qu’il était toucha d’ailleurs à des sujets forts variés aussi bien qu’à l’élaboration de certaines enluminures de ses ouvrages : au dialogue mystique entre le cœur et l’âme dans le Mortifiement de vaine plaisance, succède le thème du Graal et de l’amour courtois dans Cœur d’amour épris et Régnault et Jeannette. De nombreux littérateurs gravitaient autour de lui, comme Pierre de Hesdin, Louis de Beauveau ou Antoine de la Sale. Il préférait néanmoins la peinture à l’écriture, et on lui attribua pendant longtemps de nombreuses oeuvres. Mais il semble davantage que, s’il inspira de nombreuses œuvres, il resta surtout un mécène. Il attira les artistes, et c’est pour lui que Nicolas Froment, l’un des grands maîtres des primitifs français, peignit le Buisson ardent.

La politique, à la fin de sa vie, l’arrache à la douceur de ses jardins et à l’amour des arts. Son indulgence envers la ligue du Bien Public, menée contre Louis XI, lui vaut d’être poursuivi en justice par le roi pour lèse majesté. Ce dernier ne souhaite qu’une chose en réalité : faire revenir ses terres dans l’escarcelle royale, l’Anjou notamment. S’il fait mine de lui pardonner, il ne le soutient pas lorsqu’il est désigné héritier du trône d’Aragon. René envoie donc son fils conquérir pour lui cette nouvelle couronne : Jean de Calabre y perd la vie et l’entreprise échoue. René se retire alors définitivement en Provence avec son épouse, au grand détriment de ses sujets angevins, et se soucie de la transmission de son patrimoine. C’est cette dernière bataille qu’il perdra, au bénéfice de Louis XI, qui l’oblige à choisir pour héritier non pas son petit-fils, René II, duc de Lorraine, mais son neveu Charles du Maine. À sa mort en 1480, l’Anjou est annexé à la couronne.

Piètre politique, malheureux à la guerre, cet homme avait fait sienne la devise de l’ordre chevaleresque qu’il avait créé : « loz en croissant », « la renommée va en croissant ». La sienne est originale, comme le personnage : la mémoire populaire retint davantage la figure du bon prince qui sut ramener la prospérité dans ses domaines, que celle du duc dont le règne marqua la fin des prétentions angevines.

Emma Demeester

Bibliographie

Jacques Levron, Le bon roi René, Perrin, 2004.

Chronologie

  • 1409 : Naissance de René, troisième enfant de Louis II d’Anjou et de Yolande d’Aragon, à Angers.
  • 1417 : Mort de Louis II d’Anjou.
  • 1420 : Mariage avec Isabelle, fille et héritière du duc Charles II de Lorraine.
  • 1429 : Sacre de Charles VII, avec qui René a passé une partie de son enfance.
  • 1430-1431: René hérite des duchés de Bar et de Lorraine.
  • 1431. Juillet : René est battu et fait prisonnier à la bataille de Bulgnéville.
  • 1434 : À la mort de son frère Louis III, René hérite de l’Anjou, de la Provence et des droits sur le royaume de Naples.
  • 1438-1442: René règne à Naples avant d’en être chassé par Alphonse d’Aragon.
  • 1445 : René marie sa fille Elizabeth au roi d’Angleterre Henri VI.
  • 1450 : René participe à la libération de la Normandie.
  • 1453 : Mort d’Isabelle. Expédition italienne. Transmission de la Lorraine à son fils, Jean de Calabre.
  • 1454 : René épouse Jeanne de Laval.
  • 1461 : Mort de Charles VII. Louis XI lui succède.
  • 1471 : René se retire en Provence.
  • 1480 : Mort du roi René à Aix-en-Provence.