Symbolique du cerf, « roi de la forêt »

Symbolique du cerf, « roi de la forêt »

Symbolique du cerf, « roi de la forêt »

Depuis la nuit des temps, le cerf, « roi de la forêt », est une figure essentielle du panthéon animalier européen. Représentant le plus nourricier des gibiers, il est vital à la survie de la tribu. Chairs, viscères, peau, os, bois, tendons, tout est utilisé par l’homme pour manger, se vêtir, se soigner, fabriquer armes et objets. Durant le paléolithique supérieur, il est abondamment figuré dans l’art pariétal, de la grotte Chauvet jusqu’à Lascaux. Sans être déifié, sa figure et sa chasse sont entourées d’une aura de sacralité. Ce n’est en effet pas un animal comme les autres. Comme Dominique Venner l’évoquait dans son Dictionnaire amoureux de la chasse (2000), « depuis les temps les plus reculés, sa majesté, sa ramure et sa fertilité ont acquis un pouvoir sans égal sur l’imagination des hommes ».

L’esprit protecteur de la nature et de la chasse

Dictionnaire amoureux de la Chasse, par Dominique Venner (Ed. Plon, nov. 2000)

Dic­tion­naire amou­reux de la Chasse, par Domi­nique Ven­ner (Ed. Plon, nov. 2000)

« Mi-bête, mi-forêt » d’après Ron­sard, le cerf fas­cine et impose le res­pect aujourd’hui encore à nos contem­po­rains : « Voi­ci donc l’animal por­teur d’une forêt de sym­boles, tous appa­ren­tés au domaine obs­cur de la force vitale. Et d’abord ses bois, par les­quels la nature fait signe : ces deux perches héris­sées d’andouillers, façon­nées de per­lures, rai­nures, empau­mures aux épois aigus, cette ramure dont le nom, la forme et la cou­leur semblent sor­tir des arbres et que chaque année élague comme un bois sec, chaque année les refait pour don­ner la preuve visible que tout renaît, que tout reprend vie ; par la chute et la repousse de ces os bran­chus qui croissent avec une rapi­di­té végé­tale, la nature affirme que sa force intense n’est qu’une per­pé­tuelle résur­rec­tion, que tout doit mou­rir en elle et que pour­tant rien ne peut ces­ser. » (Pierre Moi­not, Antho­lo­gie du cerf, 1987)

De cette fonc­tion magi­co-reli­gieuse du cer­vi­dé, venue du fond des âges, est issu le dieu Cer­nun­nos, plus ancienne divi­ni­té connue de la Gaule. Si aucun texte se rap­por­tant à lui n’a été conser­vé, son nom est cepen­dant attes­té par une ins­crip­tion gal­lo-romaine du pilier des Nautes (Ier siècle ap. J.C.), décou­vert lors de fouilles archéo­lo­giques au XVIIIe siècle sous le chœur de Notre-Dame de Paris. Mais les ori­gines du dieu celte seraient bien anté­rieures aux Gau­lois. Il serait issu d’une très ancienne divi­ni­té archaïque repré­sen­tant l’esprit pro­tec­teur du gibier à laquelle les chas­seurs-cueilleurs du Méso­li­thique (-10 000 à -5 000 av. JC) ren­daient sans doute déjà un culte. La figure du « Sor­cier » de la grotte des Trois Frères en Ariège, daté de -14 000 ans, repré­sen­tant un homme, peut être un cha­man, avec des oreilles de cerf et une ramure de cer­vi­dé, évoque pro­ba­ble­ment cet esprit pro­tec­teur de la chasse, celle-ci équi­va­lant à un sacri­fice, les bêtes tuées étant offertes au « Maître du gibier ».

Cernunnos, sur le chaudron de Gundestrup, Danemark, IIe siècle av. J.-C. Crédit : Bloodofox via Wikimédia (cc)

Cer­nun­nos, sur le chau­dron de Gun­des­trup, Dane­mark, IIe siècle av. J.-C. Cré­dit : Bloo­do­fox via Wiki­mé­dia (cc)

Sans conteste, le renou­vel­le­ment de ses bois lié au cycle sai­son­nier, et repous­sant chaque année plus volu­mi­neux, a contri­bué à la sacra­li­sa­tion de l’animal. Leur chute mar­quait la fin de l’hiver et la repousse de sa ramure, tou­jours plus haute et plus belle, annon­çait le renou­veau prin­ta­nier. La pos­ses­sion de bois de cerf assu­rait à leur déten­teur le trans­fert de la force phy­sique et pro­créa­trice des cer­vi­dés, gages de richesse, de viri­li­té et de fécon­di­té. Ils étaient répu­tés éloi­gner mala­dies, impuis­sance ou mau­vais œil.

Le symbole de l’éternel cycle de la vie

En guise de talis­man pour pas­ser dans l’Au-delà, des ron­delles taillées dans les meules de ses bois furent retrou­vées dans des sépul­tures gal­lo-romaines, méro­vin­giennes et caro­lin­giennes dans tout le Nord-Ouest du conti­nent euro­péen. Une peau de cerf posée sur le ventre d’une femme lors de l’accouchement était cen­sée faci­li­ter le tra­vail de déli­vrance. Au Haut Moyen Âge, les grands per­son­nages étaient inhu­més dans un lin­ceul en peau de cerf comme le preux Roland dans la Chan­son de Ron­ce­vaux ou le pape Clé­ment VI — qui avait fait peindre la Chambre du cerf au Palais des papes d’Avignon — avant d’être dépo­sé à l’intérieur de son tom­beau à l’abbaye de la Chaise-Dieu, église dont la fon­da­tion a été déter­mi­née par le saut d’un cerf… À la Révo­lu­tion, lors de l’exhumation des rois de France à Saint-Denis et à Saint-Ger­main-des-Prés, on retrou­va plu­sieurs d’entre eux dont Louis VII, enve­lop­pés dans des peaux de cerf.

Des ramures de cerf dont on coif­fait les morts des tombes du méso­li­thique aux lin­ceuls des rois de France et des papes, la dimen­sion psy­cho­pompe du cerf se per­pé­tue, le rite païen se chris­tia­nise. Comme l’écrit Pierre Moi­not : « Si les rois ont vou­lu être inhu­més dans une peau de cerf nap­pant leur dépouille mor­telle, c’est qu’elle a la ver­tu, elle qui vivante res­sus­ci­tait chaque année par ses bois, de mon­trer à l’âme le che­min de la vie éter­nelle. »

Cette fonc­tion de « gui­deur d’âmes » sera en effet lar­ge­ment reprise par l’Église qui, si elle assi­mile le dieu cor­nu à Satan, fait pas­ser sans encombre le cerf dans l’univers chré­tien : il est même com­pa­ré au Christ, « le Cerf des cerfs » qui meurt et res­sus­cite. La scène du cerf se désal­té­rant à la fon­taine, maintes fois repré­sen­tée sur les minia­tures médié­vales et les cha­pi­teaux des églises romanes, est assi­mi­lée au bap­ti­sé se déli­vrant du vice par la puri­fi­ca­tion du bap­tême. Aux fron­tières du paga­nisme et du chris­tia­nisme, le cerf fut le com­pa­gnon de nom­breux saints bre­tons (saint Edern, saint Thé­lo, saint Pérec), cer­tains l’utilisant comme mon­ture, tel Mer­lin. De même dans la légende du Graal, Per­ce­val, Galaad et Bort suivent un cerf blanc jusqu’à un ermi­tage : le cerf se trans­for­mant en un roi sur un trône qui dis­pa­raît, l’ermite leur explique qu’il s’agit d’une figure de la résur­rec­tion du Christ.

Saint Hubert, patron des grandes chasses…

Saint Hubert, patron des grandes chasses…

Saint Hubert, patron des grandes chasses… Cré­dit : Domaine public

La légende de saint Hubert, fêté le 3 novembre, au sur­len­de­main de la fête de la Tous­saint, consti­tue un exemple carac­té­ris­tique de syn­cré­tisme paga­no-chré­tien, sym­bo­li­sant la liai­son éphé­mère entre le monde des hommes et l’au-delà durant la période de Samain. Ain­si que le relate Jacques de Vora­gine dans La Légende Dorée (Legen­da aurea, vers 1261–1266), Hubert, chas­seur invé­té­ré et fils du duc d’Aquitaine, alors qu’il chas­sait un ven­dre­di saint, vit sur­gir un grand cerf por­tant une croix entre ses bois tan­dis qu’une voix dans le ciel lui ordon­na d’abandonner ses vaines pas­sions et de faire péni­tence. D’après Phi­lippe Wal­ter dans son livre Mytho­lo­gie chré­tienne, la légende de saint Hubert consti­tue la réécri­ture chré­tienne d’un récit maintes fois attes­té dans la lit­té­ra­ture médié­vale cel­tique : la ren­contre d’un homme et d’un ani­mal fée (une blanche biche, un cerf blanc), méta­mor­phose ani­male d’une créa­ture venue de l’Autre Monde. La même ren­contre se répète pour saint Eus­tache ou pour saint Mei­nulphe, en Ger­ma­nie. Dans la légende chris­tia­ni­sée, le cerf conver­tit le pêcheur à la vraie foi, jouant son rôle d’animal psy­cho­pompe, gui­dant les hommes vers Dieu.

Cette fonc­tion de guide se répète au cours des siècles auprès des rois de France dont l’Histoire rap­pelle à plu­sieurs reprises que ceux-ci ren­contrent des cerfs lorsqu’ils sont en dan­ger ou en dif­fi­cul­té : Clo­vis, lors de la bataille de Vouillé en 507, voit ain­si une biche « d’une gran­deur extra­or­di­naire » qui lui indique un gué per­met­tant à son armée de tra­ver­ser la rivière et ain­si rem­por­ter la vic­toire sur Ala­ric. Le même miracle se répète pour Char­le­magne avec l’apparition d’un cerf blanc le gui­dant pour tra­ver­ser la Gironde en crue puis pour fran­chir le col du Grand-Saint-Ber­nard. C’est encore un cerf qui indique à Dago­bert les reliques de saint Denis où s’établira ensuite la nécro­pole royale. Charles VI, le roi fou, ren­contre lui un cerf volant lors d’une chasse au fau­con en forêt de Com­piègne…

Les origines de Carnaval, Anne Lombard-Jourdan (Odile Jacob, juin 2005).

Les ori­gines de Car­na­val, Anne Lom­bard-Jour­dan (Odile Jacob, juin 2005).

Cette rela­tion pri­vi­lé­giée entre les rois de France et le cerf se tra­duit par la reprise dans la sym­bo­lique royale de la figure du cerf, par­fois du cerf volant. Anne Lom­bard-Jour­dan dans son ouvrage sur Les ori­gines de Car­na­val (2005) émet l’hypothèse que le cerf repré­sen­tait l’ancêtre mythique des rois de France, le « Dis Pater » des Gau­lois, qui ne serait autre que Cer­nun­nos. Un grand cerf sta­tu­fié figu­rait ain­si dans la gale­rie du même nom dans le Palais royal de la Cité à Paris au XIIIe siècle, mais aus­si dans la gale­rie du palais du duc Jean de Ber­ry, fils du roi de France, à Bourges au XVe siècle. Charles VI pren­dra l’emblème du cerf volant. À la même époque le roi d’Angleterre Richard II pos­sède éga­le­ment pour emblème un cerf blanc.

Roi des forêts, roi thaumaturge

La fonc­tion thau­ma­tur­gique des rois de France et d’Angleterre, avec la gué­ri­son des écrouelles, semble liée, elle aus­si, au cerf qui, au sor­tir de l’hiver, pri­vé de ses bois, affai­bli, souffre d’abcès fis­tu­leux aux glandes lym­pha­tiques, sem­blables aux écrouelles. Des auteurs latins, Pline et Lucrèce prin­ci­pa­le­ment, relatent qu’à chaque prin­temps le cerf fait sor­tir le ser­pent de sa tanière en souf­flant de ses naseaux le tue et le mange avant de boire abon­dam­ment, se pur­geant ain­si de toutes ses vieilles mala­dies. Il rajeu­nit alors, le refait de ses bois coïn­ci­dant avec le grand réveil prin­ta­nier. La légende est reprise au Moyen Âge par Isi­dore de Séville et Gas­ton Phoe­bus. D’après Anne Lom­bard-Jour­dan, ce récit peut être rap­pro­ché des repré­sen­ta­tions de Cer­nun­nos, sou­vent accom­pa­gné d’un ser­pent, comme sur le chau­dron de Gun­des­trup au Dane­mark ou au Val Camo­ni­ca en Ita­lie. Le sym­bole du cerf et du ser­pent repré­sente la ren­contre de la force mas­cu­line et solaire, sym­bo­li­sée par le cerf, avec la force chtho­nienne et fémi­nine, que repré­sente le ser­pent, prin­cipe éter­nel et vital sans quoi nulle vie n’est pos­sible.

La chasse du cerf, où l’animal est for­cé avec une meute de chiens créan­cés, à che­val, à cor et à cri est une pra­tique gau­loise, reprise ensuite par les Francs, pra­ti­quée éga­le­ment en Angle­terre, mais igno­rée en Alle­magne et en Europe cen­trale. Des Romains, comme Arrien qui la décri­ra dans son Trai­té de la chasse, ou le noble Sym­maque pra­tiquent eux aus­si ce type chasse dit « à la gau­loise ». Elle est décrite au Moyen Âge comme réser­vée aux sei­gneurs et aux princes avant de deve­nir « chasse royale » au XIIIe siècle : seul le roi des hommes peut chas­ser le roi des forêts. La chasse du cerf répond à des rites pré­cis, com­pli­qués et immuables, dont une bonne part seront ensuite repris par la véne­rie à l’époque moderne. Comme le sou­ligne encore Anne Lom­bard-Jour­dan, son impor­tance et son carac­tère rituel sont attes­tés dans les grands textes poli­tiques du XIIe siècle comme le Poli­cra­ti­cus de Jean de Salis­bu­ry, évêque de Chartres, qui réprouve et condamne le céré­mo­nial qui entoure ce type de chasse, devi­nant sans doute le vieux fond païen qui se cache sous les rites liés à la mise à mort du cerf. La céré­mo­nie de la curée est ain­si très pré­ci­sé­ment codi­fiée, mêlant obli­ga­tions et inter­dits, « rites immuables qui réac­tua­lisent le sacri­fice ancien du cerf de l’ancien mythe », selon Anne Lom­bard-Jour­dan. Tous les chas­seurs doivent y par­ti­ci­per « dans la joie et le rire », la viande du cerf devant être par­ta­gée équi­ta­ble­ment entre tous, chiens com­pris, et consom­mée inté­gra­le­ment. Cer­taines par­ties du cerf sont consom­mées rituel­le­ment. Ce par­tage de la venai­son se retrouve dans l’Enéide, mais aus­si dans des textes à pro­pos de Char­le­magne et Louis le Pieux, et seront ensuite repris dans tous les trai­tés de véne­rie.

L’écho du brame du cerf…

Ain­si, tout au long des siècles et jusqu’à nos jours, la véne­rie du cerf, consi­dé­rée comme la « reine des chasses », res­te­ra le conser­va­toire de très anciennes tra­di­tions, dont le sens pro­fond s’est per­du mais dont les rites sont néan­moins tou­jours pra­ti­qués par les veneurs dans une fonc­tion qua­si-sacer­do­tale. La chasse s’est faite reli­gion.

Aujourd’hui, dans nos socié­tés lar­ge­ment urba­ni­sées, où l’homme vit éloi­gné de la nature et cou­pé du fil des tra­di­tions immé­mo­riales, la figure du cerf fas­cine encore nos contem­po­rains. Anne Lom­bard Jour­dan évoque l’émotion que pro­cure le pas­sage d’une chasse à courre, « éveillant chez beau­coup d’entre nous un bou­le­ver­se­ment qui ne vient pas des images sou­dain ani­mées de nos livres et de notre culture mais qui est affaire de sou­ve­nir trans­mis par le sang et venu tout droit des ancêtres ». En témoigne éga­le­ment l’engouement que pro­voque, chaque automne, à l’orée des grands bois, la sai­son du brame.

Nom­breux sont ceux, chas­seurs et fores­tiers, mais aus­si habi­tants des villes, qui aban­donnent le temps d’une soi­rée leur poste de télé­vi­sion pour venir écou­ter reli­gieu­se­ment, dans l’obscur des forêts, le brame, « ce moment spé­ci­fique, intense, sou­ve­rain de la vie du cerf ». Comme l’a si bien décrit Jean-Luc Duvi­vier de For­temps (Le brame, images et rituels, 1997) : « Le mythe prend alors toute sa signi­fi­ca­tion, moment sin­gu­lier où notre fas­ci­na­tion envers cet ani­mal char­gé de sym­boles rejoint, à tra­vers les mil­lé­naires, celles des pre­miers chas­seurs de la pré­his­toire. »

Benoît Couë­toux du Tertre

Orientations bibliographiques

Ouvrages à com­man­der auprès de notre par­te­naire Euro­pa Dif­fu­sion :

  • Dic­tion­naire amou­reux de la chasse, par Domi­nique Ven­ner, Plon, 2006
  • Antho­lo­gie du cerf, par Pierre Moi­not, Hatier, 1987
  • Mytho­lo­gie chré­tienne, par Phi­lippe Wal­ter, édi­tions Ima­go, 2005
  • Les ori­gines de Car­na­val, par Anne Lom­bard-Jour­dan, Odile Jacob, 2005
  • Le brame, images et rituels, par Jean-Luc Duvi­vier de For­temps, éd. Per­ron, 1997

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