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Une lecture européenne du Trône de Fer (3/3)

Une lecture européenne du Trône de Fer ou "De la permanence et de la vitalité des représentations européennes dans un phénomène littéraire et télévisuel mondial". Pourquoi s’intéresser, en tant qu’Européen, aux raisons du succès de George R.R. Martin ? Troisième et dernière partie.

Une lecture européenne du Trône de Fer (3/3)

Ce qui importe aujourd’hui, ce n’est pas tant ce qui est dit mais qui le dit. Dans Le Trône de fer et son adaptation télévisée, nous pouvons ainsi faire des rapprochements et des parallèles avec notre monde, ses grands enjeux et problématiques.

Westeros, le miroir de l’Europe contemporaine et de ses enjeux

Le choix des vertus traditionnelles contre les « valeurs » contemporaines. Certes, l’œuvre littéraire est plus intéressante que l’adaptation télévisée de Game of Thrones qui ne peut rendre de toute la profondeur des personnages.

Jaime Lannister est un personnage particulièrement intéressant, qui vit une évolution personnelle suite à la perte de sa main d’épée et qui retrouve la voie de l’honneur, de la responsabilité et fait preuve d’un courage remarquable dans sa quête personnelle.

Jon Snow est quant à lui déchiré entre ses fidélités : fidélité aux règles et à l’honneur de son ordre, fidélité à sa famille et à son sang (même s’il est un bâtard).

Daenerys, qui est pourtant jeune, sans éducation politique particulière, sait qu’en elle coule le sang de rois et de conquérants. Elle y songe tout œuvrant pour son peuple et en combattant l’injustice. Les erreurs qu’elle fait au cours de son apprentissage politique (comme l’abolition de l’esclavage) sont finalement l’apprentissage de cette Realpolitik qu’elle ne parvient pas (encore ?) à réconcilier avec son idéal de justice.

Ce qui est particulièrement intéressant dans cette œuvre et la fascination qu’elle engendre, c’est que les personnages portent (voire incarnent) des vertus qui sont aujourd’hui oubliées ou tournées en dérision, qui ne correspondent plus en tout cas à l’homme post-moderne de ce début de millénaire. Ainsi du courage, de l’honneur et de la fidélité aux siens, au nom de sa famille ou à son rang, de la volonté de puissance, de l’affirmation de son indépendance, du recours affirmé à la force. Mais aussi la valorisation de la tempérance qui fait qu’un souverain est juste (Robert qui a gracié Ser Barristan Selmy resté fidèle jusqu’au bout aux Targaryen) et la condamnation implicite de l’hybris avec des personnages détestables comme Joeffrey, ou encore le fils bâtard Bolton. Et le rejet des agissements déloyaux et intéressés des Freyr, des Bolton, d’un Littlefinger…

Finalement, qu’importe si ceux qui semblent pour le moment arriver à leurs fins y parviennent à force de vilénies et de trahison, qu’importe si l’œuvre de Martin n’est pas « morale ». Tant mieux même ! L’important, c’est que les personnages dotés de ces vertus traditionnelles fassent vibrer le lecteur/spectateur, et qu’il puisse se retrouver dans ces différents « archétypes ».

Les personnages féminins (autre aspect « moderne » de Martin dans la fantasy, univers le plus souvent masculin) ne sont pas en reste, s’inscrivant là aussi dans une tradition européenne de femmes courageuses, intelligentes, cherchant à agir avec leurs propres armes ou leurs propres capacités sur la destinée de leur monde.

Ainsi, Daenerys rappelle la reine bretonne Boudicca qui se dressa contre Rome au Ier siècle contre Rome. Ser Brienne, vierge guerrière (dont la représentation télévisée est d’ailleurs plus sympathique que le personnage original) peut être rapprochée de Jeanne d’Arc. Cathelyn Stark représente quant à elle une mère décidée à se battre, à la suite de l’exécution de son mari, pour ses enfants, pour sa famille (dans la série littéraire, son rôle est d’ailleurs plus conséquent, notamment en ce qui concerne la vengeance dont est capable une mère) et Arya est sans doute l’un des personnages les plus intéressants, fidèle à sa famille, par-delà le Détroit et malgré les épreuves, exigeant vengeance et réparation contre ceux qui ont fait du tort aux siens. Cersei Lannister en revanche est l’image d’une femme dépassée par les événements qui, si elle peut être attachante par certains côtés (lorsqu’elle défend ses enfants), se donne corps et âme à l’hybris et chute…

D’autres femmes, qu’elles soient de haute ou basse extraction, parcourent le récit et, à l’image des hommes, sans d’ailleurs rechercher à être leurs égales, agissent et parviennent à force de séduction, d’intelligence, de ruse (voire de magie) à atteindre leur but – ou bien chutent en chemin.

Quoi qu’il en soit, Martin ne limite pas les femmes dans des stéréotypes machistes ou féministes, mais peint une fresque où elles ont toute leur place, aux côtés des hommes.

Les aspects religieux du Trône de fer sont également passionnants. Empruntant énormément au paganisme européen pour les divinités des Premiers Hommes et des Andals, mais aussi de panthéons plus exotiques rappelant les mythes et légendes assyro-babyloniens (les dieux des peuples et des civilisations d’Essos par exemple), la religion occupe une place importante dans l’œuvre de Martin. Elle fascine le lecteur/téléspectateur, par une esthétique très travaillée mais aussi par l’écho que ces religions renvoient vers notre monde.

Certes, la fantasy est coutumière des références aux paganismes antiques, les adaptant aux différents mondes décrits. Ainsi, chez Martin, l’Ancienne religion héritée des Enfants de la Forêt s’apparente au culte de la nature et des éléments, les lieux sacrés se situant auprès de sources comme à Winterfell, dans des bosquets de barrals comme l’on peut le voir lorsque les frères de la Garde de Nuit, fidèles à l’Ancienne religion, prêtent serment de l’autre côté du Mur.

Les nouveaux dieux, les Sept, forment quant à eux un panthéon plus proche de celui des anciens Grecs et des Romains, chacun incarnant un archétype auprès duquel chaque fidèle peut chercher du soutien. Doté d’un clergé hiérarchisé, il peut également se rapprocher des Eglises catholiques ou orthodoxes, l’esthétique choisie faisant d’ailleurs penser à celle de Byzance. Quoiqu’il en soit, il règne jusqu’à la veille des événements relatés dans Le Trône de fer une véritable tolérance religieuse, tout comme à Essos où chacun est libre de prier ses dieux, à condition de respecter ceux des autres. La description du quartier sacré à Braavos est ainsi intéressante, chaque dieu y possédant son temple.

En revanche, l’arrivée de R’hllor sur Westeros, profitant à la fois des troubles politiques et du retour de la magie, bouleverse cet équilibre et cette « tolérance ». Avec le dieu rouge et ses prêtres (prêtresses), il n’est plus question de polythéisme mais de prosélytisme et d’évangélisation forcée. Stannis, en prêtant allégeance à ce dieu unique, cherche à assoir son pouvoir à l’aide de la religion, alors que jusqu’ici, même avec le clergé des Sept, la religion ne faisait qu’accompagner le pouvoir politique, en lui donnant la légitimité sacrée (en tout cas jusqu’aux manœuvres de Cersei Lannister qui offre malgré elle le pouvoir au Moineau et aux prêtres des Sept).

Le nouveau culte rouge exige ainsi la destruction ou l’autodafé des symboles des anciennes religions. Brûlant les barrals et les statues des Sept, il est porteur d’une magie sombre et violente, étrangère à la terre de Westeros (sa magie est d’ailleurs, dans le livre, mise en échec dans les anciens lieux chargés de puissance comme Peyrdragon ou le Mur) et demande à ses fidèles des sacrifices humains, étant avide du sang des souverains…

Martin nous dépeint ainsi, à travers le culte du Dieu Rouge et de la prise de pouvoir du grand prêtre des Sept, une vision du monothéisme des origines, cherchant à imposer une seule voie pour atteindre la vérité au mépris de toutes les autres. Comme ne pas penser à la destruction des arbres sacrés par Charlemagne au nom de « la vraie foi » ? Et comment ne pas penser à ce qui se passe aujourd’hui dans nos propres cités avec la propagation de la foi musulmane qui ne fait pas de différence entre la sphère politique et celle du divin ?

Le lecteur/spectateur qui tremble devant les forfaits du dieu rouge et du Moineau, ne devrait-il pas trembler de la même manière lorsque certains veulent imposer leur vision du monde ?

Les enjeux et les menaces géopolitiques du Trône de fer sont aussi le reflet de ceux de l’Europe contemporaine. En plus de la menace du dieu rouge, « invasion » cultuelle sur le monde de Westeros que l’on peut aisément rapprocher de l’Islam, deux autres menaces majeures planent sur le monde de Martin, là aussi miroirs de celles qui sont à nos portes.

La première est celle des Sauvageons, menaçant par leur migration le royaume et les habitants de Westeros (fuyant cependant une menace bien plus dangereuse pour les hommes, celle des Marcheurs blanc, les Autres, mort-vivants destructeurs de toute vie et de toute civilisation). N’y va-t-il pas ici un parallèle à faire avec les menaces des « Migrants », nos dirigeants aveugles, les quelques veilleurs conspués, postés sur les « frontières du royaume et du temps » ?

L’autre menace est celle de ce Dieu rouge, jaloux, cruel, destructeur par le feu d’arbres sacrés et des représentations de Dieux qui nous ressemblent, ne souffrant aucune autre voix divine. Cette opposition entre paganisme et monothéisme est un classique dans l’heroic fantasy, qui reprend bien souvent sous une forme ou une autre la lutte de l’Eglise contre les anciennes religions européennes (il prend ici une dimension particulière quand l’intolérance dans notre monde contemporain devient le fait de l’Islam).

Enfin, menace plus diffuse, et qui fait écho à « l’esprit bourgeois » que je traduis par marchand voire capitaliste,  celle qui vient de « l’autre côté du Détroit ». Dans ces cités franches, fondées en réaction pour échapper aux grands empires traditionnels dominés par une aristocratie guerrière, la richesse est l’étalon de toute valeur et de toute hiérarchie sociale (les maîtres sont ainsi les marchands et les prostitués sont parmi les plus estimées des femmes). Or, l’équilibre entre les deux civilisations tend à être rompu car la couronne de Westeros, ruinée, s’endette auprès de la Banque de Fer de Braavos, perdant de fait de son indépendance au profit d’une puissance étrangère voire « transnationale ». Cela fait bigrement penser à une certaine puissance transatlantique (certes, encore plus endettée que la couronne de fer !) et au pouvoir des instances financières mondialisées…

Nous sommes ainsi loin de « la fin de l’histoire » d’un Francis Fukuyama, les menaces s’amoncelant dans le ciel de Westeros ressemblant étrangement aux menaces d’aujourd’hui, quand les élites traditionnelles sont soit détruites, soit corrompues, oubliant leurs devoirs envers les peuples dont ils ont la charge, ne recherchant plus que l’accomplissement de leurs désirs individualistes et hâtant un peu plus la plongée dans le chaos.

Westeros, une parabole de l’Europe

S’immerger dans le monde de Westeros revient ainsi à découvrir un monde chargé de sens, dont les racines plongent dans une matière mythique et historique, qui dépeint une société guerrière où la violence offre une vision épique de la vie et de la mort à travers celles de ses héros et de ses dieux. Westeros est par ailleurs un monde menacé (« Winter is coming »), alors même que ses habitants ne sont pas tous conscients des dangers à venir qui menacent schémas sociaux et mentaux.

Les parallèles avec notre Europe sont ainsi évidents. Grâce à la puissance et à la liberté de ton de l’imaginaire, de la fantasy, il est possible de faire passer des messages, de présenter la réalité sous une autre forme pour mieux la comprendre, pour la faire comprendre.

C’est tout l’intérêt de cette lecture européenne du Chant de glace et de feu.

Harald S. – Promotion Dominique Venner

Crédit photo : Lincoln Soares via Flickr (cc)

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