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Pour une écologie enracinée : localisme et mise en valeur des terroirs (1/2)

Synthèse de l'intervention de Julien Langella, provençal, co-fondateur de Génération Identitaire et vice-président d'Academia Christiana, journaliste et essayiste, lors du colloque "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020.

Pour une écologie enracinée : localisme et mise en valeur des terroirs (1/2)

L’écologie est l’ensemble des recherches et des connaissances sur les relations entre un être (qu’il soit homme, végétal, animal ou minéral) et son milieu, son écosystème. En grec, oikos est la « maison ». « Économie » et « écologie » ont donc la même racine : ce sont deux réflexions qui portent sur la façon d’habiter et d’entretenir notre maison, notre patrie.

La fragilité intrinsèque de l’écologie politique

A pro­pos de la ten­dance poli­tique, on devrait par­ler – d’ailleurs, c’était le terme uti­li­sé depuis son inven­tion dans les années 30 par Ber­trand de Jou­ve­nel – d’« éco­lo­gie poli­tique », ou d’écologisme. L’écologisme est donc la tra­duc­tion poli­tique de constats scien­ti­fiques sur l’empreinte de l’homme dans la nature. Par consé­quent, il y a une dif­fi­cul­té intrin­sèque à popu­la­ri­ser l’écologisme, à en faire un mou­ve­ment de masse qui mobi­lise les foules avec des slo­gans, des dra­peaux immé­dia­te­ment recon­nais­sables et toute une esthé­tique mili­tante. Le socia­lisme a son dra­peau rouge, ses « len­de­mains qui chantent » et son pan­théon de tri­buns célèbres parce qu’il s’appuie sur des mots, des concepts et des idéaux qui font mouche dans la psy­cho­lo­gie des hommes. Le socia­lisme, comme toute idéo­lo­gie, a une cou­leur, une odeur, il est incar­né, char­nel.

L’écologie poli­tique, plu­tôt que des mots d’ordre et des appels à la grève géné­rale, arbore des résul­tats d’études savantes et des sta­tis­tiques. Ouvrez une revue éco­lo­giste, comme L’Écologiste – qui est remar­quable au demeu­rant, et vous aurez quelques pages un peu tech­niques consa­crées à la popu­la­tion des cigognes en Alsace ou des gabians en Pro­vence. Les asso­cia­tions « éco­lo­gistes » les plus anciennes et actives sont des asso­cia­tions de sau­ve­garde d’espèces ani­males comme la Ligue de Pro­tec­tion des Oiseaux. Para­doxa­le­ment, le talon d’Achille de l’écologisme, c’est son réa­lisme, son ancrage dans une réa­li­té mesu­rée.

Alors, vous me direz « oui mais l’écologie est à la mode, des mai­ries ont été conquises aux der­nières élec­tions muni­ci­pales et, par­tout, on ne parle que de tri sélec­tif et de gestes “éco-res­pon­sables” pour sau­ver la pla­nète. » Certes mais dans l’espace poli­tique, l’écologisme indé­pen­dant n’existe pas. Seul l’écologisme asso­cié à la nou­velle gauche fémi­niste et pleur­ni­charde (pléo­nasme) rem­porte des vic­toires. Cet éco­lo­gisme est matriar­cal, ou femelle, dans la mesure où il dérive de l’obsession du care : le « soin », la « bien­veillance » en anglais. Bien­veillance à l’égard des ani­maux d’élevage et des tau­reaux de cor­ri­da, mais aus­si à l’égard des immi­grés, de la racaille, de la drogue, de l’écriture inclu­sive, de Black Lives Mat­ter, des ras­sem­ble­ments « anti­ra­cistes » fer­més aux Blancs, des indi­gé­nistes hai­neux, des mul­ti­na­tio­nales de la junk food dès lors qu’elles pro­posent à leurs clients des gobe­lets en car­ton, etc. Ce n’est pas « l’écologie » qui triomphe actuel­le­ment dans l’opinion. C’est une nou­velle gauche repeinte en vert, comme il y a un capi­ta­lisme repeint en vert : c’est le green­wa­shing pour tous.

Comme l’explique l’écologiste Jean-Pierre Dupuy, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie poli­tique à Poly­tech­nique et par­ti­san du « catas­tro­phisme éclai­ré », un évé­ne­ment impres­sion­nant peut trans­for­mer rapi­de­ment notre vision du monde et une socié­té entière peut renon­cer à cer­taines de ses croyances, mais il est plus dif­fi­cile d’imaginer que cette socié­té puisse bou­le­ver­ser ses habi­tudes dans ses rela­tions vitales avec la nature elle-même. Autre­ment dit : ordi­na­teurs et écrans de télé­vi­sion ali­men­tés à l’énergie solaire, oui ! Mais télé­vi­sion absente et soi­rées en famille autour du pater fami­lias, non ! Bio­car­bu­rant à bas coût, oui ! Mais moins de noma­disme tou­ris­tique ou de voyage huma­ni­taire en Afrique, sur­tout pas ! Steaks de soja bio avec exhaus­teur de goût à la viande, oui ! Mais retour à une cui­sine aux légumes de ter­roir de nos ancêtres… Quelle envie !
Le consu­mé­risme n’est pas un excès, c’est le mode de vie ordi­naire pour les Occi­den­taux et un nombre crois­sant de per­sonnes dans le monde. On peut le repeindre en vert et lui don­ner un ver­nis « équi­table », mais il demeure indé­pas­sable pour la plu­part de nos com­pa­triotes. Cli­ma­ti­sa­tion, télé­phone por­table à 10 ans et sor­tie fami­liale au centre com­mer­cial sont deve­nus la norme, le sym­bole de l’ascension sociale et du confort bien méri­té. Une révo­lu­tion éco­lo­giste implique le renon­ce­ment à ce luxe avi­lis­sant et pol­luant. Or, on n’a jamais vu une révo­lu­tion pro­po­sant au peuple moins que ce qu’il n’a déjà. Jamais. C’est pour­quoi l’écologie poli­tique ne peut pas gagner seule. Elle doit être arri­mée à un pro­jet glo­bal et cohé­rent.

La croissance tue

His­to­ri­que­ment, l’écologie poli­tique est fon­dée sur la dénon­cia­tion du consu­mé­risme comme mode de vie contre-nature. Elle pro­pose donc de rompre avec le pro­duc­ti­visme, l’obsession du taux de crois­sance : pro­duire tou­jours plus, pour­quoi faire ? Au contraire : moins de biens, plus de liens ! Le PIB et le taux de crois­sance, aujourd’hui syno­nymes de « bonne san­té natio­nale », ne sont que des indices quan­ti­ta­tifs, non qua­li­ta­tifs. Le PIB indique la somme de biens et de ser­vices pro­duits chaque année, que ce soit une carotte, un livre, un autel d’église en pierre de taille… ou un plug anal géant, une série télé où Achille est joué par un acteur noir, etc. Quant au taux de crois­sance, il ne mesure que l’augmentation du PIB, de telle façon que lorsque la crois­sance est de 0%, cela ne signi­fie pas que l’on n’a rien pro­duit cette année-là, mais sim­ple­ment qu’il n’y a pas eu plus de pro­duc­tion que l’année pré­cé­dente, donc qu’il y en a eu au moins autant. C’est à la fois très simple et cru­cial à com­prendre pour démon­ter les dis­cours média­tiques alar­mistes sur « l’apocalypse de la décrois­sance ».

La crois­sance nous tue : pol­lu­tions des sols, de l’eau et des corps – pro­gres­sion effrayante de l’infertilité ! – par la consom­ma­tion de pilules contra­cep­tives, de pes­ti­cides, de conser­va­teurs et d’additifs ali­men­taires ; baisse du QI et explo­sion des troubles neu­ro­lo­giques dus aux écrans et aux ondes élec­tro­ma­gné­tiques (WiFi, Lin­ky et Cie) ; régres­sion phy­sique aus­si à cause de la ter­tia­ri­sa­tion de l’économie qui impose un tra­vail séden­taire néces­si­tant peu l’usage de nos muscles… Plus pro­duc­tifs et plus riches, nous sommes aus­si plus bêtes, en moins bonne san­té et sté­riles. Plus dociles aus­si. C’est une nou­veau­té abso­lue dans l’histoire humaine : pour être plus forts en tant qu’États dans la course mon­diale à la puis­sance, nous devons pour­suivre un déve­lop­pe­ment éco­no­mique qui affai­blit les peuples dans leur sub­stance. Il paraît que nous vivrions mieux qu’auparavant… Si nous vivons mieux aujourd’hui, c’est par rap­port à l’affreux XIXe siècle, époque ancienne la mieux docu­men­tée, mais non au regard des Euro­péens de l’ancien monde, qui connurent des villes où l’air était res­pi­rable, des mers sans plas­tique, des pay­sages sans éoliennes et des enfants sans tablettes.

Nous sommes les fils d’Athènes, de Rome et de Com­pos­telle, c’est-à-dire héri­tiers de la mesure grecque, de l’ordre romain et du dépouille­ment chré­tien. Nous savons que le bon­heur ne se mesure pas quan­ti­ta­ti­ve­ment. C’est pour­quoi l’écologie néces­saire, à mon sens, se nomme « radi­cale », elle s’interroge sur les consé­quences anthro­po­lo­giques du déve­lop­pe­ment éco­no­mique (son impact sur l’homme) et invoque la décrois­sance. Ches­ter­ton disait que lorsqu’un homme découvre qu’il meurt à petit feu en buvant du vin empoi­son­né chaque jour, la pre­mière chose qu’il fait, c’est de vider la bou­teille de vin et de chan­ger de four­nis­seur. C’est la même chose pour la crois­sance : que ses apôtres zélés nous expliquent en quoi elle est bonne pour nous, car c’est à eux qu’appartient la charge de la preuve, pas à nous qui consta­tons, dépi­tés, la noci­vi­té de leur entre­prise.

L’écologie enracinée face à la liberté

Cette éco­lo­gie radi­cale et néces­saire, les masses ne peuvent que la refu­ser de toute la force de leur poi­gnet mus­clé à l’art du sel­fie, la gauche la rejette parce que « la crois­sance c’est l’emploi et l’emploi c’est la jus­tice sociale » et la droite la dia­bo­lise en la qua­li­fiant de « puni­tive » lorsque la sacro-sainte liber­té d’entreprendre lui semble mena­cée. Quant à la nou­velle gauche, idiote utile du mon­dia­lisme, si elle défend la nature contre les pes­ti­cides, elle pro­meut l’artificialisation de l’homme par la PMA/GPA et le refus de la bio­lo­gie par le trans­gen­risme. Cette éco­lo­gie radi­cale, pour être cohé­rente, doit être enra­ci­née et défendre la nature telle qu’est : hié­rar­chique, sexuée, déter­mi­née, sans pré­tendre la chan­ger mais en l’assumant. Cette éco­lo­gie ne peut être qu’anti-libérale, donc loca­liste et pro­tec­tion­niste, bref iden­ti­taire : res­pec­tueuse de la bio­di­ver­si­té eth­nique et cultu­relle des peuples.

L’écologie enra­ci­née se heurte fata­le­ment au front répu­bli­cain de la liber­té indi­vi­duelle mal com­prise. L’esprit libé­ral, ou « l’idéologie libé­rale-liber­taire » comme on l’appelle un peu mal­adroi­te­ment (car le libé­ra­lisme est un bloc), ce nar­cis­sisme jouis­seur qui fait le pont entre Mai 68 et Steve Jobs, Caro­line de Haas et George Soros, est le par­ti unique en Occi­dent. Mais on ne peut négli­ger l’appétence, certes désor­don­née mais réelle, des Fran­çais et des Euro­péens pour la liber­té. Par consé­quent, il faut être capable de répondre à ce désir pour que notre éco­lo­gie s’enracine aus­si dans les cœurs. Ain­si, l’écologie qui vou­drait faire de la nature le socle de la Cité a tout le monde contre elle, et simul­ta­né­ment, un bou­le­vard devant elle. A condi­tion de recon­qué­rir le prin­cipe de liber­té pour le pur­ger de sa cari­ca­ture : le libé­ra­lisme.

Notre vision moderne de la liber­té consiste à pou­voir choi­sir ce qu’est le bien et le mal tant que cela n’interdit pas à notre voi­sin d’en faire autant. C’est l’article 4 de la Décla­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen (1789) : « La liber­té consiste à pou­voir faire tout ce qui
ne nuit pas à autrui ». Décla­ra­tion adop­tée par les révo­lu­tion­naires juste avant que l’on inter­dise aux tra­vailleurs de s’associer pour leurs inté­rêts com­muns, de se réunir et de faire grève. Concep­tion indi­vi­dua­liste, hors-sol et anti-sociale de la liber­té. Nous sommes libres de regar­der ce que nous vou­lons sur Net­flix mais nous dépen­dons du monde entier pour notre appro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture (près d’un légume sur deux est impor­té, 25% du porc et le tiers de la volaille)1, en objets (manu­fac­tu­rés par les for­çats du sous-conti­nent indien et chi­nois) et en éner­gie (l’uranium de nos cen­trales nucléaires vient d’Afrique, les métaux rares de nos éoliennes d’Asie et le pétrole d’Arabie). Si l’économie est l’art de bien gérer notre mai­son com­mune, alors le gigan­tisme, ce sys­tème par lequel nous délé­guons notre capa­ci­té à prendre des déci­sions vitales (grande dis­tri­bu­tion, bureau­cra­tie natio­nale, auto­ri­tés sani­taires et ins­ti­tu­tions supra­na­tio­nales) est un sys­tème anti-éco­no­mique et liber­ti­cide.
L’authentique liber­té, ce n’est pas le choix entre un loi­sir ou un autre : fast food ou pan bagnat, Hol­ly­wood ou Michel Audiard, Yann Moix ou Fré­dé­ric Mis­tral. La liber­té est un pou­voir, une puis­sance. Dans l’Antiquité, la liber­tas romaine est le sta­tut de l’homme libre. Celui qui, contrai­re­ment à l’esclave, est maître de ses mou­ve­ments, auto­nome pour nour­rir sa famille et pro­prié­taire d’un lopin de terre garan­tis­sant l’indépendance fami­liale et l’espoir d’améliorer son confort. Même le serf du Moyen Age, le pay­san inféo­dé à un pro­prié­taire ter­rien, a plus de liber­tés que nous : tout ce qui nour­rit et assure la défense phy­sique de sa famille pro­vient d’un rayon de quelques kilo­mètres car­rés autour de lui, c’est-à-dire son champ, les arti­sans du bourg voi­sin et l’épée de son sei­gneur. La liber­té, c’est l’autonomie. Les urbains hyper­con­nec­tés que nous sommes – pour cer­tains du moins – n’ont aucune liber­té. Il suf­fit de se rap­pe­ler la panique dans les super­mar­chés au début de la crise du coro­na­vi­rus pour envi­sa­ger ce qui se pro­dui­rait en cas de rup­ture réelle des chaînes d’approvisionnement. La liber­té, c’est la maî­trise de notre des­tin col­lec­tif. C’est la rai­son pour laquelle loca­lisme est la seule réponse pos­sible au désir de liber­té.

Le gigantisme, voilà l’ennemi

« Chaque fois que quelque chose va mal, quelque chose est trop gros » écri­vait Léo­pold Khor, éco­no­miste et poli­to­logue autri­chien mort en 1994, auteur du slo­gan small is beau­ti­ful. Ce constat est une évi­dence depuis la chute de l’empire romain.

Qu’est-ce qui donne aux crises finan­cières leur gra­vi­té ? L’interdépendance des éco­no­mies natio­nales, de la banque et de l’industrie au sein du mar­ché mon­dial. Qu’est-ce qui fait du coro­na­vi­rus chi­nois une pan­dé­mie ? Un sys­tème inter­na­tio­nal de trans­ports et la dis­pa­ri­tion de cer­taines fron­tières. Qu’est-ce qui a fait explo­ser le tra­fic de drogue ? La mul­ti­pli­ca­tion des fusions-acqui­si­tions et des firmes inter­na­tio­nales qui ont faci­li­té le blan­chi­ment de sommes d’argent impor­tantes. Qu’est-ce qui per­met à des mul­ti­na­tio­nales de ne pas res­pec­ter le droit du tra­vail ou de payer moins d’impôts que la loi exige ? Leur poids finan­cier, des chiffres d’affaire supé­rieurs au PIB de cer­tains pays et leur armée d’avocats-fiscalistes. Qu’est-ce qui rend l’immigration insou­te­nable ? Outre la culture des nou­veaux arri­vants, leur nombre qui donne à leur pré­sence le carac­tère d’une inva­sion. Qu’est-ce qui pro­voque, par­mi d’autres fac­teurs certes, cette immi­gra­tion ? La démo­gra­phie galo­pante de l’Afrique noire. Qu’est-ce qui rend nos révoltes, outre des erreurs stra­té­giques, inof­fen­sives pour le pou­voir, si on les com­pare aux jac­que­ries de l’Ancien régime ? L’importance de l’arsenal logis­tique et maté­riel de la Police fran­çaise qui dis­pose de moyens de répres­sions comme les sei­gneurs du Moyen Age n’en ont jamais eu.

Nous ne vivons pas seule­ment sous la menace de l’implosion des « bulles » finan­cières. Une quan­ti­té incroyable de bulles sont prêtes à nous englou­tir : bulle démo­gra­phique, bulle migra­toire, bulle des échanges mon­diaux, bulle de la pol­lu­tion… Nous vivons à l’ère de la déme­sure, la déme­sure est la norme, nous vivons à l’ère des bulles. Et nous aurions beau concep­tua­li­ser les uto­pies les plus brillantes, les méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels et éco­no­miques les mieux hui­lés, quand quelque chose est trop gros, quelque chose s’effondre tôt ou tard.

Gare au faux localisme : le national-libéralisme

Atten­tion : le loca­lisme, ce n’est pas la relo­ca­li­sa­tion de la mon­dia­li­sa­tion. Ce n’est pas réta­blir telles quelles, à l’intérieur du ter­ri­toire natio­nal, l’ensemble des acti­vi­tés indus­trielles qui ont été délo­ca­li­sées. Le loca­lisme, ce n’est pas le consu­mé­risme repeint en bleu-blanc-rouge : la réin­dus­tria­li­sa­tion accroî­trait la pol­lu­tion et notre pays serait mécon­nais­sable. Je ne suis pas abso­lu­ment contre une indus­trie locale de taille rai­son­nable, il reste à déter­mi­ner dans quelle mesure celle-ci peut exis­ter, mais il faut gar­der à l’esprit que la relo­ca­li­sa­tion n’est pas qu’un chan­ge­ment d’échelle : elle implique de faire un tri dans les acti­vi­tés éco­no­miques.

En effet, le droit social fran­çais ne per­met pas les mêmes cadences qu’en Asie et l’absence de matières pre­mières ou de déchè­te­ries indus­trielles sur notre sol (actuel­le­ment, des « pays pou­belles » traitent nos déchets numé­riques, des Phi­lip­pines au Gha­na) rendent impos­sibles le main­tien de cer­taines indus­tries. Des sec­teurs entiers ne sur­vi­vraient pas à la relo­ca­li­sa­tion. Les éner­gies dites « renou­ve­lables » ne nous seraient d’aucune aide, leur ren­de­ment est plus faible que les hydro­car­bures, elles consomment elles-mêmes du pétrole (base de tout car­bu­rant et de la fabri­ca­tion du plas­tique), et pour conser­ver notre dépense éner­gé­tique, il fau­drait cou­vrir notre pays de bar­rages, d’éoliennes, de mono­cul­tures inten­sives de plantes pour obte­nir du bio­car­bu­rant qui n’a rien de « bio » et de forêts des­ti­nées exclu­si­ve­ment à extraire du bois de feu, ce qui serait catas­tro­phique pour la bio­di­ver­si­té2. La « tran­si­tion éco­lo­gique », ou Green New Deal, est un sac­cage de la nature. Quant au recy­clage, c’est une fumis­te­rie : une grande par­tie des déchets ne sont pas recy­clés à cause de la diver­si­té de maté­riaux entrant dans la com­po­si­tion d’un objet comme le télé­phone (dif­fé­rents plas­tiques et dizaines de métaux dif­fé­rents) ou une canette (paroi en alu­mi­nium, culot en alliage) et la filière du recy­clage consomme énor­mé­ment d’énergie (une canette consom­mée à Mar­seille doit être envoyée à Stras­bourg pour être refon­due)3. Outre ces obs­tacles à une relo­ca­li­sa­tion mal com­prise, des pans de l’économie devront décroître dans la mesure où l’État-stratège l’exige au nom d’impératifs sani­taires, éco­lo­giques et sociaux supé­rieurs aux exi­gences de ren­ta­bi­li­té infi­nie. Il n’y a pas d’alternative à la décrois­sance et le loca­lisme en est la che­ville ouvrière.

Le loca­lisme n’est pas qu’une ques­tion de taille phy­sique, le loca­lisme est une phi­lo­so­phie de la mesure dont le cœur est le prin­cipe de sub­si­dia­ri­té : tout ce qui peut être pro­duit au niveau local doit l’être au niveau local, de même au niveau régio­nal, natio­nal et conti­nen­tal. Par exemple, cela n’aurait aucun sens (coût du trans­port, pol­lu­tion de l’air, etc.) de pri­vi­lé­gier l’achat de fruits culti­vés à Mayotte plu­tôt que dans le Pié­mont ita­lien sous pré­texte que Mayotte fait par­tie du ter­ri­toire fran­çais. Le loca­lisme n’est pas un sou­ve­rai­nisme obtus, idéo­lo­gique, il se conforme au réel et accorde par consé­quent une pré­fé­rence à ce qui enri­chit la vie de quar­tier et l’identité des villes.

Dans la Cité loca­liste, par exemple, le pain de super­mar­ché est taxé – voire inter­dit – de façon à don­ner l’avantage aux arti­sans bou­lan­gers ; la détaxa­tion de proxi­mi­té, qui pri­vi­lé­gie la pro­duc­tion et l’embauche locale par une fis­ca­li­té adap­tée, pro­fite aux maraî­chers de pays plu­tôt qu’à l’agro-industrie étran­gère ; et il en est de même pour les libraires indé­pen­dants face aux géants de la « culture », etc. Dans la Cité loca­liste, par la facul­té don­née à l’État de fixer des orien­ta­tions éco­no­miques et de gou­ver­ner le mar­ché selon d’autres cri­tères que finan­ciers, il n’y a pas de place pour le libé­ra­lisme. Le loca­lisme est anti-libé­ral ou n’est pas. Il implique de se déles­ter d’un cer­tain nombre de pré­da­teurs éco­no­miques et néces­site un État fort et libre capable de résis­ter à la pres­sion des puis­sances d’argent. Pre­nons l’exemple du sable, à l’origine du béton : il en faut 200 tonnes pour une mai­son de taille moyenne, 3 000 pour un hôpi­tal, 30 000 pour 1 kilo­mètre d’autoroute et 12 mil­lions de tonnes pour une cen­trale nucléaire4. En France, où les côtes sont pro­té­gées, le sable est « pêché » en haute mer ou tiré de la roche. Avec une espé­rance de vie et des vagues migra­toires comme nous n’en avons jamais connus, la béto­ni­sa­tion pro­gresse : jusqu’où ? Ne fau­dra-t-il pas, un moment don­né, dire « stop » ? Qui le pour­ra sinon un État délié des ambi­tions par­ti­sanes, des caprices média­tiques, du bavar­dage par­le­men­taire et de l’incertitude élec­to­rale ? Le loca­lisme affirme d’abord et avant tout le pri­mat du poli­tique sur l’économique, confor­mé­ment au modèle indo-euro­péen de la tri­fonc­tion­na­li­té sociale5, la domi­na­tion de l’esprit sur les appé­tits du ventre et la supé­rio­ri­té du Bien com­mun sur l’intérêt pri­vé.

Aujourd’hui, le vrai cli­vage oppose deux camps. D’une part, les par­ti­sans de l’enracinement, des liber­tés com­mu­nau­taires, de la relo­ca­li­sa­tion du tra­vail, de la jus­tice sociale et d’une éco­no­mie satis­fai­sant les besoins réels plu­tôt que les pul­sions sus­ci­tées par la publi­ci­té. D’autre part, les par­ti­sans du pro­duc­ti­visme, du sala­riat géné­ra­li­sé, de la mon­dia­li­sa­tion, de la tyran­nie tech­no-sani­taire et de l’enfumage par­le­men­taire. Le véri­table cli­vage poli­tique oppose les loca­listes aux gigan­tistes.

L’enracinement comme une entrée en religion

Comme l’écrivait Fré­dé­ric Mis­tral, « il ne s’agit pas seule­ment de faire une majo­ri­té élec­to­rale, il s’agit de refaire un peuple. » Le com­bat est total : poli­tique, cultu­rel, édu­ca­tif, éco­no­mique et anthro­po­lo­gique. L’état du peuple fran­çais, qui n’est pas des­cen­du une seule fois dans les rues contre la tyran­nie sani­taire mise en place ces der­niers mois (contrai­re­ment à nos voi­sins alle­mands, amé­ri­cains et anglo-saxons, mani­fes­tant par dizaines de mil­liers), nous fait envi­sa­ger la mort pure et simple de la France. Un pays peut-il mou­rir ? Je n’ai pas la réponse mais je crois en la résur­rec­tion. Or, celle-ci com­mence ici et main­te­nant par le biais de l’enracinement, ce retour en soi comme dans un sanc­tuaire ame­né à rayon­ner sur le monde. Il faut se conver­tir à l’enracinement, il faut enga­ger une conver­sion iden­ti­taire, c’est-à-dire « vivre selon notre tra­di­tion, […] se confor­mer à l’idéal qu’elle incarne, culti­ver l’excellence par rap­port à sa nature, retrou­ver ses racines, trans­mettre l’héritage, être soli­daire des siens. » (Domi­nique Ven­ner)

La conver­sion iden­ti­taire, c’est mani­fes­ter notre iden­ti­té dans tous les domaines de la vie : man­ger des fruits et légumes de sai­son (culti­vés loca­le­ment (donc vivre selon les cycles natu­rels de son ter­roir) ; uti­li­ser des mots de sa langue régio­nale (en Pro­vence : Adiéu pour « Bon­jour », Ades­sias pour « Au revoir », Gra­ma­ci pour « mer­ci ») et même n’utiliser que cer­tains termes pour dési­gner une réa­li­té dont la tri­via­li­té est mieux ima­gée par sa langue régio­nale qu’en fran­çais – comme « ça pègue ! » pour « ça colle » (car une langue n’est pas qu’un outil de tra­duc­tion, c’est le miroir d’une culture et d’un état d’esprit) ; choi­sir d’arborer des élé­ments du cos­tume local (ce peut être un cha­peau, un ves­ton, une laval­lière, etc.) ; connaître les grandes heures de sa petite patrie et ber­cer nos enfants avec les hauts faits des héros locaux ; don­ner à notre des­cen­dance des pré­noms de per­son­nages édi­fiants ; hono­rer nos saints régio­naux et les formes de pié­té popu­laires ; cueillir et récol­ter tout ce que la nature nous donne gra­tui­te­ment au lieu de l’acheter en super­mar­ché (ache­ter des herbes « de Pro­vence » venues du Maroc quand on vit dans l’empire du soleil : héré­sie suprême)… Une seule règle dans cette dyna­mique d’enracinement inté­gral : ce n’est pas « tout ou rien », il faut y aller pas à pas, se fixer des objec­tifs modestes mais régu­liers et de jalon en jalon, vivre le plus pos­sible selon la tra­di­tion.

Sur le socle de cette conver­sion iden­ti­taire aux niveaux per­son­nel, fami­lial et ami­cal, deve­nons mis­sion­naires de notre iden­ti­té ! Affron­tons sans crainte la gêne, cette sainte gêne qui emplit l’air alen­tour quand nous osons dire « diman­chade » au lieu de week-end, « parc de sta­tion­ne­ment » au lieu de par­king et « gami­net » au lieu de t‑shirt. Les angli­cismes doivent être tra­qués sans répit. Pas seule­ment parce que c’est un mot étran­ger sym­bole d’américanisation. Pre­nez pull over : le mot dési­gnant « chan­dail » en anglais est en fait un verbe, « mettre par-des­sus ». Pre­nez slip, qui est le verbe « enfi­ler », par­king, qui signi­fie « en train de se garer », plan­ning qui est le verbe « en train de pla­ni­fier ». Très fré­quem­ment, les angli­cismes sont en réa­li­té des verbes d’action qui rem­placent, en fran­çais, des noms com­muns. C’est comme si nous disions « le man­ger » pour la nour­ri­ture et « le boire » pour la bois­son. L’anglicisme, pire qu’une chose étran­gère, est la ban­nière d’un état d’esprit où toute chose, toute réa­li­té, est rame­née à son uti­li­té, à l’usage qu’on en fait : l’anglicisme refuse aux choses une valeur en soi. L’anglicisme est l’étendard du maté­ria­lisme et un symp­tôme de régres­sion intel­lec­tuelle grave. Un peuple libre parle sa langue, un peuple sou­mis bre­douille celle des autres. A savoir : l’office qué­bé­cois de défense de la langue fran­çaise four­nit sur son site Inter­net un dic­tion­naire où il suf­fit de taper un angli­cisme pour obte­nir une liste d’alternatives.

L’enracinement doit être une entrée en reli­gion : c’est un tra­vail sur soi, une réforme inté­rieure, une série d’exercices quo­ti­diens, l’adoption d’une règle de vie, le désir de por­ter la bonne nou­velle de l’identité, et sur ce ter­reau fécond, lais­ser fleu­rir l’amitié.

Julien Lan­gel­la

Notes

  1. Francetvinfo.fr, « Agri­cul­ture : la France importe de plus en plus de den­rées ali­men­taires », 10 juin 2019.
    Ray­mond Girar­di, vice-pré­sident du Mou­ve­ment de défense des exploi­tants fami­liaux (MODEF) cité dans L’Humanité, « La France importe 40% de ses fruits et légumes », 10 octobre 2017. BFMTV, 5 juillet 2019.
  2. Voir les tra­vaux de Jean-Marc Jan­co­vi­ci.
  3. Voir l’expérience de Charles Dau­zet, pré­sident fon­da­teur de La Boucle Verte et start-upeur repen­ti, cité par La Décrois­sance n°170, juin 2020, p.12.
  4. Les Échos, « La guerre mon­diale du sable est décla­rée », 24 février 2016.
  5. Orga­ni­sa­tion sociale tra­di­tion­nelle en Europe : le poli­tique ou le reli­gieux domine (la tête, siège de la réflexion), le guer­rier pro­tège (le cœur, siège du cou­rage) et le tra­vail pro­duit la sub­sis­tance (le ventre, siège de la consom­ma­tion des den­rées). Concept déga­gé par l’historien, lin­guiste et anthro­po­logue Georges Dumé­zil (1898–1986).

Ce texte a été publié dans le numé­ro spé­cial de la revue lit­té­raire Livr’Arbitres, “Actes du VIIe col­loque de l’Institut Iliade”. Pour ache­ter ce numé­ro ou s’abonner à la revue : livrarbitres.com