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Mahaut d’Artois (1270 ? – 1329)

Figure politique incontournable du Moyen Âge français, grande voyageuse et mécène : Mahaut d’Artois.

Mahaut d’Artois (1270 ? – 1329)

« Poitiers contempla un instant Mahaut, monumentale sous les grandes courtines de brocart drapées autour de son lit. Elle est fourbe comme le renard, obstinée comme le sanglier ; elle a sans doute du sang sur les mains, mais je ne pourrais jamais me défendre d’avoir pour elle de l’amitié. »

Voi­ci, sous la plume de Mau­rice Druon, l’éloge funèbre de Mahaut d’Artois que l’historien, dans le célèbre roman Les Rois Mau­dits, met dans la bouche de son gendre, le futur roi de France Phi­lippe de Poi­tiers. Mau­rice Druon a fait connaître au grand public cette com­tesse sous les traits d’une intri­gante prête à tout pour arri­ver à ses fins. Du moins, c’est ain­si qu’elle appa­raît dans les deux adap­ta­tions télé­vi­sées de 1972 et 2005, où elle est suc­ces­si­ve­ment jouée par Hélène Duc puis Jeanne Moreau. Certes, ce per­son­nage haut en cou­leur fut avant tout une femme de pou­voir, mais se limi­ter à ne voir en Mahaut qu’une com­tesse ambi­tieuse et sans scru­pules serait réducteur.

Sa date de nais­sance est incon­nue, mais il est fort pro­bable qu’elle soit née vers 1270. L’année de son mariage, en revanche, est bien éta­blie : en 1285, elle épouse le comte de Bour­gogne Othon IV. Cette jeune fille repré­sente un par­ti idéal, car elle est prin­cesse de sang, affi­liée à la dynas­tie des Capé­tiens. Mahaut est en effet la petite nièce de Louis IX ain­si que la cou­sine de Phi­lippe IV, dit « le Bel ». Cette union est sou­te­nue par le roi capé­tien, car elle lui per­met d’implanter son auto­ri­té dans le com­té de Bour­gogne. Par ailleurs, ce mariage hyper­ga­mique repré­sente une véri­table pro­mo­tion sociale pour Othon IV. Ain­si, cette jeune com­tesse se doit, par mariage, d’être garante de la bonne entente fran­co-bour­gui­gnonne. Mahaut donne cinq enfants à son époux, dont trois par­viennent à l’âge adulte : Jeanne, Blanche et Robert. Elle l’épaule éga­le­ment dans la ges­tion de leur domaine.

Tout bas­cule en 1302 : le père de Mahaut, Robert II, meurt au ser­vice du roi pen­dant la bataille de Cour­trai. La même année, Othon suc­combe aux bles­sures qu’il reçoit lors des affron­te­ments de Cas­sel. Veuve de trente-trois ans, Mahaut décide de ne pas se rema­rier. Elle devient « com­tesse d’Artois et de Bour­gogne Pala­tine et dame de Salins », pre­nant la tête d’un apa­nage extrê­me­ment puis­sant. Ce ter­ri­toire s’étend du nord de la France au sud de l’actuelle Franche-Com­té et com­prend des villes telles que Calais, Saint-Omer, Béthune, Arras, Cam­brai, Salins, Ornans, Pon­tar­lier et Châ­teau-Châ­lon. Il s’agit d’une frange ter­ri­to­riale stra­té­gique, car elle dis­pose d’une posi­tion de car­re­four entre l’Angleterre, le com­té de Flandres et le domaine royal des Capé­tiens. La com­tesse par­vient pen­dant plus de trente ans à assoir son auto­ri­té sur ce ter­ri­toire dis­pa­rate, grâce à de solides sup­ports au sein de sa famille et à un large réseau de baillis fidèles.

Même en dehors des limites de son ter­ri­toire, la com­tesse joue un rôle poli­tique majeur. Pair de France et mar­raine du futur Charles IV, elle pos­sède un siège au conseil res­treint du roi. Son sta­tut au sein de la cour de Phi­lippe le Bel est confir­mé par le mariage de ses deux filles, Jeanne et Blanche, avec les deux fils cadets du roi, Phi­lippe et Charles. Pri­vi­lège raris­sime pour une femme, elle est même auto­ri­sée à sou­te­nir la cou­ronne royale lors du sacre de son gendre, le roi Phi­lippe V, en jan­vier 1317.

S’imposant comme une figure poli­tique incon­tour­nable, Mahaut d’Artois mène un train de vie prin­cier : son hôtel se com­pose d’une cen­taine de per­sonnes et elle dis­pose de plu­sieurs rési­dences, sa pré­fé­rée se situant au châ­teau de Hes­din, aujourd’hui détruit. Grande voya­geuse, la com­tesse est capable de par­cou­rir rapi­de­ment de longues dis­tances entre Paris et ses terres, en étant accom­pa­gnée d’un train com­po­sé d’une soixan­taine de per­sonnes. En effet, l’une des prin­ci­pales pré­oc­cu­pa­tions de la com­tesse est de vivre au plus près du pou­voir et de sa cour. C’est pour­quoi elle est sui­vie d’une cour iti­né­rante et séjourne régu­liè­re­ment en l’hôtel d’Artois, à Paris. Cette demeure com­porte tout un quar­tier rési­den­tiel dont il ne reste plus aujourd’hui que la tour Jean sans Peur.

Mal­gré sa posi­tion pri­vi­lé­giée au sein de cet échi­quier poli­tique, Mahaut d’Artois est sou­mise à de sérieuses dif­fi­cul­tés. En 1314, elle est tou­chée de près par le scan­dale de la Tour de Nesle, impli­quant ses deux filles, Jeanne et Blanche. Lorsque leur liai­son res­pec­tive avec les frères d’Aunay sont décou­vertes, Blanche et sa cou­sine Mar­gue­rite sont arrê­tées et accu­sées d’adultère. Quant à Jeanne, elle est accu­sée d’avoir cou­vert les agis­se­ments des prin­cesses en gar­dant le silence. En guise de puni­tion, les trois femmes sont condam­nées à l’incarcération à vie et les frères d’Aunay à une mort atroce. Mar­gue­rite et Blanche sont envoyées à la for­te­resse de Châ­teau-Gaillard, où Mar­gue­rite meurt. Après huit ans d’emprisonnement, Blanche est trans­fé­rée au châ­teau de Gavray puis à l’abbaye de Mau­buis­son. Elle y meurt à l’âge de trente ans. Jeanne est conduite à la mai­son d’arrêt de Dour­dan mais est libé­rée à la mort de Phi­lippe le Bel en 1314. Cette affaire d’État est un coup ter­rible pour Mahaut et marque pour elle le début d’une sombre période.

En effet, sur ses propres terres, Mahaut doit faire face à une révolte fomen­tée par les nobles arté­siens. Ceux-ci sont mécon­tents de voir leurs pri­vi­lèges s’amenuiser, notam­ment leur droit de « faide », consis­tant à mener des guerres pri­vées. La com­tesse leur résiste durant quatre ans, puis réus­sit à conclure un accord de paix qui lui est favo­rable. Son auto­ri­té est ain­si rétablie.

Par ailleurs, entre 1316 et 1317, elle est accu­sée d’avoir empoi­son­né le roi Louis X et son fils Jean 1er, afin de favo­ri­ser l’arrivée sur le trône de son gendre Phi­lippe V. La com­tesse se défend âpre­ment et est inno­cen­tée. Néan­moins, sa répu­ta­tion en pâtit durant quelques années.

Enfin, il est impos­sible de ne pas évo­quer les affron­te­ments féroces qui l’opposent à son neveu, Robert d’Artois. Dès 1307, il est son enne­mi le plus viru­lent. Pen­dant plus de vingt ans, ce baron tur­bu­lent ne cesse de cla­mer ses droits sur le com­té d’Artois. S’estimant déshé­ri­té, Robert perd tous les pro­cès contre sa tante. Celle-ci par­vient à lui tenir tête, et trans­met le com­té à sa fille Jeanne, der­nière sur­vi­vante de ses enfants. L’exemple de Mahaut montre que, contrai­re­ment à l’idée répan­due, la pri­mo­gé­ni­ture mâle n’entre pas tou­jours en vigueur dans la trans­mis­sion des héri­tages au Moyen-Âge.

À la fin de sa vie, la com­tesse pré­pare son salut en contri­buant à la fon­da­tion d’hôpitaux, ain­si qu’en attri­buant des legs et des rentes à plu­sieurs éta­blis­se­ments reli­gieux. Mahaut fait éga­le­ment preuve de pié­té en aidant les plus dému­nis. Elle fut éga­le­ment la pre­mière de son temps à faire confec­tion­ner, de son vivant, un gisant à son effi­gie. Tout au long de sa vie, Mahaut est une véri­table mécène férue d’art. Biblio­phile, elle réunit une col­lec­tion de livres qui révèle une solide culture. Sa biblio­thèque com­prend des ouvrages de pié­té, de la lit­té­ra­ture cour­toise et même orien­tale, avec des récits por­tant sur les croisades.

Mahaut s’éteint bru­ta­le­ment en novembre 1329, à l’âge de 59 ans. Elle est inhu­mée au côté de son père, le comte d’Artois Robert II, en l’abbaye de Mau­buis­son. Son cœur, lui, est pla­cé au côté de son défunt fils Robert dès le len­de­main, au couvent des Cor­de­liers de Paris. À nou­veau, Mahaut se démarque des usages funé­raires alors en vigueur en choi­sis­sant de ne pas être enter­rée avec son époux, à l’abbaye de Cherlieu.

Repo­ser en l’abbaye de Mau­buis­son revêt une por­tée sym­bo­lique impor­tante pour la com­tesse. En effet, cet éta­blis­se­ment est une fon­da­tion royale : il fut créé par Blanche de Cas­tille en 1236, avant de deve­nir un couvent fémi­nin sui­vant la règle cis­ter­cienne en 1244. L’abbaye devient ensuite une nécro­pole royale accueillant les dépouilles de per­son­na­li­tés royales ou de haute lignée. Jusque dans la mort, Mahaut affirme l’importance de son rang et le rôle actif qu’elle a joué aux côtés des rois capé­tiens. Mal­gré sa des­truc­tion en 1794, l’abbaye pos­sède encore des élé­ments archi­tec­tu­raux datant du Moyen-Âge, comme sa grange aux dîmes, qui pos­sède une char­pente construite au XIIIe siècle. Ce site ne rem­plit plus sa fonc­tion reli­gieuse, car il est aujourd’hui occu­pé par un centre d’art contem­po­rain. Néan­moins, il garde la mémoire des noms illustres dont il reçut le tom­beau par la séré­ni­té qui émane de cet endroit.

Ain­si, Mahaut est un témoin majeur de son temps. Elle a vécu sous cinq rois dif­fé­rents, a connu la fin de la dynas­tie des Capé­tiens et l’avènement des Valois, en par­ti­ci­pant aux grandes déci­sions poli­tiques sous ces dif­fé­rents règnes. À n’en point dou­ter, cette com­tesse d’Artois a mar­qué l’histoire médié­vale de l’Europe par son sens du gou­ver­ne­ment, sa finesse poli­tique ain­si que sa déter­mi­na­tion à pro­té­ger ses terres.

Anne-Sophie B. — Pro­mo­tion Léonidas

Bibliographie