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L’Empire mérovingien, de Bruno Dumézil

En un peu plus de 300 pages, Bruno Dumézil nous présente ici une synthèse des connaissances sur l’histoire méconnue du monde mérovingien.

L’Empire mérovingien, de Bruno Dumézil

Né en 1976, normalien, agrégé d’histoire, Bruno Dumézil s’est tourné vers l’histoire médiévale, plus spécialement celle du haut Moyen Âge. Il fut élève de Michel Rouche, sous la direction de qui il a préparé sa thèse de doctorat publiée sous le titre Les racines de l’Europe chrétienne. Conversion et liberté dans les royaumes barbares (Ve-VIIIe siècle) (Paris, 2005). Plusieurs autres livres ont suivi, sur La société médiévale en Occident (2006), La reine Brunehaut (2008), Le baptême de Clovis (2019). Comme contributeur ou coordonnateur, Bruno Dumézil a aussi pris part à maintes publications collectives telles que Les Barbares (2016) ou L’Europe. Encyclopédie historique (2018, livre conçu, selon Pierre Verschueren, pour « impliquer davantage les intellectuels dans la défense du projet européen » après l’échec du référendum de 2005).

En un peu plus de 300 pages, Bruno Dumézil nous présente ici une synthèse des connaissances sur l’histoire méconnue du monde mérovingien. Pendant environ trois siècles – plus que le temps qui nous sépare de la Révolution – une même dynastie a dominé une partie de l’Europe couvrant, dans son extension maximale, un espace allant du Pays Basque à l’Autriche et des bouches du Rhin à la Côte d’Azur. Si on omet l’Italie, la Catalogne et les marges du nord et de l’est, cet espace est assez semblable à celui des Carolingiens, qui succédèrent aux Mérovingiens, mais durèrent moins longtemps.

D’emblée, le titre surprend : nul monarque mérovingien n’est allé, comme Charlemagne, se faire couronner empereur à Rome un 25 décembre, aucun n’a prétendu à ce titre. L’introduction permet de préciser le propos de l’auteur : la construction politique mérovingienne serait un « empire informel » agglomérant, avec une extension variable, des royaumes, parfois distincts, parfois gouvernés par un seul homme.

Le parcours historique des Mérovingiens, de l’illustre Clovis Ier à l’obscur Childéric III, est présenté par Bruno Dumézil dans un style à la fois documenté et qui permet une lecture agréable, n’excluant pas le recours à des mots frappants : l’auteur désigne ainsi le pouvoir mérovingien comme une rapine organisée, une « cleptocratie ». Ce souci de la formule est louable, mais Bruno Dumézil aurait sans doute pu éviter quelques germanismes (Teilreiche, non traduit, pour désigner les morceaux de l’empire) ou anglicismes un peu hardis (on voit ainsi apparaître, p. 168, un soft power franc, p. 173, un système de joint-venture administratif mérovingien et, p. 238, la success story des Pippinides).

Le chapitre consacré à la gestion administrative du quasi-empire est particulièrement intéressant. On y voit décrites des institutions au fond assez modernes : des comtes ressemblant à nos préfets administrent des cités analogues à nos chefs-lieux de département ; s’y ajoutent, dans des territoires plus étendus, des ducs et des patrices qui font un peu penser aux préfets de nos zones de défense.

Un autre chapitre est consacré à la « monarchie chrétienne » sous les Mérovingiens. L’auteur décrit les conflits de compétence entre le clergé, dépositaire de l’auctoritas (sans usage de la force), et les monarques, titulaires de la potestas (incluant cet usage). Traitant du comportement des monarques, Bruno Dumézil semble parfois considérer qu’ils instrumentalisaient la religion à leur profit : un soupçon qui repose sur des interprétations fragiles, et peut-être anachroniques, de leurs motivations. Son opinion sur l’édit de Childebert Ier (vers 540-550) est plus convaincante. Celui-ci, nous dit-il, « confirme … la haute idée que le roi se faisait de sa responsabilité chrétienne ». Regrettons toutefois que Bruno Dumézil ait omis une partie de ce texte : le lecteur constaterait que, au nom de cette haute idée, pour punir ceux qui auraient refusé de détruire des idoles païennes ou empêché les prêtres de le faire, le roi ordonne, si ce sont des serfs, de leur donner cent coups de fouet.

On peut aussi regretter l’absence d’un chapitre équivalent sur la vie économique de l’empire mérovingien. Mais il est vrai que, face à un cruel manque de documentation, il n’est pas facile de traiter ce sujet.

La longue histoire de cet empire ne fut pas un fleuve tranquille : querelles dynastiques sanglantes, particularismes régionaux mal maîtrisés, relations tumultueuses avec les « grands » des royaumes – les leudes – sortes d’oligarques constitués en clans familiaux rivaux et toujours prêts à trahir. Ponctuée de périodes d’expansion ou de stabilité et de violentes crises, cette histoire atteste-t-elle autant la solidité du système politique mérovingien que semble vouloir le dire l’auteur ? Force est de constater, avec Bruno Dumézil, que la seconde crise de ce système, après la mort du « bon roi Dagobert », lui fut fatale : fortes tendances centrifuges, crépuscule du pouvoir des rois. Le livre se clôt toutefois sur un autre constat, celui de la renaissance de l’empire franc sous une nouvelle dynastie, les Pippinides, ancêtres directs des Carolingiens. Une renaissance brillante, mais pour combien de temps ?

Au début du VIIIe siècle, les Mérovingiens s’enfoncent dans l’obscurité tandis qu’à partir des années 720, le maire du palais Charles Martel devient le vrai chef du vieil empire, accumulant les victoires sur les Aquitains, les Frisons, les Alamans, les Bavarois, les Sarrasins. Les incertitudes entourant la deuxième bataille dite de Poitiers, communément datée en 732, sont prises en compte par l’auteur. Mais la dimension ethnique et civilisationnelle de cette bataille n’est pas mentionnée : Europenses de Charles Martel contre les Arabes, Saraceni ou Ismaelitae du gouverneur Abd al-Rahman. Et l’auteur aurait pu se dispenser de mentionner en note et en bibliographie, comme s’il s’agissait d’un apport sérieux, un livre traitant cet épisode comme prétexte à une fresque idéologique chargée d’esprit polémique : on peut aimer faire de l’histoire comme un sport de combat – ce n’est heureusement pas la démarche de Bruno Dumézil – mais il doit y avoir des limites à cela.

La conclusion est prudente et nuancée. De nombreuses questions subsistent sur la spécificité de la construction politique mérovingienne et sur les mécanismes qui ont guidé son évolution. L’imprévu a sans doute beaucoup joué, peut-être même plus que ne l’admet Bruno Dumézil. Et de toute façon, la maigreur des sources, bien reconnue et analysée par l’auteur, permettra-t-elle jamais d’aller plus loin ?

Philippe Baccou

Bruno Dumézil, L’empire mérovingien (Ve-VIIIe siècle), Paris, Passés composés, 2023, 347 p.

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