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Mythe et violence chez Georges Sorel

Les événements actuels (soulèvements des Gilets jaunes, manifestations contre la réforme des retraites, montée des violences, etc.) montrent le retour en force de la question sociale et du clivage entre le peuple et les élites. Après plusieurs décennies d’alternance gauche-droite, nous avions oublié que l’essence du politique n’est pas le dialogue et la paix : c’est la violence.

Mythe et violence chez Georges Sorel

Julien Freund disait de Georges Sorel qu’il était « probablement le plus grand théoricien politique français depuis la fin du XIXe siècle ». Et pourtant, on ne le lit plus, on ne le cite plus, on ne l’étudie plus. Georges Sorel (1847–1922) a été injustement oublié. On a voulu le disqualifier en l’accusant d’être l’inspirateur du fascisme1. S’il est vrai que Mussolini s’est réclamé de Sorel, on peut en dire autant de Gramsci et d’autres théoriciens marxistes. À vouloir le cataloguer à gauche ou à droite, ou lui assigner une quelconque étiquette, on passe à côté de l’œuvre de ce penseur inclassable.

D’origine nor­mande, poly­tech­ni­cien, l’homme a fait toute sa car­rière comme ingé­nieur des ponts et chaus­sées en pro­vince. En paral­lèle à son acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, il se consacre à la réflexion scien­ti­fique, his­to­rique, poli­tique et sociale. « C’était un robuste vieillard, au teint frais comme celui d’un enfant, les che­veux blancs, la barbe courte et blanche, avec des yeux admi­rables, cou­leur de vio­lette de Parme. Son métier d’ingénieur des ponts et chaus­sées l’avait rete­nu toute sa vie en pro­vince où il s’était dis­trait de l’ennui en lisant et anno­tant tous les livres qui lui tom­baient sous la main.2 » Ses prin­ci­pales sources d’inspiration sont Taine, Renan, Prou­dhon, Nietzsche, Marx et Vico. Il suit les cours d’Henri Berg­son au Col­lège de France. À par­tir des années 1890, il s’engage dans le débat poli­tique et social en col­la­bo­rant à plu­sieurs revues mar­xistes. Après avoir été un dis­ciple de Marx, il prend par­ti pour les révi­sion­nistes dans le débat sur la réforme du mar­xisme. Au début du XXe siècle, il se fait connaître en publiant les Réflexions sur la vio­lence et devient le théo­ri­cien du « syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire ». À son sujet, les frères Tha­raud écri­vaient : « [C’est] un de ces livres tout à fait igno­rés du grand public, mais d’une rare puis­sance explo­sive et qui res­te­ra sans doute un des grands livres de ce temps, puisqu’il a eu la sin­gu­lière for­tune d’inspirer à la fois le bol­che­visme de Lénine et le fas­cisme de Mus­so­li­ni. » Prô­nant l’autonomie ouvrière, il refuse aus­si bien la stra­té­gie élec­to­rale du socia­lisme offi­ciel que le pro­jet révo­lu­tion­naire des cou­rants anar­chistes. Il défend l’usage de la grève géné­rale et de la vio­lence. Déçu par ce cou­rant, à par­tir de 1908, il mani­feste sa sym­pa­thie pour l’Action fran­çaise de Charles Maur­ras et par­ti­cipe à la créa­tion du Cercle Prou­dhon avec son dis­ciple Georges Valois et Édouard Berth. En 1914, il s’oppose à l’Union sacrée. En 1917, il salue la révo­lu­tion russe et juge Lénine comme « le plus grand théo­ri­cien que le socia­lisme ait eu depuis Marx », dans un plai­doyer paru en 1920, Pour Lénine. Sorel s’est tou­jours refu­sé à avoir des dis­ciples et à don­ner des mots d’ordre. Il s’est tou­jours vou­lu le « ser­vi­teur dés­in­té­res­sé du pro­lé­ta­riat », l’ennemi du bour­geois et de l’intellectuel.

Réflexions sur la vio­lence est un ouvrage à la fois « culte » et « mau­dit »3. Adu­lé par les uns, détes­té par les autres, il est sur­tout l’objet d’un pro­fond mal­en­ten­du. Le livre est un recueil d’articles parus en 1906 dans une revue ita­lienne puis dans Le Mou­ve­ment socia­liste. Tous ces articles cor­res­pondent à la phase syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire, où Sorel est déçu de voir le pro­lé­ta­riat récu­pé­ré par les intel­lec­tuels socia­listes offi­ciels qui ne sont, à ses yeux, que des repré­sen­tants de l’État bour­geois. Cette publi­ca­tion coïn­cide, au plan poli­tique, avec la créa­tion de la SFIO diri­gée par Jau­rès en 1906 et, au plan syn­di­cal, à la créa­tion de la CGT en 1902. Trop res­pec­tueux de l’autonomie des syn­di­cats et des tra­vailleurs, Sorel ne pré­tend nul­le­ment jouer le rôle d’« intel­lec­tuel orga­nique ». En revanche, il prend posi­tion en faveur de la branche la plus radi­cale du mou­ve­ment syn­di­ca­liste : refu­sant tout com­pro­mis avec la bour­geoi­sie, il sou­haite que le pro­lé­ta­riat entre en état de séces­sion avec les intel­lec­tuels et les repré­sen­tants socialistes.

Apologie de la violence ?

On se sert sou­vent des Réflexions pour accu­ser Sorel d’être un apo­lo­giste de la vio­lence poli­tique. Il n’est pas ques­tion pour lui de « jus­ti­fier les vio­lents », mais de « savoir quel rôle appar­tient à la vio­lence des masses ouvrières dans le socia­lisme contem­po­rain »4. Ce qui inté­resse Sorel, ce n’est pas de défendre ou de condam­ner mora­le­ment l’usage indi­vi­duel de la vio­lence : cela n’a pas d’intérêt pour l’historien ou le pen­seur, car on ne fait pas l’histoire avec de la morale. En revanche, étu­dier le rôle de la vio­lence à l’intérieur d’une socié­té pour orga­ni­ser les rela­tions entre les groupes sociaux, voi­ci ce qui occupe l’attention de Sorel.

Au préa­lable, il faut s’entendre sur ce qu’est la vio­lence pour Sorel. Com­men­çons par voir ce qu’elle n’est pas. Chez Sorel, la vio­lence n’a rien à voir avec la vio­lence anar­chiste telle qu’elle s’est mani­fes­tée à la fin du XIXe siècle à tra­vers des atten­tats et autres actions directes. Elle n’a rien à voir non plus avec la vio­lence révo­lu­tion­naire mise en œuvre par la Ter­reur en 1793. L’on avait affaire à une forme de vio­lence par­ti­cu­liè­re­ment illé­gi­time : la vio­lence d’État. D’ailleurs, Sorel dénonce avec vigueur la fas­ci­na­tion exer­cée par la Ter­reur sur les répu­bli­cains socia­listes, à com­men­cer par Jau­rès. Sorel ne confond pas la « vio­lence bour­geoise », exer­cée par le pou­voir à tra­vers l’appareil d’État pour répri­mer le peuple, avec la « vio­lence pro­lé­ta­rienne ». Dans un cas, la vio­lence (Sorel emploie par­fois le concept de « force » pour la dis­tin­guer) sert à impo­ser et main­te­nir le pou­voir d’une mino­ri­té sur le reste de la socié­té ; dans l’autre cas, la vio­lence vise la des­truc­tion de ce pouvoir.

La prin­ci­pale arme du pro­lé­ta­riat pour com­battre la bour­geoi­sie, selon Sorel, est la grève géné­rale. Lorsque le tra­vailleur fait grève, il ne le fait pas par « haine » : il pose un acte de guerre visant à faire séces­sion avec l’État. « Les vio­lences pro­lé­ta­riennes n’ont aucun rap­port avec ces pros­crip­tions ; elles sont pure­ment et sim­ple­ment des actes de guerre, elles ont la valeur de démons­tra­tions mili­taires et servent à mar­quer la sépa­ra­tion des classes. Tout ce qui touche à la guerre se pro­duit sans haine et sans esprit de ven­geance ; en guerre, on ne tue pas les vain­cus. »5 Sorel a rete­nu de Marx une idée prin­ci­pale : la lutte des classes est une véri­table guerre, et cette « guerre sociale » doit être l’objet prin­ci­pal de l’action des syn­di­cats. Sorel ne sou­haite pas abo­lir les classes, mais les ren­for­cer. Il faut que les ouvriers refusent toute col­la­bo­ra­tion avec la bour­geoi­sie. Il milite pour une séces­sion volon­taire et active du pro­lé­ta­riat par rap­port à la société.

La bour­geoi­sie a tou­jours employé la force pour impo­ser sa domi­na­tion et il n’y a rien qu’elle ne déteste plus que la vio­lence. « Aux yeux de la bour­geoi­sie contem­po­raine, tout est admi­rable qui écarte l’idée de vio­lences. Nos bour­geois dési­rent mou­rir en paix ; après eux le déluge. »6 Le bour­geois haït la vio­lence parce qu’il sait qu’elle pour­rait détruire l’État qui le fait vivre. De plus, c’est un phé­no­mène social qu’il ne com­prend pas d’un point de vue phi­lo­so­phique : pour lui, la vio­lence est une forme de bar­ba­rie dont l’homme devrait s’émanciper à mesure que le pro­grès lui apporte la rai­son et la paix. Dans Les Illu­sions du pro­grès, Sorel s’attaque à cette « idéo­lo­gie du pro­grès » : la phi­lo­so­phie des Lumières qui s’est déve­lop­pée à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle n’est que la jus­ti­fi­ca­tion idéo­lo­gique d’une classe bour­geoise qui a besoin de faire com­prendre son acces­sion à la richesse et au pou­voir. « La doc­trine du pro­grès de l’humanité tra­dui­sait le mou­ve­ment de la classe bour­geoise et expri­mait, d’une manière dis­si­mu­lée, son ambi­tion de tout domi­ner. »7 Il y a un pré­ju­gé natu­rel contre la vio­lence qui vient de notre édu­ca­tion civi­li­sée et poli­cée. Nous avons été édu­qués à refu­ser la vio­lence en pen­sant qu’il s’agit d’une mani­fes­ta­tion de la bar­ba­rie et qu’il faut lui pré­fé­rer la paix et le dia­logue pour résoudre les conflits. Pour­tant, la vio­lence peut avoir une fonc­tion morale et sociale pour main­te­nir l’ordre dans les rela­tions sociales.

En réa­li­té, les socia­listes ne sont pas tota­le­ment oppo­sés à la vio­lence : celle-ci peut pré­sen­ter une uti­li­té pour eux. Il faut qu’il y ait un peu d’agitation pour faire peur au bour­geois et jus­ti­fier leur rôle poli­tique de rem­part contre la révo­lu­tion et la sub­ver­sion. Les socia­listes acceptent donc l’existence d’une vio­lence contrô­lée, limi­tée, peu dan­ge­reuse. Mais il n’y a rien qui leur fasse plus peur qu’une insur­rec­tion spon­ta­née et non maî­tri­sée. « Il ne serait pas dans leur inté­rêt que le peuple fût tout à fait calme ; il leur convient qu’il y ait une cer­taine agi­ta­tion ; mais il faut qu’elle soit conte­nue en de justes limites et contrô­lée par les poli­ti­ciens. […] Il faut, pour que cela réus­sisse, qu’il y ait tou­jours un peu de mou­ve­ment et qu’on puisse faire peur aux bour­geois [et] faire croire aux ouvriers que l’on porte le dra­peau de la révo­lu­tion, à la bour­geoi­sie qu’on arrête le dan­ger qui la menace, au pays que l’on repré­sente un cou­rant d’opinion irré­sis­tible. »8

La puissance du mythe en politique

Georges Sorel n’est pas le pre­mier à consi­dé­rer le mythe comme un res­sort essen­tiel de la poli­tique. Pla­ton avait com­pris que le récit ima­gé (muthos) était plus utile que le dis­cours phi­lo­so­phique (logos) pour faire com­prendre les idées. L’originalité de Sorel est de mon­trer la puis­sance du mythe pour l’action. Les hommes qui font l’histoire ont besoin d’images pour pas­ser à l’action : ce ne sont pas les idées ni les concepts qui font agir. Voi­là pour­quoi le mythe n’est pas une uto­pie : dans l’utopie, il y a une construc­tion intel­lec­tuelle repré­sen­tant le modèle de la socié­té idéale à réa­li­ser. Le mythe s’appuie sur un récit mobi­li­sa­teur qui agit non sur l’intelligence mais sur la volon­té. Le mythe repose sur la repré­sen­ta­tion d’un ave­nir vic­to­rieux. « Les hommes qui par­ti­cipent aux grands mou­ve­ments sociaux, se repré­sentent leur action pro­chaine sous forme d’images de batailles assu­rant le triomphe de leur cause. Je pro­po­sais de nom­mer mythes ces construc­tions dont la connais­sance offre tant d’importance pour l’his­to­rien. »9

À cha­cun son mythe mobi­li­sa­teur : les chré­tiens ont la résur­rec­tion du Christ ; les com­mu­nistes la révo­lu­tion et les syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires la grève géné­rale. Pour aider à faire com­prendre « le rôle idéo­lo­gique » de la grève géné­rale, Sorel la com­pare à la bataille napo­léo­nienne qui écrase l’adversaire : « … la fin doit tou­jours être la catas­trophe de l’ennemi. » De même que les mili­taires pré­parent la guerre, les syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires doivent pré­pa­rer la grève géné­rale. Et pour la rendre pos­sible, il faut en faire l’objet d’un mythe.

Dans le mythe, ce qui est impor­tant, ce n’est pas de savoir s’il est vrai ou faux, réa­li­sable ou non (sou­vent il ne se réa­lise pas) : il faut savoir ce que le mythe est capable de pro­duire sur les hommes. Un mythe effi­cace, c’est un mythe pour pous­ser les hommes à don­ner leur vie. « Il faut juger les mythes comme des moyens d’agir sur le pré­sent ; toute dis­cus­sion sur la manière de les appli­quer maté­riel­le­ment sur le cours de l’histoire est dépour­vue de sens. »10

Sorel revient sou­vent sur le mythe apo­ca­lyp­tique chez les pre­miers chré­tiens. Si les mar­tyrs ont pu subir les pires épreuves et aller jusqu’au sacri­fice ultime, celui de leur propre vie, c’est parce que l’Église avait une mytho­lo­gie reli­gieuse qui repré­sen­tait la vie sur terre comme un com­bat contre Satan. La mytho­lo­gie agis­sait parce qu’elle repré­sen­tait l’avenir sous la forme d’une pro­messe vic­to­rieuse, celle du retour du Christ en gloire. Et Sorel de conclure : « Si le catho­li­cisme est aujourd’hui si mena­cé, cela tient beau­coup à ce que le mythe de l’Église mili­tante tend à dis­pa­raître. »11

Les « phi­lo­sophes intel­lec­tua­listes » ne com­prennent rien au mythe et à sa fonc­tion his­to­rique. Il lui reproche d’être impré­cis, inexact, faux, illu­soire : ils ne com­prennent pas que l’histoire ne se fait pas avec des véri­tés ou des démons­tra­tions scien­ti­fiques, mais avec des croyances. C’est pour cela qu’ils ne par­viennent pas à expli­quer les grands mou­ve­ments his­to­riques. Sorel cite les tra­vaux de Renan sur la reli­gion. Chez Renan, la reli­gion est une illu­sion, mais c’est une illu­sion néces­saire pour l’individu et la socié­té, car elle aide à vivre et à agir. La croyance est un moteur plus puis­sant que la cer­ti­tude. Il faut croire – même si ce qu’on croit est faux, qu’importe – plu­tôt que savoir. L’histoire est faite par ceux qui sont convain­cus. Renan écrit : « On meurt pour des opi­nions et non pour des cer­ti­tudes, pour ce qu’on croit et non pour ce qu’on sait… Dès qu’il s’agit de croyances, le grand signe et la plus effi­cace démons­tra­tion est de mou­rir pour elles. »12 Les phi­lo­sophes ont beau essayer de mon­trer que ces mythes sont faux : cela n’a pas empê­ché des hommes de mou­rir pour leurs idées. La rai­son ne peut pas l’emporter sur la foi de celui qui croit dans un grand mythe et qui a l’espoir d’être récom­pen­sé pour son sacri­fice. Ces objec­tions ratio­na­listes contre les mythes ne valent que pour les hommes qui refusent d’avoir un rôle actif. Voi­là pour­quoi les phi­lo­sophes sont condam­nés à ne pas agir et à ne faire la révo­lu­tion qu’en paroles.

La dis­pa­ri­tion des mythes à l’époque moderne est à l’origine d’un bou­le­ver­se­ment majeur : l’homme moderne ne croit plus en l’éternité. Si la vie se résume à notre court pas­sage sur terre, à quoi bon vivre, don­ner sa vie pour une cause qui nous dépasse, et mar­quer l’histoire de sa gran­deur ? À défaut d’agir pour l’éternité, on recherche des résul­tats immé­diats à son action. La foi dans la gloire a lais­sé place à la recherche de la satis­fac­tion. La longue mémoire a lais­sé place aux « courtes vues sur l’histoire ».

L’ennemi : le bourgeois

Sorel ana­lyse les fac­teurs qui empêchent le ren­for­ce­ment de la lutte de classes et la séces­sion défi­ni­tive avec la bour­geoi­sie. Il remarque que la bour­geoi­sie fait tout pour assu­rer la paix sociale, pour empê­cher que la lutte de classes ne dégé­nère en guerre de classes, en abais­sant chez les ouvriers tout ins­tinct guer­rier. Pour cela, elle attire à elle les élé­ments révo­lu­tion­naires. L’intellectuel, c’est sou­vent un ancien révo­lu­tion­naire qui a accé­dé au pres­tige de la bour­geoi­sie. « On voit beau­coup de révo­lu­tion­naires aban­don­ner leur ancienne intran­si­geance lorsqu’ils ren­contrent une voie favo­rable. Ce ne sont pas seule­ment les satis­fac­tions d’ordre maté­riel qui pro­duisent ces fré­quentes et scan­da­leuses conver­sions ; l’amour-propre est, encore plus que l’argent, le grand moteur du pas­sage de la révolte à la bour­geoi­sie. »13

Les hommes poli­tiques (dont les socia­listes) appar­tiennent à la classe des intel­lec­tuels. L’homme poli­tique ne pro­duit rien : il se charge de pen­ser à la place de la majo­ri­té qui pro­duit les moyens pour l’entretenir. Les poli­ti­ciens sont au ser­vice de la bour­geoi­sie : ils sont là pour empê­cher une révo­lu­tion ouvrière et main­te­nir l’État en place. Même les socia­listes les plus révo­lu­tion­naires ne servent qu’à une seule chose : ras­su­rer la bour­geoi­sie face à un débor­de­ment pos­sible du peuple. Sorel cite les tra­vaux de Toc­que­ville qui montrent qu’en dépit des rup­tures intro­duites par la révo­lu­tion, on a obser­vé le main­tien et même le ren­for­ce­ment de l’État per­met­tant de pro­té­ger les inté­rêts de la bour­geoi­sie. La conser­va­tion d’un État cen­tra­li­sé et auto­ri­taire est la meilleure pro­tec­tion de la bour­geoi­sie face au risque révolutionnaire.

Le socia­lisme par­le­men­taire ne fait que repro­duire à tra­vers l’État la force bour­geoise en rem­pla­çant une domi­na­tion par une autre, le peuple ne fait que chan­ger de maître, mais il y a tou­jours une classe de pri­vi­lé­giés. Sorel se fait le porte-parole d’une « nou­velle école » qui soit en rup­ture radi­cale avec le socia­lisme offi­ciel et les intel­lec­tuels bour­geois. La nou­velle école aspire à une révo­lu­tion véri­table, c’est-à-dire le ren­ver­se­ment de l’ordre bour­geois, et donc de l’État.

Le sublime comme remède à la décadence

« Le sublime est mort dans la bour­geoi­sie et celle-ci est donc condam­née à ne plus avoir de morale. »14 Cet énon­cé résume à lui seul le diag­nos­tic impla­cable que Sorel jette sur la socié­té moderne. Georges Sorel est obsé­dé par l’affaissement moral pro­vo­qué par le régime démo­cra­tique. C’est le régime qui favo­rise le plus la cor­rup­tion morale. La démo­cra­tie est à la poli­tique ce que la bourse est à l’économie : le régime de la ruse et de la mani­pu­la­tion. « La démo­cra­tie élec­to­rale res­semble beau­coup au monde de la Bourse ; dans un cas comme dans l’autre il faut opé­rer sur la naï­ve­té des masses, ache­ter le concours de la grande presse, et aider le hasard par une infi­ni­té de ruses ; il n’y a pas grande dif­fé­rence entre un finan­cier qui intro­duit sur le mar­ché des affaires reten­tis­santes qui som­bre­ront dans quelques années, et le poli­ti­cien qui pro­met à ses conci­toyens une infi­ni­té de réformes qu’il ne sait com­ment faire abou­tir […]. La démo­cra­tie est le pays de Cocagne rêvé par les finan­ciers sans scru­pules. »15

La bour­geoi­sie anglo-saxonne connut des « capi­taines d’industrie » qui étaient ani­més d’un esprit conqué­rant et guer­rier. Sorel cite les tra­vaux de Paul de Rou­siers sur la figure de l’homme d’affaires amé­ri­cain dans La Vie amé­ri­caine. À mesure que l’économie capi­ta­liste se déve­loppe, la bour­geoi­sie a besoin de jus­ti­fier son pou­voir par une idéo­lo­gie qui pro­meut la paix, l’égalité, la jus­tice, et condamne la guerre, la vio­lence et la lutte. Les valeurs mar­chandes bour­geoises pro­duisent un type d’hommes médiocres et entraînent le reste de la socié­té dans ce mou­ve­ment de décadence.

Or, le pro­lé­ta­riat doit échap­per à cette dégé­né­res­cence par une séces­sion avec la bour­geoi­sie. Le pro­lé­ta­riat doit renouer avec un esprit guer­rier. L’intérêt de la vio­lence, c’est d’accentuer l’opposition de classe. Il appelle à la guerre des classes comme moyen de régé­né­res­cence morale. « Tout peut être sau­vé si, par la vio­lence, il [le pro­lé­ta­riat] par­vient à recon­so­li­der la divi­sion en classes et à rendre à la bour­geoi­sie quelque chose de son éner­gie […]. La vio­lence pro­lé­ta­rienne, exer­cée comme une mani­fes­ta­tion pure et simple du sen­ti­ment de lutte des classes, appa­raît ain­si comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au ser­vice des inté­rêts pri­mor­diaux de la civi­li­sa­tion ; elle n’est peut-être pas la méthode la plus appro­priée pour obte­nir des avan­tages maté­riels immé­diats, mais elle peut sau­ver le monde de la bar­ba­rie. »16

La vio­lence est capable de pro­duire dans le pro­lé­ta­riat une morale saine fon­dée sur le sen­ti­ment du sublime. La dis­pa­ri­tion de la morale vient de la dis­pa­ra­tion du sublime et de l’esprit de lutte qui anime les gens. Le sublime se mani­feste par exemple chez les com­bat­tants de la foi. Les moines sont les conti­nua­teurs des mar­tyrs : c’est par eux que la morale chré­tienne vit et se trans­met. C’est dans les monas­tères que l’on peut encore éprou­ver un sen­ti­ment de sublime. La foi et la morale pure se main­tiennent davan­tage dans les pays à forte diver­si­té reli­gieuse où les gens sont obli­gés de défendre leurs convic­tions, tan­dis que les pays à reli­gion unique pro­duisent du confor­misme : la reli­gion devient rituelle, exté­rieure, magique. La reli­gion a besoin de l’antagonisme pour se main­te­nir. Une fois que la reli­gion s’incarne dans des habi­tudes et des mœurs, elle perd sa vita­li­té et devient une routine.

Com­ment refaire une morale dans un monde qui a per­du tout sens moral ? Il faut des modèles d’héroïsme pour les tra­vailleurs. Qui sont-ils ? Ce sont ces cadres dévoués à la cause et qui font des sacri­fices dans l’ombre, sans recher­cher la célé­bri­té comme les intel­lec­tuels bour­geois. L’histoire récom­pense le tra­vail de l’ombre et non l’orgueil écla­tant. Le mili­tan­tisme est un tra­vail sou­ter­rain, silen­cieux, invi­sible. La révo­lu­tion future sera une rup­ture radi­cale, défi­ni­tive et irré­ver­sible. Il faut l’envisager avec sérieux et gra­vi­té. C’est le seul moyen pour ceux qui s’y consacrent de faire le sacri­fice héroïque de leur per­sonne. « Il faut que les socia­listes soient per­sua­dés que l’œuvre à laquelle ils se consacrent est une œuvre grave, redou­table et sublime ; c’est à cette condi­tion seule­ment qu’ils pour­ront accep­ter les innom­brables sacri­fices que leur demande une pro­pa­gande qui ne peut pro­cu­rer ni hon­neurs, ni pro­fits, ni même satis­fac­tions intel­lec­tuelles immé­diates. »17

Sorel éta­blit une ana­lo­gie entre les sol­dats des guerres révo­lu­tion­naires et les ouvriers du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire. Le sol­dat qui par­ti­cipe à la guerre ou l’ouvrier qui par­ti­cipe à un ouvrage d’art ne reçoit pas immé­dia­te­ment la récom­pense de son sacri­fice. Le génie se déve­loppe dans l’ombre et le silence. Sorel cri­tique le besoin moderne de jouis­sance immé­diate d’où dérive l’absence de gran­deur et de sublime. Il prend l’exemple des tailleurs de pierre des cathé­drales. « On a sou­vent signa­lé la pau­vre­té des ren­sei­gne­ments que nous pos­sé­dons sur les grands artistes gothiques. Par­mi les tailleurs de pierre qui sculp­taient les images des cathé­drales, il y avait des hommes d’un talent supé­rieur, qui semblent être demeu­rés tou­jours confon­dus dans la masse des com­pa­gnons ; ils ne pro­dui­saient pas moins des chefs‑d’œuvre. […] Cet effort vers le mieux qui se mani­feste, en dépit de l’absence de toute récom­pense per­son­nelle, immé­diate et pro­por­tion­nelle, consti­tue la ver­tu secrète qui assure le pro­grès conti­nu dans le monde. Que devien­drait l’industrie moderne s’il ne se trou­vait d’inventeurs que pour des choses qui doivent leur pro­cu­rer une rému­né­ra­tion à peu près cer­taine. »18

Que rete­nir aujourd’hui de l’œuvre de Georges Sorel ? Il est évident que les caté­go­ries qu’il convoque res­tent mar­quées par le contexte social et poli­tique de son temps. L’opposition de la bour­geoi­sie et du pro­lé­ta­riat, du socia­lisme par­le­men­taire et des syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires, tout cela peut sem­bler éloi­gné de nos pré­oc­cu­pa­tions. Néan­moins, les évé­ne­ments actuels (sou­lè­ve­ments des Gilets jaunes, mani­fes­ta­tions contre la réforme des retraites, mon­tée des vio­lences, etc.) montrent le retour en force de la ques­tion sociale et du cli­vage entre le peuple et les élites. Après plu­sieurs décen­nies d’alternance gauche-droite, nous avions oublié que l’essence du poli­tique n’est pas le dia­logue et la paix : c’est la vio­lence. À l’instar de Sorel, il n’est pas ques­tion de jus­ti­fier ou de condam­ner les com­por­te­ments vio­lents, mais sim­ple­ment de prendre conscience que la vio­lence est une caté­go­rie fon­da­men­tale du poli­tique. Lorsque les mani­fes­ta­tions des Gilets jaunes ont écla­té, la réac­tion spon­ta­née et sys­té­ma­tique des élites, toutes ten­dances confon­dues, a été la condam­na­tion incon­di­tion­nelle de la vio­lence, alors que, par ailleurs, les forces de l’ordre n’ont pas hési­té à uti­li­ser des moyens de répres­sion qu’on n’avait jamais vus aupa­ra­vant. Cet épi­sode a vu s’opposer de façon criante la vio­lence d’État d’un gou­ver­ne­ment mena­cé et la vio­lence insur­rec­tion­nelle d’un peuple en colère. Ce qui était inédit, c’est que, à la dif­fé­rence des débor­de­ments ordi­naires, on avait affaire à une vio­lence spon­ta­née et non contrô­lée, repré­sen­tant un dan­ger poten­tiel pour le pou­voir en place. Au-delà de ses ana­lyses qui retrouvent une grande réso­nance aujourd’hui, il faut relire le style vigou­reux et intran­si­geant de Sorel qui invite à retrou­ver le sens de l’héroïsme pour résis­ter au déclin.

Notes

  1. Cette thèse a été défen­due par l’historien Zeev Stern­hell et reprise par Ber­nard-Hen­ri Lévy dans L’Idéologie fran­çaise, Paris, Gras­set, 1981. Voir Z. Stern­hell, Ni droite, ni gauche — L’idéologie fas­ciste en France, Paris, Gal­li­mard, 2012.
  2. Tha­raud (Jérôme et Jean), Notre cher Péguy, Paris, Plon, 1926.
  3. Jacques Jul­liard, « Sorel, l’insurgé », pré­face des Réflexions sur la vio­lence, Paris, France Loi­sirs, 1990.
  4. Georges Sorel, Réflexions sur la vio­lence, Paris, France Loi­sirs, 1990, p. 58.
  5. Ibid., p. 126.
  6. Ibid., p. 114.
  7. Id., pré­sen­ta­tion des Illu­sions du pro­grès, La Petite Répu­blique, 12  juin 1908.
  8. Id., Réflexions sur la vio­lence, p. 85.
  9. Idem., p. 36.
  10. Idem., p. 40.
  11. Idem., p. 36.
  12. Ernest Renan, L’É­glise chré­tienne, p. 317.
  13. Georges Sorel, Réflexions sur la vio­lence, Paris, France Loi­sirs, 1990, p. 148.
  14. Idem, p. 260.
  15. Idem, p. 254.
  16. Idem, p. 105.
  17. Idem, p. 155.
  18. Idem, p. 283.

Bibliographie

Œuvres de Georges Sorel

  • Le Pro­cès de Socrate, Alcan, 1889.
  • D’Aristote à Marx (L’Ancienne et la Nou­velle Méta­phy­sique, 1894), Rivière, 1935.
  • La Ruine du monde antique, Jacques, 1902.
  • Le Sys­tème his­to­rique de Renan, Jacques, 1906.
  • Réflexions sur la vio­lence, Pages libres, 1908 ; réédi­tion Rivière, 1972 ; et Le Seuil, 1990.
  • Les Illu­sions du pro­grès, Rivière, 1908.
  • La Décom­po­si­tion du mar­xisme, Rivière, 1908.
  • Maté­riaux d’une théo­rie du pro­lé­ta­riat, Rivière, 1919.
  • De l’utilité du prag­ma­tisme, Rivière, 1921.

Lit­té­ra­ture sur Georges Sorel

  • Pierre Las­serre, Georges Sorel, théo­ri­cien de l’impérialisme, Chou­reau & Cie, 1928.
  • Fer­nand Ros­si­gnol, Pour connaître la pen­sée de Georges Sorel, Bor­das, 1948.
  • Pierre Andreu, Notre maître, M. Sorel, Gras­set, 1953.
  • Jules Mon­ne­rot, « Georges Sorel ou l’Introduction aux mythes modernes » in Inqui­si­tions, José Cor­ti, 1974.
  • Georges Sorel et le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, Nou­velle école, n° 57, 2008.
  • Alain de Benoist, « Georges Sorel (1847–1922) Le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire », Ce que pen­ser veut dire — Pen­ser avec Goethe, Hei­deg­ger, Rous­seau, Schmitt, Péguy, Arendt…, Édi­tions du Rocher, 2016.