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Les frontières : un besoin vital face à la métaphysique de l’illimité

Intervention de Jean-François Gautier, docteur en philosophie et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la musique et aux sciences, musicologue et étiopathe, lors du colloque « Europe, l'heure des frontières » le 6 avril 2019.

#ColloqueILIADE 2019 : Pour une politique des frontières
Cette inter­ven­tion est dis­po­nible au for­mat audio.

L’expression de la frontière est une question travaillée par nombre de peintres européens depuis le XVe siècle. Pourquoi ? Tout simplement parce que la représentation de l’espace, et de l’expérience de l’espace, conditionne dans nos cultures toutes les figures dynamiques du soi et du non-soi, du l’identité et de l’altérité. Il n’y a pas d’identité sans altérité, et cette dualité est la condition même d’une représentation. Une frontière, en son essence, n’est pas la marque d’une exclusion mais celle d’une relation, d’un lien entre un ici et un ailleurs.

Pour une politique des frontières

Quelles sont les bases de la dyna­mique de l’espace chez les Euro­péens ? Elles sont actives depuis la plus haute anti­qui­té hel­lé­nique, et reposent sur une dis­tinc­tion affir­mée du chez soi et du dehors, du proche et du loin­tain, du proxi­mal et du dis­tal. Tout cela est sub­til, car la fron­tière entre le soi et le non-soi n’est pas un concept ; elle résulte d’une obser­va­tion sen­sible, d’une expé­rience exis­ten­tielle.

L’intérieur hel­lé­nique, c’est le monde d’Hestia, la déesse du foyer, de la per­ma­nence, du bien com­mun. L’extérieur hel­lé­nique, c’est le monde d’Hermès, le dieu du mou­ve­ment, de la rela­tion, des car­re­fours. La fron­tière entre les deux n’est pas sim­ple­ment le mur de la mai­son. La fron­tière, c’est une dua­li­té, repré­sen­tée sous la forme des doubles figures Hermès/Hestia, soit en pote­rie (ici un col d’amphore), soit en cha­pi­teau de colonne, soit sur des pièces de mon­naie.

Ce que disent ces repré­sen­ta­tions, c’est que toute iden­ti­té est bipar­tite, et que la fron­tière qui l’exprime ne divise pas un espace : elle est au contraire l’expression d’un espace déjà divi­sé par la réa­li­té d’une rela­tion pre­mière, laquelle est une réa­li­té vécue, aus­si pre­mière que celle de l’enfant construi­sant sa cabane, i.e. sa rela­tion avec autrui. Autre manière de dire, pour qui cherche une trans­crip­tion poli­tique de cette réa­li­té, que la fron­tière ne déter­mine pas une iden­ti­té simple : elle n’est fron­tière que si elle sou­ligne à la fois l’identité d’un soi, et l’altérité d’un autre-que-soi.

Les esprits cha­grins diront que tout cela est bien ancien, ou trop antique, voire archaïque, et ne se rap­porte guère à la moder­ni­té. Eh bien je dirai a contra­rio que la demande contem­po­raine de retrou­ver un mini­mum de sagesse poli­tique, va de pair avec un retour à ces caté­go­ries duelles que sont Hestia/Hermès, soi/­non-soi, identité/altérité, inclusion/exclusion, rapprochement/éloignement, association/séparation, etc. Ici, la fron­tière n’est pas une ligne théo­rique, mais d’abord l’expression d’une pru­dence, quelque chose comme la pra­tique d’une expé­rience duelle essen­tielle.

Pour une politique des frontières

Les repré­sen­ta­tions de cette dua­li­té ont eu, dans l’histoire de la pein­ture, de grandes résur­gences à la Renais­sance. J’en veux pour preuve cette figu­ra­tion d’une Annon­cia­tion par Filip­po Lip­pi (1406–1469), une par­mi les cinq qu’il a lais­sées ; j’aurais pu en choi­sir d’autres par­mi les cinq de Pie­ro del­la Fran­ces­ca, par­mi les sept de Bot­ti­cel­li, ou par­mi tant de dizaines d’autres encore. La divi­sion spa­tiale entre le domaine exté­rieur d’Hermès et celui, inté­rieur, d’Hestia, est clai­re­ment figu­rée comme une dua­li­té, une réa­li­té d’expérience. Et cette reprise, dans les Annon­cia­tion de la Renais­sance, de la dua­li­té Hermès/Hestia, dit que toute vie est tou­jours duelle et dyna­mique. Elle ne concerne pas le soi, mais la dua­li­té du soi et du non-soi, c’est-à-dire une exis­tence en rela­tion.

Pour une politique des frontières

La rela­tion fon­da­men­tale d’inclusion/exclusion, d’identification/différenciation, de ressemblance/dissemblance, toutes carac­té­ris­tiques de ce qu’est une fron­tière, est tout aus­si nette dans cette Annon­cia­tion (1474) de Vin­ci, alors appren­ti dans l’atelier de Ver­roc­chio. Elle per­met de poser une ques­tion à la fois artis­tique et poli­tique : celle de l’étendue de l’espace her­maïque. Vin­ci apporte ici la même réponse que celle qu’il dira dans ses récits de voyages ima­gi­naires, dans ses car­nets de cro­quis, dans sa Madone à l’œillet, dans sa Vierge à l’enfant et dans sa Joconde, ou bien Raphaël dans sa Madone à la prai­rie, sa Madone au char­don­ne­ret ou sa Belle jar­di­nière : l’horizon a une fron­tière phy­sique, et cette fron­tière phy­sique, c’est un infran­chis­sable, c’est une mon­tagne.

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Nous sommes ici en pré­sence d’une repré­sen­ta­tion disant que la fron­tière, la limite à par­tir de laquelle se séparent l’hestial et l’her­maïque, c’est une fron­tière phy­sique. Et c’est cela qui va chan­ger fon­da­men­ta­le­ment après 1492 et le pre­mier voyage de Colomb vers l’Ouest, ou après 1505 et les quatre voyages d’Amerigo Ves­puc­ci vers un « nou­veau monde ». Appa­raît alors un lent mais déci­sif bou­le­ver­se­ment de l’horizon pic­tu­ral.

Pour une politique des frontières

Celui qui le dira de la manière la plus ouverte et la plus déci­sive sera Claude Gel­lée, dit Le Lor­rain (1600–1682) chez qui l’horizon atlan­tique n’est pas infi­ni mais plu­tôt indé­fi­ni. Gel­lée retrouve la grande intui­tion que disait Ovide (Fastes, II, 688) : « Aux autres peuples a été don­né un ter­ri­toire limi­té / Mais la ville de Rome et le monde ont la même éten­due. » Et l’empire d’Espagne, dont le roi Felipe IV col­lec­tionne les Gel­lée au Buen Reti­ro (tableaux aujourd’hui au Pra­do), calque d’emblée cette pein­ture, cette Vue d’un port au soleil cou­chant, tout comme ce Port au soleil levant.

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L’horizon est ici celui des empires por­tu­gais, anglais, hol­lan­dais, espa­gnol ou fran­çais dont les fron­tières, comme celles de l’empire romain, repous­se­ront sans cesse au-devant d’elles-mêmes dans un constant mou­ve­ment de dépas­se­ment. Ces empires épou­se­ront les conclu­sions de la que­relle de Val­la­do­lid (1550). A la ques­tion, « les autres que nous-mêmes sont-ils les mêmes que nous ? », la réponse du tri­bu­nal théo­lo­gique sera celle d’une iso­no­mie spi­ri­tuelle : tous ont une même âme. Et cette iso­no­mie théo­lo­gique va être conver­tie en une impos­sible iso­no­mie juri­dique empoi­son­nant la colo­ni­sa­tion, tout comme l’Édit de Cara­cal­la (212) avait empoi­son­né l’empire romain. Les limites du monde d’Hermès ne peuvent être éten­dues aux confins, i.e. vers l’Orbe du Monde. Car tout à une fin, même les confins. Et le pre­mier à l’exprimer en pein­ture sera un grand admi­ra­teur de Claude Gelée. Dans cette Plage de Calais (1830), l’horizon de Tur­ner s’embrume.

Pour une politique des frontières

Il va bien­tôt se faire tour­noyant dans son Incen­die du Par­le­ment (1834), puis dans tout le reste de son œuvre peint.

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Et cet hori­zon atlan­tique, deve­nu tour­noyant avec Tur­ner, va bien­tôt dis­pa­raître sous les pin­ceaux de Claude Monet (Impres­sion. Soleil Levant - 1872) :

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Ce que les peintres disaient depuis des décen­nies, Oswald Spen­gler sera le pre­mier à le redire en langue véhi­cu­laire. Son Déclin de l’Occident (1918) (mt à mt : « La chute des pays du cou­chant » — Abend­landes) met en évi­dence la dis­pa­ri­tion de l’horizon atlan­tique comme fron­tière propre des Euro­péens. Ce dont les peintres avaient déjà intui­ti­ve­ment tiré les consé­quences :

Pour une politique des frontières

Dès 1880, Cézanne pei­gnant le vil­lage de l’Estaque (aujourd’hui le 16e arron­dis­se­ment de Mar­seille), aban­don­nait tout hori­zon et s’obligeait à défi­nir des contours, les détails des mai­sons. L’horizon des repré­sen­ta­tions pers­pec­tives dis­pa­rut bien­tôt de l’horizon des peintres.

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Ampli­fiant les intui­tions de Cézanne, ces deux Vues de l’Estaque de Georges Braque (1907) accen­tuent les contours — et Braque, dans ses conver­sa­tions quo­ti­diennes avec Picas­so, se demande com­ment construire des ‘pas­sages’ entre des formes trop cer­nées. Mais Braque sera bles­sé à la tête et tré­pa­né en 1915 et, sans réponse, Pablo Picas­so ira plus loin encore dans ses Natures mortes en enfer­mant les objets dans leurs formes propres, et jusqu’à la lumière d’une bou­gie, empri­son­née dans son propre contour. L’intuition de Picas­so pré­ve­nait de ce qui allait bien­tôt adve­nir socia­le­ment et poli­ti­que­ment, à savoir l’enferment des êtres dans leurs indi­vi­dua­li­tés, sans espace réfé­rent, ce qui résume l’essentiel de ce que seront les men­ta­li­tés indi­vi­dua­listes de l’après-guerre euro­péen.

Pour une politique des frontières

Et nul ne résu­me­ra mieux que Pierre Sou­lages (né en 1919 à Rodez — ses tableaux figurent dans 110 musées) la dis­pa­ri­tion de la dis­jonc­tion spa­tiale des mondes d’Hestia et d’Hermès.

Pour une politique des frontières

Faute de rela­tions entre des objets tota­le­ment indi­vi­dués, l’espace même a dis­pa­ru. C’est bien ce qu’en dit Sou­lages avec sa « pein­ture infor­melle ». Force est de recon­naître que, pour l’essentiel, les repré­sen­ta­tions contem­po­raines des espaces fami­liaux, civiques, urbains, éco­no­miques, com­mer­ciaux ou poli­tiques en sont très exac­te­ment là : tout se confond avec tout le reste, dans un monde en voie de dis­pa­ri­tion deve­nu gris par éli­sion de toute fron­tière pos­sible entre le soi et le non-soi, par indis­tinc­tion de la res­sem­blance et de la dis­sem­blance, par impré­ci­sion quant à l’association et à la sépa­ra­tion, par indé­ci­sion quant à l’identification et à la dif­fé­ren­cia­tion, et tout cela est pla­cé sous le regard oblique de l’universel, c’est-à-dire de la non-rela­tion, de l’impossible iso­no­mie théo­lo­gique et juri­dique qui concluait en 1550 la que­relle de Val­la­do­lid.

Alors, où et com­ment diri­ger aujourd’hui nos regards ? Il est temps, me semble-t-il, de reprendre la leçon du très grand Titien, qui n’est jamais meilleur que quand il parle de lui-même dans cet Auto­por­trait de 1562 :

Pour une politique des frontières

et ici le regard de Titien dit à son spec­ta­teur que l’image importe moins que le regard lui-même ; l’essentiel est bien ce que le regard construit. Du point de vue de l’histoire des idées, il faut consta­ter qu’après les voyages de Colomb, de Ves­puc­ci et de tous les décou­vreurs marins du XVIe siècle, les repré­sen­ta­tions spa­tiales des Euro­péens se sont éten­dues à la tota­li­té du globe ter­restre. Et leur pro­blème majeur, quand ils sont ren­trés chez eux au moment des déco­lo­ni­sa­tions, c’est de ne pas avoir pris la mesure des bou­le­ver­se­ments repré­sen­ta­tifs qu’ils vivaient : ils ont main­te­nu les conclu­sions de la que­relle de Val­la­do­lid quant à l’égalité uni­ver­selle, tout en ren­trant chez eux parce que cette éga­li­té était refu­sée. Et ils n’ont pas réap­pris à vivre chez eux, dans des hori­zons limi­tés, qui exigent que soit réac­tua­li­sée la dis­tinc­tion dyna­mique du soi et du non-soi, laquelle va de pair avec une reter­ri­to­ria­li­sa­tion des espaces vécus, ceux de la famille, ceux de la cité, ceux du com­merce, ceux de la mon­naie, ou encore ceux du droit.

Il y eut toute une esthé­tique de la fron­tière loin­taine, voire inexis­tante, une esthé­tique de l’Hermès infi­ni que cultivent encore aujourd’hui les idéo­lo­gies de l’universel. Et c’est bien ces idéo­lo­gies-là qui, aujourd’hui, dila­cèrent les peuples. Ce que leurs idéo­logues nomment des popu­lismes ne sont pas des visées ni des pro­grammes poli­tiques. Ce sont de simples réac­tions d’opinions à la dis­pa­ri­tion pro­gram­mée des peuples, les­quelles dis­pa­ri­tions ne sont que les consé­quences pra­tiques de l’abolition des fron­tières, de l’effacement des dif­fé­rences entre le soi et le non-soi, les consé­quences de l’abolition de la ligne de par­tage entre res­sem­blance et dis­sem­blance, entre conti­nua­tion et divi­sion, entre inclu­sion et exclu­sion, entre monde d’Hestia et monde d’Hermès.

Pour l’heure, l’absence de fron­tières des nations de l’Europe, et a for­tio­ri l’absence de fron­tières de l’Europe — celles d’un ‘espace Schen­gen’ ne sont qu’un leurre – voi­là qui est le signe pre­mier d’une pénu­rie des repères et d’une perte des puis­sances, le signe pal­pable d’une carence des sou­ve­rai­ne­tés dans un monde où tout devient chiffre inter­chan­geable. Et c’est à cela, sauf à en aban­don­ner l’urgence, qu’il importe avant tout d’apprendre à por­ter remède. Il nous faut réap­prendre à dire les fron­tières de nos dif­fé­rences – il nous faut de nou­veau nous ter­ri­to­ria­li­ser, et dis­tin­guer dans nos espaces poli­tiques ce qui relève de nos mondes d’Hestia et de nos mondes d’Hermès.

Vaste tâche léguée aux jeunes géné­ra­tions, mais elles peuvent y entendre sans regret un immense appel, tout aus­si exal­tant vers les hori­zons d’Europe, que celui qui ani­ma les grands explo­ra­teurs vers les hori­zons atlan­tiques.

Jean-Fran­çois Gau­tier

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