Métaphysique de la mémoire

Métaphysique de la mémoire

Métaphysique de la mémoire

A l’occasion du quatrième anniversaire de la mort de Dominique Venner, nous publions l’éditorial du numéro 40 de La Nouvelle Revue d’Histoire paru en janvier 2009. C’est un texte fondamental intitulé « Métaphysique de la mémoire ». Au delà des vicissitudes de la vie politique, l’auteur nous appelle à « cultiver notre mémoire, la transmettre vivante à nos enfants et méditer sur les épreuves que l’histoire nous a imposées ».

Métaphysique de la mémoire

La « mémoire » est un mot qui a souf­fert d’usages exces­sifs. Mais, sous pré­texte que le mot « amour » est mis à toutes sauces, fau­drait-il ne plus l’utiliser dans son sens plein ? Il en est de même pour la « mémoire ». C’est par la vigueur de sa « mémoire », trans­mise au sein des familles, qu’une com­mu­nau­té peut tra­ver­ser le temps, en dépit des pièges qui tendent à la dis­soudre. C’est à leur très longue « mémoire » que les Chi­nois, les Japo­nais, les Juifs et tant d’autres peuples doivent d’avoir sur­mon­té périls et per­sé­cu­tions sans jamais dis­pa­raître. Pour leur mal­heur, du fait d’une his­toire rom­pue, les Euro­péens en sont privés.

Dans leur diver­si­té, les hommes n’existent que par ce qui les dis­tingue, clans, peuples, nations, cultures, civi­li­sa­tions, et non par leur ani­ma­li­té qui est universelle.

Je pen­sais à cette carence de la mémoire euro­péenne alors que des étu­diants m’avaient invi­té à leur par­ler de l’avenir de l’Europe et du Siècle de 1914. Dès que le mot « Europe » est pro­non­cé, des équi­voques sur­gissent. Cer­tains pensent à l’Union euro­péenne pour l’approuver ou la cri­ti­quer, regret­ter par exemple qu’elle ne soit pas « puis­sance ». Pour dis­si­per toute confu­sion, je pré­cise tou­jours que je laisse de côté la part poli­tique. Me rap­por­tant au prin­cipe d’Épictète, « ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas », je sais qu’il dépend de moi de fon­der ma vie sur les valeurs ori­gi­nelles des Euro­péens, alors que chan­ger la poli­tique ne dépend pas de moi. Je sais aus­si que, sans idée ani­ma­trice, il n’est pas d’action cohérente.

Cette idée ani­ma­trice s’enracine dans la conscience de l’Europe-civilisation qui annule les oppo­si­tions entre région, nation, Europe. On peut être à la fois Bre­ton ou Pro­ven­çal, Fran­çais et Euro­péen, fils d’une même civi­li­sa­tion qui a tra­ver­sé les âges depuis la pre­mière cris­tal­li­sa­tion par­faite que furent les poèmes homé­riques. « Une civi­li­sa­tion, disait excel­lem­ment Fer­nand Brau­del, est une conti­nui­té qui, lorsqu’elle change, même aus­si pro­fon­dé­ment que peut l’impliquer une nou­velle reli­gion, s’incorpore des valeurs anciennes qui sur­vivent à tra­vers elle et res­tent sa sub­stance (1).» À cette conti­nui­té, nous devons d’être ce que nous sommes.

Dans leur diver­si­té, les hommes n’existent que par ce qui les dis­tingue, clans, peuples, nations, cultures, civi­li­sa­tions, et non par leur ani­ma­li­té qui est uni­ver­selle. La sexua­li­té est com­mune à toute l’humanité autant que la néces­si­té de se nour­rir. En revanche, l’amour comme la gas­tro­no­mie sont le propre d’une civi­li­sa­tion, c’est-à-dire d’un effort conscient sur la longue durée. Et l’amour tel que le conçoivent les Euro­péens est déjà pré­sent dans les poèmes homé­riques à tra­vers les per­son­nages contras­tés d’Hélène, Nau­si­caa, Hec­tor, Andro­maque, Ulysse ou Péné­lope. Ce qui se révèle ain­si à tra­vers des per­sonnes est tout dif­fé­rent de ce que montrent les grandes civi­li­sa­tions de l’Asie, dont le raf­fi­ne­ment et la beau­té ne sont pas en cause.

Culti­ver notre « mémoire », la trans­mettre vivante à nos enfants, médi­ter aus­si sur les épreuves que l’histoire nous a impo­sées, tel est le préa­lable à toute renaissance.

L’idée que l’on se fait de l’amour n’est pas plus fri­vole que le sen­ti­ment tra­gique de l’histoire et du des­tin qui carac­té­rise l’esprit euro­péen. Elle défi­nit une civi­li­sa­tion, sa spi­ri­tua­li­té imma­nente et le sens de la vie de cha­cun, au même titre que l’idée que l’on se fait du tra­vail. Celui-ci a-t-il pour seul but de « faire de l’argent », comme on le pense outre-Atlan­tique, ou bien a-t-il pour but, tout en assu­rant une juste rétri­bu­tion, de se réa­li­ser en visant l’excellence, même dans des tâches en appa­rence aus­si tri­viales que les soins de la mai­son ? Cette per­cep­tion a conduit nos ancêtres à créer tou­jours plus de beau­té dans les tâches les plus humbles et les plus hautes. En être conscient, c’est don­ner un sens méta­phy­sique à la « mémoire ».

Culti­ver notre « mémoire », la trans­mettre vivante à nos enfants, médi­ter aus­si sur les épreuves que l’histoire nous a impo­sées, tel est le préa­lable à toute renais­sance. Face aux défis inédits qui nous ont été impo­sés par les catas­trophes du siècle de 1914 et leur mor­telle démo­ra­li­sa­tion, nous trou­ve­rons dans la recon­quête de notre « mémoire » eth­nique des réponses dont nos aînés et nos aïeux n’avaient pas idée, eux qui vivaient dans un monde stable, fort et protégé.”

Domi­nique Venner

1. Fer­nand Brau­del, Écrits sur l’histoire, Flam­ma­rion, 1969.

Cré­dit pho­to : CC0 Public Domain. Source : dominiquevenner.fr