L’art européen et le sentiment de la Nature

L’art européen et le sentiment de la Nature

L’art européen et le sentiment de la Nature

L’Europe est le lieu où l’art a connu ses abou­tis­se­ments extrêmes. Ceci dans ses deux accep­tions : à la fois comme tech­nè, maî­trise de la matière, et comme célé­bra­tion de la beau­té. L’une débouche sur la pen­sée scien­ti­fique, l’arraisonnement du monde et l’ambition démiur­gique. L’autre donne une flo­rai­son de formes de repré­sen­ta­tions d’une liber­té et d’une inven­ti­vi­té sans équi­valent dans l’histoire humaine.

Sous l’aspect du rap­port à la nature, les deux cou­rants se rejoignent et s’opposent tour à tour. Ils se rejoignent dans le pro­jet de sub­sti­tu­tion de la réa­li­té natu­relle par une réa­li­té arti­fi­cielle, créée et régie par l’homme. Ils s’opposent lorsque l’art-beauté recourt à la nature comme alté­ri­té radi­cale et trans­cen­dance face à l’immanentisme de l’art-tech­nè.

D’une cer­taine façon, l’histoire des idées en Europe peut se résu­mer à une lutte de la trans­cen­dance et de l’immanence, et celle-ci, en grande par­tie, à la lutte du réa­lisme et du nomi­na­lisme. Le sen­ti­ment de la nature dans la grande tra­di­tion artis­tique euro­péenne, en par­ti­cu­lier depuis la Renais­sance, consti­tue un refuge face au vase clos d’un uni­vers nomi­na­liste conçu et régi par l’ingéniérie, où la matière phy­sique, mais éga­le­ment le maté­riau humain, n’est que la pâte mal­léable d’une « re-créa­tion » de la réa­li­té par la volon­té de puis­sance infi­nie de l’homme sans Dieu, incar­née par l’élite scien­ti­fi­co-poli­tique.

Ce que Hei­deg­ger appe­lait le Ges­tell — arrai­son­ne­ment, mise à dis­po­si­tion — est à la fois un déve­lop­pe­ment logique du génie humain et l’annonce de la fin de l’humanité que nous connais­sons, rem­pla­cée par une huma­ni­té-pro­duit, une trans­hu­ma­ni­té où tous les para­mètres de la vie — de la concep­tion à la mort, en pas­sant par le choix du sexe et la déter­mi­na­tion du carac­tère — feraient l’objet d’une sélec­tion et d’une mani­pu­la­tion.

D’Evola et C.S. Lewis — dans L’Abolition de l’Homme — à Zino­viev ou Lucien Cerise, en pas­sant par Hux­ley ou Gün­ter Anders — les auteurs vigi­lants décrivent cette pers­pec­tive aujourd’hui pra­ti­que­ment acquise comme le plus vaste pro­jet d’esclavage jamais conçu, le cau­che­mar de l’homme deve­nu son propre exploi­tant.

La glo­ri­fi­ca­tion artis­tique de la nature, et la mémoire d’une inté­gra­tion har­mo­nieuse de l’humanité à son milieu natal, est la réponse de l’âme immor­telle aux fièvres de puis­sance de l’esprit déchaî­né.

Slo­bo­dan Des­pot

Cré­dit pho­to en une : © Ins­ti­tut ILIADE — Cré­dit pho­tos ci-des­sous : © Slo­bo­dan Des­pot

Entre ce qui nous attendait à notre arrivée sur terre et l'écrin que nous lui donnons, qu'est-ce qui survivra à l'autre ? (Géraniums sur une table, lacs de Saimaa, Finlande)
Laisser des signes est notre obsession. Nous scarifions les écorces, mais l'arbre s'en rend-il compte ? (Balise de sentier, Valais)
Quelle forme avons-nous inventée qui n'était pas déjà là? (Ornement de grille imitant le pampre, basilique de Valère à Sion)
Quel autre étalon nous dira-t-il la vraie taille de l'homme? (Enfants jouant sur la rive du Gange, Bénarès)
Un mur de pierres millénaire dans un désert de pierres sans âge. Notre contribution est dérisoire, et pourtant si réconfortante. (Mur d'Hannibal, Alpes valaisannes)
...Et le givre nimbe tout d'une auréole d'épines. Quel pâtissier saurait le reproduire ? (Le jardin de ma tante, Serbie)
La destinée de l'homme se résume à tracer des pistes dans des étendues vierges. Sa folie, à croire qu'il a inventé la neige en plus de la trace. (Mont Folly, Préalpes vaudoises)
Ne jamais l'oublier: notre naissance, notre existence et notre mort, ainsi que tout le décor qu'elles entraînent, ne sont jamais que des épisodes naturels,tels les jeux de formes de l'océan de Solaris. (Rue à Calcutta, de nuit)