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Napoléon et la campagne de France (27 janvier — 4 avril 1814)

Batailles mémorables de l’histoire de l’Europe. Onzième partie.
Ce que l’on nomme campagne de France désigne l’ensemble des batailles qui vont s’étaler du 27 janvier au 4 avril, jour de l’abdication de Napoléon Ier.

Napoléon et la campagne de France (27 janvier — 4 avril 1814)

La campagne de France est un prodige tactique incontestable. Napoléon y démontre, s’il en était encore besoin, sa parfaite maîtrise des principes d’économie des moyens et de concentration des forces, si chers aux militaires.

Contextes et personnages

Novembre 1813 : la cam­pagne d’Allemagne vient de s’achever pour l’armée fran­çaise avec la défaite de Leip­zig, inter­ve­nue un mois plus tôt. Du fait des pertes qu’il a subies lors de cette bataille magis­trale et des troupes enfer­mées dans les places fortes qu’il doit aban­don­ner dans sa retraite pré­ci­pi­tée vers la France, Napo­léon demande et obtient du Sénat un séna­tus-consulte ordon­nant la mobi­li­sa­tion de 300 000 conscrits sup­plé­men­taires devant lui per­mettre de recons­ti­tuer ses forces. C’est en effet désor­mais sur le sol fran­çais que va se pour­suivre sa confron­ta­tion avec les alliés de la sixième coa­li­tion regrou­pant notam­ment Grande-Bre­tagne, Rus­sie, Prusse et Empire austro-hongrois.

Les armées coa­li­sées enva­hissent la France par trois axes dif­fé­rents : par le nord, depuis la Hol­lande sous la direc­tion de Ber­na­dotte, prince héri­tier de Suède et ancien maré­chal d’Empire pas­sé à l’ennemi ;, par l’est, à tra­vers l’Alsace et la Lor­raine sous la direc­tion du feld-maré­chal prus­sien Blü­cher (armée de Silé­sie) ; enfin à tra­vers la Suisse, sous la direc­tion du prince autri­chien Schwar­zen­berg (armée de Bohême). Ces deux der­niers sont de vieux adver­saires de l’Empereur : le pre­mier a été bat­tu à Auers­taedt et le second à Wagram.

Après avoir mis de l’ordre à Paris en confiant la régence à l’impératrice Marie-Louise, Napo­léon se rend le 25 jan­vier 1814 en Cham­pagne, là où les armées de Silé­sie et de Bohême doivent se rejoindre pour mar­cher sur Paris. Mais cette jonc­tion n’a pas encore eu lieu et, pour l’heure, l’armée de Silé­sie, soit envi­ron 80 000 Russes et Prus­siens, vient de fran­chir la Marne et l’armée de Bohême, envi­ron 200 000 Autri­chiens, suit le cours de la Seine.

Ce que l’on nomme cam­pagne de France désigne l’ensemble des batailles qui vont s’étaler du 27 jan­vier au 4 avril, jour de l’abdication de l’Empereur Napo­léon. Pour ce der­nier, cette cam­pagne va consis­ter, avec un effec­tif de 70 000 hommes tout au plus, à s’immiscer dans un « cou­loir de mobi­li­té » entre les deux prin­ci­pales armées qui enva­hissent le ter­ri­toire natio­nal (glo­ba­le­ment entre la Marne et la Seine) et à ten­ter de les battre sépa­ré­ment afin de réta­blir loca­le­ment un rap­port de force plus favorable.

Mais la Grande Armée a per­du une part consi­dé­rable de ses cadres aguer­ris dans les steppes russes et durant la cam­pagne d’Allemagne. Ces vété­rans lui font cruel­le­ment défaut à l’heure où il s’agit de prendre en main les très jeunes recrues appe­lées sous les dra­peaux, les fameux « Marie-Louise ».

Dans ses mémoires, un vété­ran de la cam­pagne de France raconte : «  À peine arri­vés à leurs com­pa­gnies, ces pauvres jeunes gens se désha­billaient en plein air et choi­sis­saient, en échange de leurs vête­ments de pay­sans, la capote de sol­dat ; on les armait du fusil que les sous-offi­ciers leur appre­naient de suite à char­ger car le temps man­quait pour leur apprendre l’exercice. »

Mais Napo­léon n’en a cure et, retrou­vant son génie manœu­vrier de la cam­pagne d’Italie, attaque suc­ces­si­ve­ment ses adversaires.

Les batailles

L’Empereur s’occupe d’abord de l’armée de Silé­sie. Il bat les troupes prus­siennes de Blü­cher à Brienne le 29 jan­vier 1814, obli­geant ce der­nier à recu­ler plus au sud mais lui per­met­tant néan­moins de s’unir ponc­tuel­le­ment aux troupes du prince Schwart­zen­berg et de contre-atta­quer les fran­çais le 1er février à la Rothière, sur les bords de l’Aube. Mais le 9 février, le géné­ral prus­sien com­met l’erreur qu’attendait l’Empereur : il sépare ses troupes en quatre colonnes le long de la Marne.
Napo­léon applique alors plei­ne­ment le prin­cipe de concen­tra­tion des forces et sur­prend son adver­saire sur ses arrières en bat­tant les russes à Cham­pau­bert (10 février) et à Mont­mi­rail (11 février), puis les Prus­siens à Châ­teau-Thier­ry (12 février) et à Vau­champs (14 février).

Lors de ces com­bats, les troupes fran­çaises écrivent cer­taines des pages les plus glo­rieuses de l’épopée impé­riale comme la prise d’assaut de la ferme de la Haute-Épine par un bataillon de la Garde emme­né par le maré­chal Lefebvre ou la charge des dra­gons de la Garde à Château-Thierry.

Mais Napo­léon apprend qu’entretemps, l’armée de Bohême a pro­gres­sé et s’approche dan­ge­reu­se­ment de Fon­tai­ne­bleau. Il fait donc mou­ve­ment à par­tir du 15 février vers le sud ; le 17 février, avec le gros de ses forces incluant la Garde impé­riale, il bous­cule les avant-gardes enne­mies. Le 18 février, il rem­porte la mémo­rable bataille de Mon­te­reau où Bava­rois, Wur­tem­ber­geois et Autri­chiens sont balayés. Citons ici la célèbre charge de cava­le­rie déci­dée par le géné­ral Pajol qui, tra­ver­sant la ville de Mon­te­reau à bride abat­tue et mal­gré la mitraille des troupes embus­quées, emporte dans la fou­lée deux ponts stra­té­giques sur la Seine et sur l’Yonne.

Ces défaites contraignent l’armée de Bohême à faire retraite. Mais à nou­veau, Napo­léon doit rega­gner le nord car l’armée de Silé­sie, sous les ordres impé­tueux de Blü­cher, a atteint Reims et menace à nou­veau Paris. À par­tir du 27 février, en six jours, il par­vient à pas­ser la rivière de l’Aisne à la sur­prise de l’ennemi et bat le feld-maré­chal à Craonne les 6 et 7 mars. Mais cette bataille, la plus san­glante de toute la cam­pagne selon les témoi­gnages de l’époque, coûte aux Fran­çais 8 000 pertes sur les 50 000 hommes enga­gés par l’Empereur. Ce der­nier ne par­vient d’ailleurs pas à réduire l’ennemi qui s’est réfu­gié plus au nord, à Laon.

Dès lors, l’armée fran­çaise est contrainte de faire retraite sur Sois­sons. L’Empereur se porte tout de même sur la ville de Reims et en chasse le 13 mars les troupes russes qui l’avaient prise par sur­prise. Mais il doit aus­si­tôt retour­ner au sud affron­ter une fois encore l’armée de Silé­sie. Contraint de lais­ser les maré­chaux Mar­mont et Mor­tier sur Reims avec 20 000 hommes, il ne peut dis­po­ser que de 28 000 hommes pour cette der­nière manœuvre. Comp­tant sans doute sur la supé­rio­ri­té écra­sante de ses troupes, le maré­chal Schwar­zen­berg se porte de façon inat­ten­due au-devant de Napo­léon et le sur­prend à Arcis-sur-Aube avec 120 000 hommes. Le rap­port de force étant trop désa­van­ta­geux pour les Fran­çais, l’Empereur est contraint de faire repas­ser ses troupes à l’est de l’Aube.

Ces der­nières n’échappent d’ailleurs à la déroute que grâce au cou­rage de la cava­le­rie de la Garde qui pro­tège jusqu’au bout l’unique pont per­met­tant cette retraite. Reti­ré plus à l’est à Saint-Dizier à par­tir du 23 mars, l’Empereur pro­jette de nou­velles manœuvres pour les­quelles il compte mobi­li­ser les troupes encore sta­tion­nées dans les places du nord et de l’est.

Mais pen­dant que l’Empereur écha­faude ses der­niers plans, les maré­chaux Blü­cher et Schwar­zen­berg marchent sans plus attendre sur Paris où ils par­viennent le 28 mars. 150 000 coa­li­sés attaquent la capi­tale par le nord-est et se heurtent à la défense héroïque des troupes de Mar­mont et Mor­tier accou­rus entre­temps. Mais sous la pres­sion apeu­rée de Joseph, frère de l’Empereur, et des intrigues déjà bien avan­cées d’un Tal­ley­rand tout prêt à tra­hir, les deux géné­raux fran­çais engagent les pour­par­lers avec l’ennemi.

Le 31 mars, à 2 heures du matin, la capi­tu­la­tion de Paris est signée.

Ce qu’il faut retenir

La cam­pagne de France est un pro­dige tac­tique incon­tes­table. Napo­léon y démontre, s’il en était encore besoin, sa par­faite maî­trise des prin­cipes d’économie des moyens et de concen­tra­tion des forces, si chers aux militaires.

Mais le vrai talent de Napo­léon réside dans sa capa­ci­té à user de ces prin­cipes en se ména­geant constam­ment l’effet de sur­prise grâce à sa maî­trise de deux fac­teurs : le secret et la rapi­di­té d’exécution.

Ceci explique que les adver­saires de l’Empereur soient si sou­vent pris au dépour­vu comme le recon­naît le géné­ral Lan­ge­ron, aris­to­crate fran­çais pas­sé au ser­vice du Tsar, au len­de­main de la recon­quête de Reims par les Fran­çais : « Ce ter­rible Napo­léon, on croyait le voir par­tout ! Il nous avait tous bat­tus les uns après les autres. »

Les suc­cès tac­tiques de cette cam­pagne s’expliquent aus­si lar­ge­ment par la qua­li­té des troupes fran­çaises. À l’égal de tous ceux qui, depuis les conscrits de l’armée d’Italie en 1796, ont ser­vi sous les ordres de l’Empereur, les « Marie-Louise » de 1814, sou­te­nus par les glo­rieux régi­ments de la Garde Impé­riale, se révè­le­ront d’une fia­bi­li­té à toute épreuve.

Mal­heu­reu­se­ment, l’avantage res­ta à la loi du nombre, ce que le capi­taine Coi­gnet, dont les mémoires sont depuis pas­sées à la pos­té­ri­té, résu­ma ainsi :

« Si l’Empereur avait été secondé en France comme il le fut en Champagne, les alliés étaient perdus. […] Mais que faire à dix contre un ? Nous avions la bravoure et non la force : il fallut succomber. »

 

Nico­las L. — Pro­mo­tion Marc Aurèle

Illus­tra­tion : La bataille de Mont­mi­rail (11 février 1814), par Émile-Jean-Horace Ver­net. Natio­nal Gal­le­ry (détail)