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Morale et hypermorale, d’Arnold Gehlen

Morale et hypermorale se distingue par sa forme composite. Car le volume n’est pas qu’un traité d’éthique ; c’est aussi un violent pamphlet lancé contre les intellectuels, dans lesquels Gehlen voit les principaux promoteurs de l’humanitarisme et de l’eudémonisme contre les vertus institutionnelles.

Morale et hypermorale, d’Arnold Gehlen

La traduction en français de Morale et hypermorale, dont la première édition allemande date de 1969, est une nouvelle contribution à la réception de la pensée d’Arnold Gehlen (1904-1976). Cet essai a été conçu par son auteur comme le dernier volume d’un triptyque d’Anthropologie philosophique, initié par L’Homme (1940), et poursuivi par Urmensch und Spätkultur (1956). Après l’anthropologie fondamentale et la théorie des institutions, devait donc suivre un traité d’éthique. Et effectivement, ces considérations éthiques se situent dans le prolongement direct non seulement de l’analyse du comportement humain et de la vie collective, mais aussi d’une méthode empirique appliquée au domaine hautement spéculatif de la philosophie morale classique.

Gehlen s’appuie notamment sur l’important ouvrage de Max Scheler (son prédécesseur dans l’Anthropologie philosophique) Le formalisme en éthique ou l’éthique matériale des valeurs (1913) et souligne les apports des Deux sources de la morale et de la religion (1932) d’Henri Bergson. Mais fidèle à la démarche inductive qui singularisait déjà les thèses de L’Homme, il accorde également une place non négligeable aux travaux éthologiques de Konrad Lorenz (l’auteur le plus cité avec M. Scheler et Thomas Hobbes).

Selon Gehlen, les phénomènes éthiques, sobrement qualifiés de « régulations sociales », se caractérisent de façon suivante (p. 52) : « Il peut exister plusieurs racines profondes, indépendantes l’une de l’autre, du comportement moral, de même qu’il existe plusieurs sens indépendants l’un de l’autre, capables d’œuvrer de concert ou de s’opposer. » Les lois morales ne sont donc pas déductibles d’un principe unique, métaphysique ou théologique. Elles sont au contraire le résultat d’une pluralité d’instances éthiques originelles (letzte Instanzen). Gehlen établit une typologie de ces instances en quatre catégories, qui relèvent toutes de niveaux anthropologiques et sociologiques distincts. Il y a d’abord une éthique de la réciprocité fondée sur la structure cognitive de l’homme, puis tout un tissu de « vertus physiologiques », qui s’ancrent dans les résidus instinctuels. Suit l’ensemble éthique attaché à la famille élargie, au clan, à travers laquelle s’établit la solidarité interne du groupe contre les agressions extérieures, et enfin, l’éthos des institutions, qui oriente l’action des individus et les met à l’épreuve.

C’est donc du jeu, de l’équilibrage, de l’opposition stabilisée de ces diverses instances que résultent l’ensemble des régulations sociales capables d’assurer la possibilité même d’une vie en société. Or, Gehlen relève un phénomène inhérent à ces instances morales (p. 79) : « nos régulations sociales sont ouvertes sur le monde, elles sont extensibles et tendent peut-être à l’excès dans ce sens ». C’est de cette extension que résulte, d’une part l’eudémonisme social, l’idéalisation du bien-être issu des vertus physiologiques, d’autre part l’humanitarisme, qui n’est autre que la morale familiale appliquée à l’humanité tout entière.

L’analyse et la typologie des formes éthiques rejoignent donc ici l’anthropologie culturelle de la société industrielle, qui occupe une place importante dans les publications de Gehlen depuis les années 1950. L’une des caractéristiques majeures des sociétés de la seconde moitié du XXe siècle est en effet, à ses yeux, le déséquilibre chronique des régulations sociales ; et c’est précisément ce que désigne le terme d’hypermorale. Ce déséquilibre, marqué par l’avènement d’une morale humanitaro-eudémoniste, s’est faite au détriment de l’éthos des institutions, dont l’affaiblissement constitue une mise en danger non seulement des formes de vie collectives, mais encore davantage pour la stabilité des existences individuelles en tant que telles.

Morale et hypermorale se distingue néanmoins par sa forme composite. Car le volume n’est pas qu’un traité d’éthique ; c’est aussi un violent pamphlet lancé contre les intellectuels, dans lesquels Gehlen voit les principaux promoteurs de l’humanitarisme et de l’eudémonisme contre les vertus institutionnelles. Cette dimension polémique, sans jamais perdre totalement contact avec les arguments anthropologiques à proprement parler, a également pu donner lieu à un certain nombre d’équivoques. Et il est vrai que les deux derniers chapitres, consacrés en partie à la description de la situation allemande, développent une sorte d’impressionnisme de la décadence intérieure, dont les accents fatalistes, malgré leur profonde résonnance avec des situations directement observables, peuvent déconcerter. L’impression émerge que certaines des conclusions de Gehlen, appliquées à un contexte précis, sont par trop restrictives, et coupent court au plein potentiel de la théorie du pluralisme éthique.

Il n’en reste pas moins que Morale et hypermorale forme, à bien des égards, un ouvrage fondateur pour une approche anthropologique des phénomènes éthiques, susceptible de nourrir une conception du monde réaliste, déliée des utopies, de leurs projections spéculatives et de leur forte charge émotionnelle. Il est également en rupture avec la grille de lecture édictée par Nietzsche, qui calquait la compréhension des phénomènes éthiques sur la lutte entre maîtres et esclaves, et faisait donc prévaloir une seule éthique, centrée sur l’individu, sur l’ensemble complexe des régulations sociales. Penser la morale avec Gehlen, c’est donc s’émanciper à la fois des évolutions problématiques de la morale religieuse (y compris dans sa forme sécularisée) et du pathos esthétique d’une « morale des seigneurs ».

Par ailleurs, l’apport qu’il convient de souligner tout particulièrement, c’est la dimension empirique de l’équilibre, produit par l’usage, des différentes instances morales. En effet, on peut dire que la civilité ordinaire forme, à elle seule, un tissu hypercomplexe d’injonctions et d’interdits contradictoires, qui se sont mutuellement stabilisés autour de réalités concrètes, en adéquation avec la nature contingente de la vie collective. Un agencement culturel dont la surface est devenue opaque, si bien qu’il est à peu près impossible d’en démêler l’imbrication exacte. Cette approche permet donc également de réévaluer l’importance de ces formes de civilité, dans l’ensemble des relations (entre groupes sociaux, entre entités politiques, entre cultures, entre hommes et femmes), pour le délestage de l’action individuelle et collective, et le rôle révélateur qu’elles jouent dans la vitalité des civilisations.

Le grand accomplissement de Gehlen, dans cet essai, n’est certes pas de livrer une éthique définitive, capable d’absorber les récentes évolutions civilisationnelles dans leur ensemble. La direction qu’il donne à ses déductions (et comment pourrait-il en être autrement ?) porte la marque du temps : le premier grand déploiement de la société d’abondance, le triomphe de l’idéologie dans l’opinion publique et dans les universités, et surtout, l’anéantissement de la puissance allemande dans la Seconde Guerre mondiale ; un motif qui s’étend de la première jusqu’à la dernière page. Malgré cela, Gehlen a su isoler des tendances de fond, dont les effets sont concrètement mesurables l’histoire la plus récente ; il va sans dire que le terme d’hypermorale a gardé toute sa force évocatrice. La valeur méthodologique du livre, quant à elle, est de proposer des catégories anthropologiques et sociologiques grâce auxquelles un pluralisme éthique devient pensable. L’existence de motifs de régulation en dernier ressort, leur typologie, ainsi que leur tendance à s’abstraire de leur champ de validité immédiate et le déséquilibre potentiel que provoque leur amplification sont autant d’outils susceptibles de mieux comprendre les phénomènes éthiques. Leur maîtrise, appliquée à des situations nouvelles, devrait tout naturellement permettre de s’émanciper des seules conclusions de l’auteur.

Un mot encore à propos de la présente édition. La recension de l’ouvrage par Armin Mohler, parue dans le premier numéro de la revue Criticón en 1970, et placée ici en guise de préface, est un témoignage significatif de la réception de Gehlen parmi les intellectuels de droite allemands. Si l’on peut, par ailleurs, ne pas partager certains choix de traduction de François Poncet, notamment concernant la restitution et la mise en forme des références bibliographiques, il n’en reste pas moins que le lecteur français se voit ici offerte une porte d’entrée stimulante et accessible dans l’Anthropologie philosophique et dans la pensée de celui qu’Armin Mohler a qualifié, quelques années plus tard, de « maître du conservatisme ».

Walter Aubrig

Arnold Gehlen, Morale et hypermorale, trad. de l’allemand par Fr. Poncet, Paris, Krisis, 2023, 278 p.

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