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Le sexe des mots

Cette chronique de Jean-François Revel est présente dans le recueil d’éditoriaux Fin du siècle des ombres (1999, Fayard).

Le sexe des mots

Byzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges.
Le français achèvera de se décomposer dans l’illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots.

La que­relle actuelle découle de ce fait très simple qu’il n’existe pas en fran­çais de genre neutre comme en pos­sèdent le grec, le latin et l’allemand. D’où ce résul­tat que, chez nous, quan­ti­té de noms, de fonc­tions, métiers et titres, séman­ti­que­ment neutres, sont gram­ma­ti­ca­le­ment fémi­nins ou mas­cu­lins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la per­sonne qu’ils concernent, laquelle peut être un homme.

Homme, d’ailleurs, s’emploie tan­tôt en valeur neutre, quand il signi­fie l’espèce humaine, tan­tôt en valeur mas­cu­line quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d’une incom­pé­tence qui condamne à l’embrouillamini sur la fémi­ni­sa­tion du voca­bu­laire. Un humain de sexe mas­cu­lin peut fort bien être une recrue,?une vedette, une canaille, une fri­pouille ou une andouille.

De sexe fémi­nin, il lui arrive d’être un man­ne­quin, un tyran ou un génie. Le res­pect de la per­sonne humaine est-il réser­vé aux femmes, et celui des droits de l’homme aux hommes ??

Absurde !

Ces fémi­nins et mas­cu­lins sont pure­ment gram­ma­ti­caux, nul­le­ment sexuels.

Cer­tains mots sont pré­cé­dés d’articles fémi­nins ou mas­cu­lins sans que ces genres impliquent que les qua­li­tés, charges ou talents cor­res­pon­dants appar­tiennent à un sexe plu­tôt qu’à l’autre. On dit : « Madame de Sévi­gné est un grand écri­vain » et « Rémy de Gou­mont est une plume brillante ». On dit le garde des Sceaux, même quand c’est une femme, et la sen­ti­nelle, qui est presque tou­jours un homme.

Tous ces termes sont, je le répète, séman­ti­que­ment neutres. Acco­ler à un sub­stan­tif un article d’un genre oppo­sé au sien ne le fait pas chan­ger de sexe. Ce n’est qu’une banale faute d’accord.

Cer­tains sub­stan­tifs se fémi­nisent tout natu­rel­le­ment : une pia­niste, avo­cate, chan­teuse, direc­trice, actrice, papesse, doc­to­resse. Mais une dame minis­tresse, pro­vi­seuse, méde­cine, gar­dienne des Sceaux, offi­cière ou com­man­deuse de la Légion d’Honneur contre­vient soit à la clar­té, soit à l’esthétique, sans que remar­quer cet incon­vé­nient puisse être impu­té à l’antiféminisme. Un ambas­sa­deur est un ambas­sa­deur, même quand c’est une femme. Il est aus­si une excel­lence, même quand c’est un homme. L’usage est le maître suprême.

Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâton­ne­ment, qu’accompagne en sour­dine une mélo­die ori­gi­nale. Le tout est fruit de la len­teur des siècles, non de l’opportunisme des poli­tiques. L’État n’a aucune légi­ti­mi­té pour déci­der du voca­bu­laire et de la gram­maire. Il tombe en outre dans l’abus de pou­voir quand il uti­lise l’école publique pour impo­ser ses oukases lan­ga­giers à toute une jeunesse.

J’ai enten­du objec­ter : « Vau­ge­las, au XVIIe siècle, n’a‑t-il pas édic­té des normes dans ses remarques sur la langue fran­çaise ?? ». Certes. Mais Vau­ge­las n’était pas ministre. Ce n’était qu’un auteur, dont cha­cun était libre de suivre ou non les avis. Il n’avait pas les moyens d’imposer ses lubies aux enfants. Il n’était pas Riche­lieu, lequel n’a jamais tran­ché per­son­nel­le­ment de ques­tions de langues.

Si notre gou­ver­ne­ment veut ser­vir le fran­çais, il ferait mieux de veiller d’abord à ce qu’on l’enseigne en classe, ensuite à ce que l’audiovisuel public, pla­cé sous sa coupe, n’accumule pas à lon­gueur de soi­rées les faux sens, solé­cismes, impro­prié­tés, bar­ba­rismes et cuirs qui, péné­trant dans le crâne des gosses, achèvent de rendre impos­sible la tâche des ensei­gnants. La socié­té fran­çaise a pro­gres­sé vers l’égalité des sexes dans tous les métiers, sauf le métier poli­tique. Les cou­pables de cette honte croient s’amnistier (ils en ont l’habitude) en tor­tu­rant la grammaire.

Ils ont trou­vé le sésame déma­go­gique de cette opé­ra­tion magique : faire avan­cer le fémi­nin faute d’avoir fait avan­cer les femmes.

Jean-Fran­çois Revel
Source : chezrevel.net