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Ce que le militantisme fait à la recherche, de Nathalie Heinich

Ce que le militantisme fait à la recherche : une critique de l’appauvrissement de la production scientifique.

Ce que le militantisme fait à la recherche, de Nathalie Heinich

Le « militantisme académique », dénoncé par la sociologue Nathalie Heinich, conduit à un appauvrissement progressif de la production scientifique, qui tend de plus en plus au conformisme idéologique.

Les critiques des engagements politiques au sein de l’Université ressurgissent régulièrement. Mais ce qui retient d’abord l’attention avec Ce que le militantisme fait à la recherche, paru en 2021 dans la collection Tracts chez Gallimard, c’est qu’il vient du cœur même du monde universitaire le plus établi.

Nathalie Heinich, sociologue au CNRS, est en effet l’auteur de nombreux travaux consacrés à l’art contemporain, à la sociologie des valeurs, mais aussi à l’épistémologie des sciences sociales. Et c’est bien dans cette dernière thématique que ce texte s’inscrit. Si elle a, par le passé, effectué un retour critique sur le lourd héritage en France de la pensée de Pierre Bourdieu (Pourquoi Bourdieu, 2007), qui fut pourtant son directeur de thèse, elle s’engage ici sous une forme beaucoup plus polémique pour dénoncer ce qu’elle qualifie de « militantisme académique ».

Heinich donne pour point de départ à sa réflexion la théorie des trois glaciations intellectuelles énoncées par J. Julliard, selon laquelle on se situerait aujourd’hui en France dans une période de monopole idéologique qui, après le marxisme soviétique de l’après-guerre et le maoïsme des années 1970, impose à l’université les thématiques de la théorie de la domination bourdieusienne et de French Theory (version américanisée des écrits de J. Derrida, G. Deleuze et M. Foucault). « La critique du néolibéralisme s’est associée avec le combat contre les discriminations, la nébuleuse militante avec le monde universitaire, le postmodernisme avec la sociologie critique et les sciences sociales françaises avec les départements de littérature anglo-américains, pour accréditer auprès de la nouvelle génération d’étudiants […] l’idée que l’université n’aurait d’autre mission que le “réveil” (woke) face à toutes les formes d’oppression ou de discrimination, grâce à des militants que l’on nomme désormais, significativement, “activistes”. » (p. 7)

Le problème principal, que Nathalie Heinich situe à la racine de ce phénomène, est celui d’une « confusion des arènes ». L’effacement de la frontière entre le travail de recherche et l’engagement (en soi légitime) conduit fatalement au dévoiement du statut du chercheur. Et ce dévoiement ne se traduit pas seulement par la mise en danger de plus en plus importante de l’autonomie du savoir par une doxa idéologique. Il tend surtout à une incapacité progressive à distinguer la dimension scientifique ou épistémique d’un savoir dont le but est de comprendre le monde, et la dimension politique ou civique du militantisme, dont le but est de le transformer. Une transformation en complète rupture avec la neutralité axiologique énoncée par M. Weber. C’est désormais, pour en rester aux sciences sociales, la « sociologie comme sport de combat » qui est érigée en mot d’ordre. Et on peut ajouter que cette sociologie critique impose peu à peu sa grille de lecture aux sciences humaines dans leur ensemble.

Ce « militantisme académique » a également de lourdes conséquences sur la créativité de la recherche. On observe ainsi un appauvrissement progressif de la production scientifique, qui tend de plus en plus au conformisme idéologique et à l’utilisation de slogans : en résulte l’omniprésence de quelques rares sujets, qui pour l’essentiel ne font que reformuler, en forçant le trait, ce que l’on savait déjà. Des formules figées érigées en catéchisme, contraires en soi à une quelconque dynamique de renouvellement méthodologique : tout est « socialement construit », toute structure est l’expression d’une « domination », le « pouvoir » est l’unique facteur d’analyse déterminant.

Nathalie Heinich se garde d’accorder, dans ce texte, une place trop importante au conflit entre ses propres conceptions (exposées la même année dans Oser l’universalisme contre le communautarisme) et les nouvelles revendications particularistes véhiculées par le « militantisme académique ». On peut cependant regretter — et ce n’est peut-être pas sans rapport — qu’elle ne livre aucune piste de réflexion visant à comprendre le moteur réel du formidable déploiement du genre, de la race ou de la sexualité, dans une pensée universitaire où les thématiques brûlantes des communautés et de l’identité ont longtemps été recouvertes du voile pudique de l’universalité. S’il faut bien saluer le constat lucide dont ce texte fait état, l’idée selon laquelle la radicalité de ces nouvelles dynamiques devrait entièrement être reconduite à un manque de créativité, de rigueur, voire de probité, laisse à penser que la profonde mutation des mentalités, dont le « militantisme académique » n’est peut-être que le symptôme, est encore pour les sciences sociales un domaine à conquérir.

Walter Aubrig​

Nathalie Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Paris, Gallimard (Tracts n°29), 2021, 48 p.

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