Institut ILIADE
Institut ILIADE

Accueil | 2020 : la nature comme socle, pour une écologie à l’endroit | L’homme européen, architecte de la nature

L’homme européen, architecte de la nature

Intervention de Jean-Philippe Antoni, géographe, spécialiste des mobilités, des espaces urbains et de la prospective territoriale, lors du colloque "La nature comme socle, pour une écologie à l’endroit" le 19 septembre 2020.

L’homme européen, architecte de la nature

L’écologie et les sciences de l’environnement ont montré un lien très clair entre la vie des écosystèmes et la délimitation des territoires. En dehors de son territoire, c’est-à-dire de son biotope, l’animal ne peut pas vivre et la plante ne peut pas survivre. Qu’en est-il de l’homme ?

Homme et territoire

L’écologie et les sciences de l’environnement ont montré un lien très clair entre la vie des écosystèmes et la délimitation des territoires. En dehors de son territoire, c’est-à-dire de son biotope, l’animal ne peut pas vivre et la plante ne peut pas survivre : il n’y a pas d’ours blancs dans la savane, ni de palmiers sur la banquise. Mais au-delà des conditions climatiques et des ressources triviales qu’il apporte, le territoire est également un support fondamental d’action, qui conditionne les comportements nécessaires à la survie et à la reproduction des espèces. Pour ce faire, l’immense majorité des animaux est armée de réponses codées. Un animal sait d’instinct ce qu’il peut ou doit manger, comment se défendre et comment chasser ; il adopte généralement un comportement prudent quand il quitte son domaine, alors qu’à l’intérieur de celui-ci, il devient rapidement agressif pour éviter les intrusions. Dans le monde végétal, les plantes connaissent l’importance de la lumière et se développent pour en bénéficier, parfois au détriment d’autres plantes qu’elles éliminent de leur voisinage immédiat.

Qu’en est-il de l’homme ? L’homme est lui aussi un constituant des écosystèmes vivants, soumis à des conditions déterminées d’existence. Mais pour réagir aux contraintes du milieu naturel, il est pauvre en comportements innés et n’a pas de réponse toute faite aux informations qu’il perçoit de la nature, ce qui a conduit Nietzsche à le décrire comme un « animal non encore fixé », dont l’essence n’est pas définitivement établie au départ. De surcroît, comparativement au monde animal, l’homme est physiologiquement peu armé : il est très faible en capacités naturelles de défense (carapace, fourrure, etc.) comme d’attaque (griffes, mâchoire, etc.) et apparaît plus ou moins « nu » face aux agressions et aux sollicitations de son environnement. Malgré ces « défauts », l’homme dispose en revanche d’un avantage considérable : l’innovation. Il renferme certaines aptitudes à résoudre les problèmes que lui pose son adaptation. Aussi, comme le résume Arnold Gehlen1, l’homme ne s’adapte pas au milieu naturel, il adapte le milieu naturel à lui-même. Plutôt que dire qu’il ne s’adapte pas, on pourrait d’ailleurs appuyer sur sa spécificité humaine en insistant sur le fait qu’il est fait pour adapter la nature à lui-même. Il est même obligé de le faire s’il veut organiser sa survie et sa reproduction.

En conséquence, l’homme n’a pas d’environnement naturel spécifique, c’est-à-dire aucun biotope qui lui soit propre : tous sont hostiles au départ (certains nettement plus que d’autres), mais tous peuvent être adaptés pour devenir viables. En fait, il est dans la nature de l’homme de créer son propre territoire et d’aménager ses propres paysages, ce qui est indissociable de la construction de sa culture. Et pour ce faire, les caractéristiques naturelles (matrice physiologique) communes à tout homo sapiens apparaissent nettement moins déterminantes que le développement néoténique d’une culture autonome (matrice sociale). Il en découle qu’à partir d’une nature biologique probablement identique, plusieurs variantes se sont formées au sein des sociétés humaines.

Territoire et société

Il existe de ce fait un rapport d’ambivalence entre le territoire et la société : les hommes s’organisent en société pour construire leur territoire, et c’est au cours de cette construction qu’émergent les comportements, les connaissances, les techniques et les échanges qui façonnent la société. Le territoire doit donc être considéré comme un « produit social » : la société se reproduit dans la construction de son espace de vie. Pour le géographe Hildebert Isnard2, « enracinée dans sa culture et son espace, la société se réalise ; privée de son espace, elle se désagrège ; contrainte de s’adapter à un milieu qui lui est imposé, elle perd de son identité organique originelle ». Dans ce contexte, le territoire fait intrinsèquement partie de la société, non seulement parce qu’il permet sa survie biologique, mais également parce qu’il organise sa vie sociale.

Toutefois, cette relation indispensable au territoire reste « souple », ce qui explique en partie l’ubiquité humaine : l’homme vit à peu près partout (sur les six continents), indépendamment des conditions écologiques qui y limitent les installations animales ou végétales. Cette souplesse suppose deux conditions alternatives : (i) soit l’homme adapte son genre de vie au milieu, ce qui passe par l’acceptation d’un confort possiblement limité ; (ii) soit il transforme ce milieu pour maximiser son confort, ce qui passe par un dispositif d’habitat complexe et nécessite un aménagement en profondeur. Et cet aménagement ne peut se faire que par l’exploitation des ressources écologiques disponibles, c’est-à-dire sur l’existence d’autres espèces (animales et végétales) présentes au même endroit.

La deuxième option est évidemment la plus répandue. L’écoumène est aujourd’hui totalement aménagée par l’homme pour survivre, puis vivre, dans un milieu face auquel il ne dispose pas naturellement d’une biologie et de comportements adaptés. Historiquement, en même temps que l’homme et ses activités se sont déployés sur toute la planète, l’espace naturel a donc mécaniquement reculé en trois étapes successives. Primo, adaptation à la nature : utilisation passive des ressources, découverte de l’outil, cueillette, chasse, stade pastoral plus ou moins nomade du paléolithique. Secundo, asservissement de la nature : agriculture et sédentarisation des sociétés rurales du néolithique jusqu’au 17e siècle à peu près. Tertio, fabrication de toutes pièces d’un territoire exclusivement dédié aux besoins humains et débarrassé des écosystèmes naturels : industrie, développement des techniques, urbanisation des 17e et 18e siècles, entraînant une modification inédite des équilibres planétaires.

Société et écosystèmes

La fabrication du territoire implique une maîtrise progressive de la nature qui suppose l’« artificialisation utile3 » d’une partie du monde sauvage. Les seules espèces admises aux côtés de l’homme sont en effet domestiquées, dans le sens où elles peuvent être multipliées, déplacées et transformées. Le taureau Angus, la truie du Yorkshire ou la vache Holstein par exemple, sélectionnés pour leur rendement, sont à ce titre des réussites tout à fait remarquables. Mais, l’exemple le plus abouti est certainement celui du chien, dont l’homme a produit, par croisements successifs, une multitude de races utiles à ses besoins ou à ses caprices : outil pastoral (bergers et bouviers en tous genres), cynégétique (chiens de chasse eux-mêmes spécialisés : courants, arrêt, rapport, recherche, etc.), martial (chiens militaires, policiers ou de garde, souvent issus d’une souche bergère), social (chiens de compagnie, d’aveugles, etc.).

Dans le monde végétal, le maïs est un autre exemple d’artificialisation utile : issu d’une hybridation du téosinte, il est aujourd’hui si éloigné de sa souche naturelle qu’il ne survit plus en dehors des activités humaines. Tout aussi commune, la vigne est également exemplaire : la taille, l’épamprage, le pinçage, le ciselage, l’effeuillage et l’évrillage sont autant de techniques de transformation qui augmentent la concentration en sucre et qui ont profondément modifié l’allure d’une plante appartenant au départ à la famille des lianes. En retour, cette artificialisation de la nature est à l’origine d’une modification des genres de vie qui transforme la culture : de manière provocatrice, on pourrait dire que l’homme a créé la vigne, et que l’ivresse a créé les dieux « qui vont avec » (Dionysos pour les Grecs, Bacchus pour les Romains) avant que ces derniers n’aient connu l’homme…

L’altération des équilibres écologiques constitue donc une action « normale » de l’homme : il en tire sa subsistance en même temps qu’il essaye aujourd’hui de lutter contre les perturbations dont il est à la source, et qui mettent rétroactivement en danger la subsistance qu’il peut espérer en tirer. À l’heure où ces transformations sont possibles par une intervention génétique (OGM), on peut légitimement se demander ce qu’il reste de naturel dans ce que l’on appelle encore « nature ». Cette situation, parfois catastrophique pour le maintien du climat et de la biodiversité, rappelle toutefois une réalité absolument incompressible : il est obligatoire de modifier les écosystèmes, parfois de manière importante, pour construire un territoire viable et se protéger d’un environnement hostile en le maîtrisant. Cette réalité doit être considérée comme l’axiome majeur d’une véritable écologie à l’endroit.

Écosystèmes et identité

Chaque société fabrique son paysage selon une culture, un prisme social et des savoir-faire qui lui sont propres, dont découle un territoire qui lui est spécifique lui aussi. L’écoumène ne doit donc pas s’entendre comme un espace universel et neutre qui couvrirait la planète de manière uniforme ; elle est au contraire fortement différenciée et correspond à une juxtaposition d’aires culturelles plus ou moins autonomes, parfois connectées les unes aux autres, parfois séparées par des frontières ou des confins naturels. La structure des sociétés, leur genre de vie et leur rapport au monde s’expriment clairement dans ces géographies, qui donnent une forme concrète à la manière avec laquelle elles ont choisi de s’inscrire (graphie) sur l’espace terrestre (géo). Pour qui sait l’interpréter, cette identité est clairement lisible sur une carte.

Toutefois, depuis l’entrée de l’humanité dans l’anthropocène (industrialisation des techniques de transformation de la nature, mondialisation des flux d’information, de personnes et de marchandises), ces considérations ne valent plus qu’en partie. L’urbanisation généralisée a œuvré comme une redoutable machine à uniformiser les territoires et à gommer les liens avec ce qu’il y reste de nature. Le climat urbain en constitue un excellent exemple. Longtemps basée sur l’observation (nuages, vent, vol d’oiseaux), la prédiction du temps se fait aujourd’hui par l’intermédiaire d’outils (thermomètre, anémomètre, ballons, radars, satellites). Un premier savoir, ancestral et direct, s’est perdu au profit d’une médiation artificielle et indirecte, corrélée aux progrès techniques et scientifiques. Pour Jacques Ellul4, cette médiation technico-scientifique est désormais totale ; elle forme un écran continu et généralisé entre l’homme et la nature, le « milieu technicien », qui a remplacé les écosystèmes en devenant le support privilégié d’une culture urbaine transposable et déconnectée des réalités du monde. Ce pourquoi il est devenu utile d’expliquer aux écoliers que les poissons panés ne naissent pas rectangulaires, et que l’émincé de dinde ne pousse pas sous cellophane dans les arbres…

Pour autant, au-delà de l’obésité des mégavilles contemporaines décriée par Pierre Le Vigan5, l’aménagement du territoire est un héritage qui reste inscrit dans les paysages, et dont l’Europe est particulièrement riche. Depuis l’Antiquité ou le Moyen-Age, ses villages s’agencent autour du symbole du carrefour et de l’église, ses places de marché sont accessibles à pied ou à cheval, la localisation des bourgs et des cités organise la complémentarité des villes et des campagnes, leur symbolique est marquée par une architecture remarquable et un urbanisme vernaculaire. Préserver cette culture et cette identité, c’est prendre conscience de la réalité sociale qu’organisent les territoires. L’Europe millénaire a été l’architecte de ses équilibres paysagers ; les effacer ou les renier au profit d’un dispositif d’habitat uniforme constituerait une amputation irréparable du support territorial qui contient simultanément toute l’unité et la diversité de l’identité européenne.

Jean-Philippe Antoni

Notes

  1. Essais d’anthropologie philosophique, Maison des Sciences de l’Homme, 1942-1975, 2009.
  2. Problématique de la géographie, Presses Universitaires de France, 1981.
  3. Geoffroy Saint-Hilaire I., Domestication et naturalisation des animaux utiles, Dusacq, 1854.
  4. Le système technicien, Le Cherche Midi, 1977.
  5. Métamorphoses de la ville, La Barque d’Or, 2020.

Ce texte a été publié dans le numéro spécial de la revue littéraire Livr’Arbitres, “Actes du VIIe colloque de l’Institut Iliade”. Pour acheter ce numéro ou s’abonner à la revue : livrarbitres.com