Comment lire

Comment distinguer la grande littérature, celle qui dure, de la production sans avenir ?

Comment lire

Comment distinguer la grande littérature, celle qui dure, de la production sans avenir ? Pour le quarantième anniversaire de la mort d’Ezra Pound, le fils de son ami Dominique de Roux, qui l’accueillit naguère après ses années de geôle, réédite Comment lire, un texte parfois confus, souvent iconoclaste, toujours stimulant.

L’essai, on peut même par­ler de pam­phlet, a été retra­duit par Phi­lippe Mikriam­nos, qui l’a aus­si anno­té et post­fa­cé avec talent, fai­sant de cet opus­cule un modèle d’érudition para­doxale. Je ne devrais d’ailleurs pas écrire « éru­di­tion », car ce vocable sus­cite les cruels sar­casmes de Pound, exas­pé­ré qu’il était par l’académisme des uni­ver­si­taires de son temps. Le pauvre ne connais­sait pas encore les « spé­cia­listes du lit­té­raire », ces nou­veaux puri­tains et leurs thé­sardes étiques qui ânonnent Bour­dieu & Cie, la clique des faux savants atte­lés à la défense de l’Empire du Bien.

Pour­tant, en gros, Pound le Voyant avait com­pris que, dès ses débuts, l’érudition ali­men­taire eut pour objec­tif de neu­tra­li­ser les grandes œuvres, en com­men­çant par les noyer dans un océan d’inanité sonore. La vraie lit­té­ra­ture, disait Pound, « sou­lage l’esprit de sa ten­sion et le nour­rit, j’entends bien comme nutri­tion de l’impulsion ». En un mot comme en cent, la lit­té­ra­ture, c’est la vie, la vie éter­nelle. D’où le res­sen­ti­ment qu’elle sus­cite chez ses enne­mis, ces « porcs » et ces « macaques » (dixit Pound) qui « essaient de créer un bour­bier, un marasme, une vaste pour­ri­ture en lieu et place d’un bouillon sain et actif. »

Bien écrire consiste à pré­ser­ver la pré­ci­sion et la clar­té de la pen­sée : « la dura­bi­li­té de l’écriture dépend de son exac­ti­tude. C’est la chose en per­ma­nence vraie qui garde sa fraî­cheur pour le nou­veau lec­teur ». Bref, le Vrai et le Beau sont consub­stan­tiels, et le Faux, l’Insensé finissent tou­jours par moi­sir. Grâce à Com­ment lire on apprend à pen­ser et donc à dis­tin­guer les maîtres des sui­veurs ou des dilueurs, même si Pound, sous l’emprise d’une fureur sacrée, n’hésite pas à « virer » Vir­gile au pro­fit de Catulle. Au fil des pages, Pound pétrit son lec­teur (to pound, dans la langue de Chau­cer) et mar­tèle ses véri­tés (to pound) : Homère et Confu­cius, Dante et Sten­dhal, Vil­lon et Rim­baud sont pro­cla­més génies créa­teurs, c’est-à-dire au plus haut degré capables de char­ger les mots de sens. Rarae aves.

Chris­to­pher Gérard
Source :
archaion.hautetfort.com (2013)

Ezra Pound, Com­ment lire, Édi­tions Pierre-Guillaume de Roux, 22,5 €

PS : la post­face de P. Mikriam­nos contient des perles, telle que l’allusion au pre­mier livre de Paul Morand, Open All Night, pre­fa­ced by Mar­cel Proust, trans­la­ted by Ezra Pound. Qui dit mieux ?