#ColloqueILIADE 2019 : Allemagne, le réveil d’un peuple

#ColloqueILIADE 2019 : Allemagne, le réveil d'un peuple

#ColloqueILIADE 2019 : Allemagne, le réveil d’un peuple

François Savy est ingénieur. Après avoir longtemps parcouru les domaines de Neptune, il s’est éprit de la culture des terres germaniques et s’est installé en Allemagne.

Deux anniversaires

On célé­bre­ra cet automne deux anni­ver­saires : le 70ème anni­ver­saire de la fon­da­tion de la Répu­blique Démo­cra­tique Alle­mande – et donc de la par­ti­tion, et les 30 ans de la chute du mur de Ber­lin, pré­lude à la réuni­fi­ca­tion. Au cours de cette période des trente der­nières années, l’Allemagne aura jus­te­ment connu la réuni­fi­ca­tion, mais aus­si 15 ans de règne d’Angela Mer­kel et deux vagues migra­toires de grande ampleur.

La 1ère vague sur­ve­nue au début des années 1990 fut pro­vo­quée par la dis­lo­ca­tion de la You­go­sla­vie et de la guerre bal­ka­nique qui en a résul­té, avec un pic d’environ 440.000 réfu­giés, essen­tiel­le­ment bos­niaques, en 1992. Le choc ini­tial de cette pre­mière vague fut presque inté­gra­le­ment absor­bé par les vieux et riches Län­der du Sud, Bavière et Bade-Wur­tem­berg, et n’aura pro­vo­qué qu’une courte pous­sée de fièvre dans le champ poli­tique avec les Repu­bli­ka­ner.

La 2ème vague – j’utiliserai à des­sein deuxième plu­tôt que seconde, lais­sant ouverte la pos­si­bi­li­té d’une pour­suite de l’énumération, consé­quence de la guerre en Syrie, mais gros­sie des migrants d’Afrique sub­sa­ha­rienne et orien­tale et favo­ri­sée par le chaos libyen, s’est dres­sée à l’été 2015, lais­sant pour cette seule année 2015 890.000 migrants échoués sur le sol alle­mand.

Que cette période mou­ve­men­tée – toute chose étant égale par ailleurs – ait coïn­ci­dé avec un réveil de la conscience natio­nale alle­mande est indis­cu­table. Cepen­dant, ce réveil pré­sente des contrastes forts et sus­cite des oppo­si­tions, tant au sein du peuple lui-même que de la part des cercles de pou­voirs.

Un réveil

Le 3 juin 1998 à 11:00, à proxi­mi­té d’Eschede, à 60 km au nord-est de Hanovre, le train à grande vitesse ICE 884 « Wil­helm Conrad Rönt­gen » déraillait, empor­tant dans la mort 101 pas­sa­gers et tech­ni­ciens de la Deutsche Bahn, et bles­sant griè­ve­ment 88 per­sonnes. Cet acci­dent sou­le­va une autre vague, d’émotions celle-là, qui par­cou­rut l’Allemagne entière, se jouant de l’ancienne fron­tière inté­rieure. Un obser­va­teur atten­tif, en voyant les nom­breux bâti­ments offi­ciels mais aus­si les jar­dins des par­ti­cu­liers arbo­rant les cou­leurs natio­nales en berne, en res­pi­rant cette atmo­sphère de recueille­ment et de com­pas­sion qui cou­vrait le pays tout entier, pou­vait com­prendre que les Alle­mands com­mu­niaient à nou­veau, fusse dans le deuil – et que la nation alle­mande fai­sait son retour.

De ce réveil, on ne peut dou­ter, en réa­li­té. Les signes les plus évi­dents – pas néces­sai­re­ment les plus pro­fonds – de ce côté-ci de la fron­tière en sont évi­dem­ment le cham­bou­le­ment com­plet du pay­sage poli­tique alle­mand, avec l’effondrement du vieux par­ti social-démo­crate (SPD), la forte éro­sion des chré­tiens-démo­crates de la chan­ce­lière, celle conco­mi­tante de ses alliés chré­tiens-sociaux bava­rois, la mon­tée des Verts et évi­dem­ment le déve­lop­pe­ment de l’Alternative für Deut­schland, qui lui-même s’est accom­pa­gné d’un glis­se­ment pro­gres­sif de son centre de gra­vi­té, du natio­nal-libé­ra­lisme des ori­gines vers la défense tou­jours plus affir­mée de l’identité natio­nale.

Moins visibles sont les ten­sions et les frac­tures qui tra­versent tous les par­tis alle­mands, et que la crise migra­toire de 2015 a mises à jour : il faut tout par­ti­cu­liè­re­ment citer, au sein de « Die Linke », le pen­dant alle­mand de la « France Insou­mise », la très forte per­son­na­li­té de Sah­ra Wagenk­necht et son mou­ve­ment « Auf­ste­hen », ou encore, chez les « Grü­nen », le très média­tique maire de Tübin­gen, Boris Pal­mer, qui se montre lui aus­si très cri­tique vis-à-vis de la poli­tique du « Wir schaf­fen das ».

Mais ce sont aus­si les très nom­breux articles de jour­naux consa­crés au thème de l’identité – on retien­dra, sous la plume de Robert Lam­mert, un article de la Frank­fur­ter All­ge­meine Zei­tung en date du 4 jan­vier 2017 au titre évo­ca­teur : « Qui sommes-nous », ou encore dans un article de « Die Zeit », en date du 8 août 2018 une défi­ni­tion qui se vou­lait défi­ni­tive du mot « Deutsch­sein », lit­té­ra­le­ment « être Alle­mand », et une réponse à un pré­cé­dent article du même jour­nal, du 16 août 2017, dont l’auteur, Bernd Ulrich, notait « Wir sind stolz drauf, nicht stolz zu sein » (« Nous sommes fiers de ne pas être fiers ») et écri­vait encore : « Tatsä­chlich ist es leich­ter, in Deut­schland zu leben, als ein Deut­scher zu sein » (« De fait, il est plus facile de vivre en Alle­magne que d‘être Alle­mand »). Mais il fau­drait aus­si citer « Die Welt » avec un article du 7 sep­tembre 2018 sous la plume du ger­ma­no-turc Zafer Seno­kak : « Natio­nale Iden­tität : Es gibt etwas Son­der­bares im Deutsch­sein » (« Iden­ti­té natio­nale : il y a quelque chose d’étrange dans le fait d’être Alle­mand »), ou encore le maga­zine en ligne « Cice­ro » avec ce titre un brin pro­vo­ca­teur du 8 avril 2017 : « Deutsch sein : Patrio­tis­mus als Frem­den­liebe » (« Être Alle­mand : le patrio­tisme comme amour du Lointain/de l‘Étranger »).

C’est aus­si, bien enten­du et avant cela le débat lan­cé dès 1996 par un pro­fes­seur de sciences poli­tiques alle­mand d’origine syrienne, Bas­sam Tibi, sur la « Leit­kul­tur », la culture domi­nante, avec un livre paru en 1998 : « Une Europe sans iden­ti­té ? La crise de la socié­té mul­ti­cul­tu­relle », débat repris par un cer­tain Frie­drich Merz, de la CDU, en 2000, et qui n’a depuis, ces­sé d’agiter la socié­té alle­mande. C’est aus­si la contro­verse sus­ci­tée par la ques­tion de savoir si l’Islam fai­sait par­tie de l’Allemagne, contro­verse régu­liè­re­ment tran­chée par les poli­ti­ciens les plus en vue, comme Mer­kel et Schäuble, de la manière la plus défi­ni­tive et la plus caté­go­ri­que­ment posi­tive – et pour­tant ils doivent sans cesse y reve­nir, alors qu’aucun contra­dic­teur sérieux ne se dresse face à eux, comme s’il régnait encore quelques doutes.

Enfin, et pour le coup bien visibles, ce sont les mani­fes­ta­tions répé­tées de PEGIDA – « les Euro­péens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » de Dresde et ses éma­na­tions comme LEGIDA à Leip­zig, mais aus­si les très nom­breuses mani­fes­ta­tions spon­ta­nées, comme à Köthen, Baut­zen, Kan­del, Cott­bus ou Chem­nitz, géné­ra­le­ment sus­ci­tées par des faits divers et autres crimes impli­quant des migrants. On remar­que­ra ici que les pre­mières mani­fes­ta­tions PEGIDA ont eu lieu en octobre 2014, soit bien avant que n’éclate la crise migra­toire de l’été 2015.

Deux Allemagnes

Pour autant, il faut conve­nir que les signes concrets de ce réveil dif­fèrent selon les Län­der, cou­pant l’Allemagne en deux selon une ligne bien connue, même si cette dif­fé­rence est peut-être moins mar­quée en Meck­lem­bourg-Pomé­ra­nie-occi­den­tale que dans les Län­der de la « Mit­tel­deut­schland », Saxe, Saxe-Anhalt et Thu­ringe. Rien d’étonnant à cela si l’on veut bien consi­dé­rer l’histoire des deux Alle­magnes depuis 1945.

Il faut d’abord consta­ter, même si l’analyse en est encore à écrire, que la façon dont les Amé­ri­cains d’un côté et les Russes de l’autre ont entre­pris de réédu­quer et déna­zi­fier n’ont pas pro­duit les mêmes effets – mais à l’inverse de ce que les Sovié­tiques ont pu affir­mer. La méthode amé­ri­caine a eu pour résul­tat de cou­per tous les fils de la Trans­mis­sions, à inter­dire tout regard bien­veillant ou recon­nais­sant sur le pas­sé – le second anéan­tis­se­ment de la Prusse en 1947 en est un signe visible. La repen­tance impo­sée aux géné­ra­tions de l’Après-guerre a pro­duit ses effets, si bien qu’il est aujourd’hui impos­sible à ceux-là de res­sen­tir la moindre fier­té de leur pas­sé. Cir­cons­tance aggra­vante, l’allemand uti­lise le mot « Stolz » pour dési­gner indif­fé­rem­ment orgueil et fier­té. Et c’est bien ce mot qui figure par­mi les sept péchés capi­taux. Cette conno­ta­tion néga­tive achève d’interdire un tel sen­ti­ment chez les réédu­qués. Ain­si, lorsque des Alle­mands de ces géné­ra­tions visitent un musée ou assistent à un concert, contemplent un monu­ment ou admirent l’œuvre d’un artiste alle­mand, ils peuvent certes en éprou­ver un plai­sir esthé­tique, mais à l’instar des tou­ristes chi­nois qu’ils côtoient au cours de ces visites, ils ne pour­ront se dire : cette œuvre a sur­gi de notre sein, elle est nôtre – et grand est le peuple qui l’a sus­ci­tée.

A l’Est, on a culti­vé avec une volon­té claire et affir­mée ce que nous appel­le­rions l’esprit de défense : les gamins de Saxe ou de Thu­ringe qui ont assis­té en 1991 à la réuni­fi­ca­tion, et qui aujourd’hui n’ont pas encore qua­rante ans, se sou­viennent encore des séances de sport au cours des­quelles ils lan­çaient des poids en forme de gre­nade à main et s’exerçaient au tir. Ils ne vous l’avoueront pas faci­le­ment, mais lorsqu’ils le feront, vous sur­pren­drez par­fois un sou­rire au coin des lèvres, quête de com­pré­hen­sion mais sur­tout signe d’un heu­reux sou­ve­nir.

Les sou­ve­nirs heu­reux jus­te­ment, nos Ossies (sur­nom don­né aux Est-Alle­mands ; le pen­dant pour l’Ouest est Wes­sie), aujourd’hui, en ont plein la tête. C’est que la socié­té est-alle­mande a connu la socia­bi­li­té plus ou moins volon­taire des régimes com­mu­nistes, qu’elle soit orga­ni­sée par l’État, diri­gée contre lui ou sim­ple­ment des­ti­née à rendre la vie plus sup­por­table au sein de la com­mu­nau­té locale. Il n’était pas rare que tel méca­ni­cien employé d’une entre­prise éta­tique, à ses heures per­dues, accom­plissent quelques menus tra­vaux chez l’un ou l’autre de ses voi­sins. Socié­té de l’entraide et du troc, à des années-lumière de l’individualisme for­ce­né impor­té par le vain­queur avec un suc­cès indis­cu­table à l’Ouest. Per­sonne n’affirmera que la vie en Répu­blique Démo­cra­tique était facile, mais comme en Hon­grie, en Tché­co­slo­va­quie ou encore en Pologne, les gens y étaient capables de se pen­ser comme com­mu­nau­té. Et comme l’a jus­te­ment écrit l’éditorialiste Peter Hahne, « ceux qui débla­tèrent sans cesse sur la sombre Alle­magne n’ont aucune idée de ce que les « Mit­tel­deutsche » (les habi­tants de l’Allemagne Cen­trale, peu ou prou iden­ti­fiés aux Alle­mands de Saxe, Saxe-Anhalt et Thu­ringe) ont réa­li­sé. Pen­dant que beau­coup, à l’Ouest, sui­vaient la Révo­lu­tion Paci­fique de 1989 vau­trés sur leurs divans devant leurs télé­vi­seurs, les citoyens de la RDA ris­quaient leur vie pour ren­ver­ser une dic­ta­ture. »

Il y a sans doute encore un élé­ment pour expli­quer la dif­fé­rence des réveils entre Est et Ouest. Les Län­der de l’Est, tra­di­tion­nel­le­ment peu catho­liques (les Sorabes consti­tuent ici encore une excep­tion – très mino­ri­taire), ont connu en outre une forte chute de la pra­tique reli­gieuse chez les Luthé­riens. A « l’abri » du Rideau de Fer, les Chré­tiens alle­mands qui sub­sis­taient ont été pré­ser­vés, comme leurs voi­sins Polo­nais ou Hon­grois, des diva­ga­tions de Rome. Après la chute et la réuni­fi­ca­tion, l’influence romaine, dans ses aspects les plus contes­tables y est res­tée négli­geable, alors que l’Ouest était sub­mer­gé par le nou­veau com­man­de­ment d’amour du Loin­tain, qui venait com­bler le vide créé par la haine de soi.

Si l’on consi­dère tout d’abord le champ poli­tique, les son­dages, confir­més par les élec­tions, montrent que l’AfD, à l’Est, conso­lide son emprise à des niveaux impor­tants – supé­rieurs à 20% — tan­dis qu’à l’Ouest elle s’affaisse, à mesure que la crise migra­toire s’éloigne. Ceci ne signi­fie pas que les « Volks­par­teien » récu­pèrent néces­sai­re­ment les bre­bis éga­rées, comme l’a mon­tré le suc­cès des « Freie Wäh­ler » en Bavière en octobre 2018. Horst See­ho­fer a bien ten­té d’incarner une ligne dure sur l’immigration face à Mer­kel – au moins en paroles – il n’aura pas réus­si à évi­ter l’hémorragie. Aujourd’hui, la CDU perd des adhé­rents, tan­dis que son aile conser­va­trice, la « Wer­teu­nion », à laquelle Hans-Georg Maaßen, ancien patron du Bun­des­ver­fas­sung­sschutz, limo­gé après qu’il ait débus­qué la Fake­news de Chem­nitz, a adhé­ré, en gagne.

La puis­sance des mani­fes­ta­tions est encore un signe pal­pable de cette dif­fé­rence. Rien de com­pa­rable, en effet, entre PEGIDA, avec ses effec­tifs, sa durée et sa régu­la­ri­té, sa sym­bo­lique aus­si, avec le slo­gan « Wir sind das Volk » (nous sommes le peuple) direc­te­ment ins­pi­ré des mani­fes­ta­tions du lun­di qui pré­lu­dèrent à la chute du régime est-alle­mand, ce lun­di jus­te­ment choi­si par PEGIDA en écho à 1989, et les mani­fes­ta­tions iso­lées et plus confi­den­tielles à l’Ouest. C’est qu’à l’Ouest, mani­fes­ter est une acti­vi­té vul­gaire, réser­vée à la Gauche et à l’Extrême-droite. Obser­ver l’étonnement, tein­té d’admiration mais sur­tout vague­ment inquiet du bour­geois Rhé­nan à la vue des mani­fes­ta­tions fran­çaises contre la loi Tau­bi­ra était une vraie « Deli­ka­tesse ».

La Guerre au Peuple

Il en est, bien sûr, que ce réveil indis­pose, et qui vou­draient ren­voyer aux bras de Mor­phée ces « besorgte Bür­ger » (citoyens inquiets). Quelles sont les armes et moyens à leur dis­po­si­tion ?

La pre­mière de ces armes est indis­cu­ta­ble­ment le « Wohl­stand » (pros­pé­ri­té, aisance maté­rielle), Veau d’Or de la Répu­blique Fédé­rale : s’il est une reli­gion com­mune aux Wes­sies, c’est bien celle-ci. Au « Wohl­stand » on sacri­fie­ra tout, par le « Wohl­stand » on jus­ti­fie­ra tout – y com­pris de faire entrer 10 mil­lions de tra­vailleurs extra-euro­péens d’ici 2060 pour sub­ve­nir aux besoins en main d’œuvre des entre­prises alle­mandes. Le brave élec­teur de la CDU peut bien se lais­ser aller briè­ve­ment à quelques tirades bien sen­ties contre la poli­tique migra­toire de Mer­kel, une simple allu­sion au fait que son train de vie est en jeu si les gens sérieux – éco­no­mi­que­ment par­lant – sont chas­sés du pou­voir suf­fi­ra à dou­cher ses ardeurs et à le rame­ner à la rai­son. De ce dieu, Wolf­gang Schäuble est aujourd’hui le grand-prêtre.

La deuxième arme, déjà évo­quée, est celle de la repen­tance. Elle fonc­tionne d’autant mieux que les Alle­mands, en toute chose, font pro­fes­sion d’être les meilleurs. En matière de repen­tance, cette pré­ten­tion coïn­cide clai­re­ment avec la réa­li­té. Vis-à-vis des récal­ci­trants – il peut s’en trou­ver mal­gré tout – on rap­pel­le­ra le sou­ve­nir des réfu­giés de 1945, en pro­ve­nance du Bal­ti­kum et de Prusse Orien­tale, afin d’exciter leur fibre altruiste – avec plus ou moins de suc­cès.

La troi­sième arme est cer­tai­ne­ment celle de la res­pec­ta­bi­li­té et de la fré­quen­ta­bi­li­té, deux cri­tères essen­tiels pour des Alle­mands très impré­gnés des valeurs de la très petite-bour­geoise répu­blique rhé­nane. On cher­che­ra ain­si à convaincre qu’il est pos­sible de dis­cu­ter des ques­tions d’identité, d’immigration, en res­tant entre gens conve­nables. C’est tout le sens des rodo­mon­tades du patron de la CSU bava­roise pen­dant la Crise des Migrants, ges­ti­cu­lant bruyam­ment pour mon­trer son oppo­si­tion à la poli­tique de la chan­ce­lière – alors qu’il s’accorde avec elle sur l’essentiel, c’est-à-dire la néces­si­té de pour­voir Baal-Moloch, l’économie alle­mande, avec la main d’œuvre et les consom­ma­teurs qu’elle exige. C’est aus­si la fonc­tion endos­sée par Anne­gret Kramp-Kar­ren­bauer, qui a suc­cé­dé à Mer­kel à la tête de la CDU, et veut sou­mettre à la cri­tique la ges­tion de la crise de l’été 2015. C’est qu’il est si confor­table de se ren­dor­mir, per­sua­dé que des poli­ti­ciens fré­quen­tables vont faire le néces­saire. Faites lire les vœux que Vik­tor Orbán avait adres­sés à la nation hon­groise à la Noël 2017 à l’un de ces sexa­gé­naires aisés et cor­rec­te­ment réédu­qués, en pre­nant bien soin de taire le nom de son auteur et le peuple auquel il s’adresse : ce ne seront que louanges et adhé­sion enthou­siaste. Don­nez alors le nom, et vous assis­te­rez à une opé­ra­tion de rétro­pé­da­lage qui serait du plus haut comique si elle n’était pas si pathé­tique.

Enfin, lorsque les méthodes douces ne suf­fisent pas, il reste les moyens plus bru­taux comme la mise sous sur­veillance par le Ver­fas­sung­sschutz fédé­ral ou d’un Land, le ser­vice de pro­tec­tion de la Consti­tu­tion, qui traque et observe les faits et gestes des indi­vi­dus et groupes soup­çon­nés de vou­loir atten­ter à l’ordre démo­cra­tique alle­mand issu de la seconde guerre mon­diale. Pour entrer dans le club assez peu pri­sé des « sur­veillés » rien de plus simple : il suf­fit d’avoir de mau­vais amis ou de pro­non­cer les mots inter­dits, de fré­quen­ter ou d’être répu­té proche de per­sonnes ou d’organisation qui sont déjà membres. Ain­si, le mou­ve­ment iden­ti­taire, en Alle­magne, est sous sur­veillance : toute per­sonne qui s’en rap­proche est sus­cep­tible de « béné­fi­cier » à son tour de la sur­veillance. C’est pré­ci­sé­ment ce qui pro­voque actuel­le­ment une crise sérieuse au sein de l’AfD, les « Rea­los » cher­chant à évi­ter la conta­mi­na­tion, tan­dis que les « Fun­dis » ont quelques dif­fi­cul­tés à cou­per des liens inévi­tables. Mais si vous com­men­cez à uti­li­ser publi­que­ment des expres­sions telles que « sub­sti­tu­tion de popu­la­tion », « grand rem­pla­ce­ment », « sub­mer­sion par l’Étranger », « réédu­ca­tion », « popu­li­cide » ou que vous affir­mez de manière un peu géné­rale que « les migrants sont des cri­mi­nels » ou que « les vieux par­tis poli­tiques sont cor­rom­pus », vous éveille­rez imman­qua­ble­ment l’intérêt du Ver­fas­sung­sschutz. Et si le Ver­fas­sung­sschutz, en la per­sonne de son chef, ne montre pas l’engagement atten­du contre les fac­tieux, il en sup­por­te­ra alors les consé­quences, comme l’a appris à ses dépens Hans-Georg Maaßen, qui pré­ten­dait récu­ser des élé­ments de preuves four­nis par … les Anti­fas sur de pré­ten­dues agres­sions de migrants en marge des mani­fes­ta­tions de Chem­nitz. Pour par­ache­ver le bou­clage, on assiste éga­le­ment à une évo­lu­tion per­verse – cela devrait évo­quer quelque chose en France – avec la nomi­na­tion de poli­tiques à la cour consti­tu­tion­nelle de Karls­ruhe, l’instance suprême en matière de pro­tec­tion de la consti­tu­tion. Ste­fan Har­varth, de la CDU, a rejoint la cour comme juge en novembre 2018 – et devrait d’ici deux ans en prendre la pré­si­dence.

Les Croix de Bautzen

Ain­si, le réveil de l’Allemagne est bien à l’œuvre. Comme on l’a vu, cepen­dant, l’Allemagne de Mer­kel se dés­unie à nou­veau, l’Est désor­mais bien réveillé se dresse avec inquié­tude mais réso­lu­tion, dans une grande proxi­mi­té avec ses voi­sins d’Europe cen­trale et orien­tale, tan­dis que l’Ouest cherche encore à retour­ner au confort très rela­tif d’un som­meil agi­té, han­té par les cau­che­mars du pas­sé, n’espérant rien de l’avenir, encore trop faible pour renouer le lien de la Tra­di­tion. Cepen­dant, il existe, à l’Ouest aus­si, des îlots de résis­tance, au sein des jeunes géné­ra­tions. La course contre la montre est enga­gée, là aus­si, et les oppo­si­tions au réveil sont nom­breuses et sans mer­ci.

Pour conclure sur deux notes d’espérance, péné­trons dans la grotte de Lich­ten­stein, à proxi­mi­té d’Osterode, dans le Harz, à la suite des explo­ra­teurs qui la décou­vrirent en 1972 : c’est là qu’on trou­va, en 1980, les restes de 65 à 70 per­sonnes de tous âges – à l’exception de très jeunes enfants – et des deux sexes, datant clai­re­ment de l’âge de bronze. En 2000, l’analyse ADN de cer­tains osse­ments per­mit d’identifier 22 membres d’une même famille repré­sen­tée sur trois géné­ra­tions. Et en 2007, à la suite d’un appel lan­cé aux habi­tants de la région, on mit en évi­dence l’incontestable paren­té de cer­tains avec les ancêtres de la grotte. Bien mieux, deux hommes vivant à proxi­mi­té immé­diate (10 km) pré­sen­taient une telle iden­ti­té de signa­ture ADN que l’on put affir­mer qu’ils en étaient des des­cen­dants directs – à la cen­tième géné­ra­tion. Voi­là pour la légende de nos ancêtres les migrants.

Enfin, contem­plons Baut­zen (Budisse en fran­çais), aux confins de la Saxe, de la Pologne et de la Tché­quie, capi­tale de la Haute-Lusace, le pays des Sorabes, ce petit reste d’un ancien peuple slave, qui a su pré­ser­ver au cours des siècles son iden­ti­té et ses tra­di­tions – dont celle des Oster­rei­ter, les cava­liers de Pâques, qui par­courent bourgs et cam­pagnes annon­çant la nou­velle de la Résur­rec­tion. Sur le Prot­schen­berg, au cours des nuits des 12 et 13 jan­vier der­niers, des incon­nus ont plan­tés 23 croix, mar­quées des noms de vic­times tom­bées sous les coups de ter­ro­ristes isla­mistes ou d’invités de madame Mer­kel. Le nom sorabe de Baut­zen est Budyšin. Par­mi les éty­mo­lo­gies et expli­ca­tions avan­cées sur son ori­gine, je retien­drai celle-ci : le sub­stan­tif fémi­nin « Budiša », comme un clin d’œil à l’Allemagne et à l’Europe, signi­fie « Éveilleuse ».

Fran­çois Savy

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