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#ColloqueILIADE 2018 : De l’identité heureuse

Intervention de Paul-Marie Coûteaux, haut-fonctionnaire et homme politique, lors de la table ronde « Comment se réapproprier notre identité ? » au colloque « Fiers d’être Européens » le 7 avril 2018.

#ColloqueILIADE 2018 : De l’identité heureuse

Nos identités ne sont pas des papiers, cela à plusieurs titres, et d’abord parce qu’elles sont plurielles, et c’est de cette pluralité identitaire qu’est faite un être, ce que nous appelons en langage profane, un individu. Ici se pose une question ancestrale, et toujours centrale : à quoi nous sentons-nous appartenir, quelle appartenance nous permet-elle de dépasser nos solitudes et d’adoucir l’angoisse que ressent tout individu perdu dans l’immensité du temps et de l’espace, où il ne fera qu’un très éphémère passage et pourrait n’avoir compté pour rien ?

La question de l’identité, mot que j’accepte tout à fait, dans la ligne essentialiste, mais auquel je substituerai quelquefois ici le mot plus politique d’appartenance, est à situer à cette hauteur, cette souffrance que connaît bien l’homme moderne, le sentiment de désappartenance, ou de non appartenance, lot terrible de cet enfant sauvage qui ne vécut que quelques années dans une sorte d’hébétude presque animale… En ce qu’elles sauvent chaque être de ce néant, il est peu de questions aussi complexes et délicates que celle de l’identité.

Identité est un mot décrié par la pensée existentialiste dominante, qui postule que tout change toujours, que rien n’est rien une fois pour toutes, et bien entendu, en ce qui me concerne, c’est-dire en essentialiste je l’accepte, mais quelquefois je lui substituerai ici le mot plus politique d’appartenance en précisant que je désigne par là les appartenances politiques, celles qui ont un poids dans l’histoire et le monde, précision utile peut-être en un temps où la politique est souvent dissoute sous les appartenances secondes, untel déclarant appartenir au club de supporters d’une équipe de foute, un autre à une ONG, voire une marque de vêtements, en somme les appartenances non territoriales, non enracinées, par nature non politiques. Ces appartenances de substitution font aujourd’hui des ravages : je me souviens qu’une écrivaine plus ou moins à la mode avait il y a quelques années répondu à la question « qui êtes vous ? », Moi, je suis coucouning, je suis Benetton », comme si l’on passait sa vie d’une identité à l’autre, comme si on avait le choix entre être Basque, Français ou Européen et être Benetton, PSG, communiste, giscardien etc. Nous ne retenons donc ici que les appartenances territoriales, assez fixes dans le temps et l’espace pour qu’elles puissent faire lien entre l’individu et l’univers, en distinguant trois appartenances intermédiaires, pleinement politiques — qui sont d’ailleurs, dans la plupart des pays, le cadre des suffrages : la région, l’Etat-nation et un niveau plus ou moins continental, pour nous l’Europe, à ne pas confondre avec l’organisme qui usurpe ce nom, l’UE. Comment ces trois cercles s’harmonisent-ils, ou entrent en conflit ? Y-a-t-il entre eux complémentarité ou opposition ? Examinons les avantages et faiblesses de chacun de ces trois archétypes après quoi, nous verrons s’il faut en privilégier une, les autres n’étant que secondes, ou si l’on peut les harmoniser.

Le cercle politique le plus élémentaire est l’appartenance locale, terme générique qui recoupe bien des formes disparates. On a longtemps parlé de « pays », et de « provinces » — on dit aujourd’hui les régions, mais ce peut-être aussi un département. Ce premier cercle, englobe si l’on peut dire les attachements les plus attachants, porteurs d’une belle charge d’émotions, d’expériences sensibles, de réflexes innés ou inconscients. Ils traduisent en appartenance politique un ensemble d’affections pour le passé familial, pour l’enfance, mais aussi pour les paysages quotidiens, une manière de vivre, de parler, de se nourrir, de se vêtir, une manière d’être au monde. Il y a beaucoup d’émotions indicibles, je veux dire indicibles autrement que par la littérature, dont c’est là l’un des plus riches matières, dans le fait d’être du pays d’Auge, ou du Berry, de l’Ariège, de Corse, d’Ouessant que sais-je ? C’est l’instance indispensable de l’homme enraciné, en quoi ce premier intermédiaire est au plus haut point précieux, n’en déplaise aux perversions jacobines qui ont endiablé ce que le lent travail d’unification capétienne eut de lent, sage et respectueux : « le roi en ses provinces », comme nous disions. Ajoutons que le cadre local se prête aussi à la participation politique la plus active : on s’engage dans le Chambre de commerce ou d‘agriculture, ou les associations de son « pays », de son département, dans la défense de sa langue ancestrale, dans l’illustration des charmes de son lieu, sa défense contre les éoliennes par exemple : on ne peut passer par dessus cette appartenance au sens propre essentielle. Elle se heure cependant à deux objections, assez fortes pour qu’il ne soit guère raisonnable de verser dans l’indépendantisme et de juger suffisante l’appartenance locale –objections qu’il faut éclairer pas à pas.

La première est simple : il n’y a pas d’entité suffisamment homogène pour faire des identités locales un cadre politique clair et organisé, tant elles sont diverses. Rappelons que la France dispose du plus grand territoire d’Europe après la Russie, ce qui, ajouté au climat et au relief très contrasté de notre pays induit une incomparable diversité. certains se sentiront chez eux dans une ville (bien des habitants de Paris diront qu’ils sont Parisiens avant de dire qu’il sont Français ou Européens) ; pour d’autres ce sera un « pays », qui, en montagne peut très bien être une vallée mais aussi, ailleurs, un département (on est par exemple « Landais », ou «Vendéen» appartenances départementales fortes qui souvent l’emportent sur l’appartenance provinciale ; d’autres diront appartenir à une région, qui la Bretagne, qui l’Alsace ou l’Auvergne plus qu’à un département et plus qu’à une ville. L’appartenance locale est donc loin d’être assise. Il est une seconde faiblesse des appartenances locales : dans le monde d’aujourd’hui, leur dimension politique est faible, souvent très faible. Athènes avait une armée, mais on n’imagine pas que la Bretagne, la Nouvelle Aquitaine, ou même « Paris » en aient une. Or qui compte dans ce monde, s’il ne dispose pas d’un outil militaire, diplomatique, monétaire ? Qui, sans lui, pourrait faire face à une agression extérieure ? Quelle région, quel département, quelle ville ou métropole, peut mener une véritable action extérieure, disposer d’un siège à l’ONU, a fortiori au Conseil de Sécurité ? Dans les débats récurrents sur l’indépendance de certaines provinces qui fleurissent un peu partout, en Ecosse ou en Catalogne, il est étonnant que ne soit jamais posée la question de la force politique qu’auraient ces nouveaux Etats : comme tous les petits Etats, la participation qu’ils offriraient aux individus est fort ténue, voire nulle.

Pour toutes ces raisons, je ne crois pas que ce premier cercle, local ou régional, bon môle de résistance identitaire, satisfasse seul à la participation aux affaires du monde sans laquelle l’appartenance reste tronquée. Elle est indispensable, absolument indispensable, mais elle n’est pas suffisante. Il en faut d’autres, et d’abord le cadre national, dont nous venons de définir la grande force face au cadre local, car il est lui, à l’échelle du monde, du moins pour ce qui est de notre « Etat-Nation ».

Si décrié aujourd’hui par le mondialisme ambiant, l’Etat national conserve beaucoup d’avantages — au moins deux, décisifs à mes yeux : d’abord une fixité qui l’inscrit d’emblée dans le temps long, donc l’Histoire : mise à part la mouvante frontière de l’Est, la plus grande partie de l’Hexagone est inchangée depuis Louis XI, voici plus de cinq siècles. L’autre avantage incontestable est que la France offre, par son statut de cinquième puissance mondiale, un cadre incontestable de participation aux affaires du monde –encore ce classement est-il discutable, notre position étant meilleure en matière culturelle, notamment grâce au rayonnement de la langue française, ou en matière militaire, grâce à la force de frappe nucléaire et à une armée omniprésente sur plusieurs continents, mais aussi à l’atout stratégique que représente d’une part l’outre-mer, d’autre part l’exploitation de notre domaine maritime, le deuxième du monde. Il est d’ailleurs significatif que ce soient les élections nationales, par dessus tout la présidentielle, qui enregistrent les plus fortes participations électorales.

Cependant, le cadre national a des faiblesses : d’abord il est aisé d’objecter que les nations reconnues à l’échelle internationale, dont le critère est le très symbolique « siège à l’ONU » ne disposent pas du minimum de puissance nécessaire pour compter, comme le fait la France. Ne parlant pas pour l’univers entier mais pour la France, je ne retiens donc pas l’objection. L’autre critique adressée à l’Etat-Nation, est plus forte : ce cadre est désormais trop petit pour faire face à certains enjeux mondiaux, notamment économiques, monétaires, financiers, et commerciaux. Cette critique économique est en bonne part justifiée : il est évident que les recherches sur le génome humain par exemple appellent, tant ils sont onéreux, des programmes multilatéraux –ceux que justement l’UE ne mène hélas pas ! De même que les nuages nucléaires ou les orages des guerres de civilisation, ne s’arrêtent pas aux frontières, d’innombrables problèmes ne se peuvent régler qu’au dessus du niveau étatique. C’est en quoi l’identité nationale, pour indispensable qu’elle soit elle aussi, n’est pas, ou plus, suffisante

Impossible d’ouvrir ici le très vaste et très piégé débat européen. C’est une caricature du souverainisme, caricature courante qui n’en est pas vraie pour autant, que de le présenter comme adversaire d’une organisation européenne: nous savons bien que celui-ci est indispensable en matière de recherche, d’environnement, de politique industrielle ou agricole et par dessus tout en matière de protection, protection commerciale, protection de frontières communes, autrement dit en matière de Défense. Nous croyons en une politique de défense de l’Europe (chose différente de la défense européenne), c’est-à-dire en une organisation rationnelle de l’Europe qui protège le continent contre les menaces extérieures, si multiples que nous pourrions assez vite sortir tous de l’histoire. La défense de la civilisation européenne, si bien résumée par un colloque de l’Institut Illiade par le triptyque « Nature, Excellence, Beauté », et donc des intérêts propres de l’Europe est notre grand chantier à venir. D’ailleurs, deux mandats de député européen m’ont amplement donné à voir que, cette défense, seuls les souverainistes la veulent – et guère les EUphiles ! Car les souverainistes ne révoquent pas l’appartenance européenne, postulant au contraire qu’il existe sinon une civilisation européenne tout à fait pleine, puisqu’il n’y a pas de langue européenne, du moins un nombre suffisant d’éléments pour une civilisation européenne pour que l’on puisse parler d’un Etre européen. Simplement, de même qu’il faut déjouer le pari jacobin, qui a cru pouvoir asseoir l’appartenance à l’Etat-Nation sur la destruction de l’identité locale et qui a finalement fragilisé et l’une et l’autre, nous ne pensons pas qu’il faille détruire les Etats-Nations pour organiser rationnellement l’Europe et la défendre. De même qu’un individu peut se sentir d’autant plus Français qu’il se sentira profondément Basque, Auvergnant ou Lyonnais, de même, nous devons comprendre enfin que l’on est d’autant plus profondément Européen que l’on est, que l’on sera, profondément Français. Insuffisant à lui seul, lui, aussi, le cadre européen n’en est pas moins nécessaire.

Il y a donc une complémentarité des trois identités politiques : nous devons cesser de les opposer les unes à l’autre et faire en sorte qu’elles se nourrissant mutuellement.

Nous avons tous pris l’habitude d’opposer les trois identités, locale, nationale et européenne –c’est ce qu’a fait la pensée républicaine française, surtout au XIXème siècle, érigeant une sorte de statocratie jacobine qui s’opposait de front, d’une part aux identité locales, d’autre part à l’Europe –il y a même un petit livre de Jules Michelet qui s’appelait « La France contre l’Europe « ! Il est au contraire de plus en plus évident que les trois identités enracinées se nourrissent l’une les deux autres à mesure que se précisent les menaces, non seulement identitaires mais aussi démographiques, économiques et commerciales. Ce pli de l’esprit suppose une révolution en chacun de nous, je crois, car nous sommes sans cesse tenté de privilégier une appartenance et d’amoindrir les deux autres. Ce quelquefois le fait d’un souverainisme à la petite semaine, un souverainisme pour classes maternelles, comme nous en avons vu fleurir de tristes exemples ; mais ce fut d’abord le fait des grands architectes européens d’après guerre qui ont tous attaqué la nation en l’accablant de tous les maux, à commencer par celui d’engendrer comme nécessairement des guerres, et quelquefois en faisant semblant de l’associer au national-socialisme alors que ce dernier est bien plus un impérialisme qu’un nationalisme. Je crois que ce sont les empires qui provoquent les guerres, justement parce qu’ils ne respectent pas le cadre intermédiaire, l’Etat-Nation et qu’ils déchaînent la puissance en voulant sans cesse « aller plus loin », outrepasser les frontières. Au contraire, la nation, en ce qu’elle est clairement délimitée par des frontières, et qu’elle fait coïncider un élément identitaire essentiel qu’est la langue avec l’élément politique est un cadre somme toute naturel – elle est même, je crois, comme l’a dit Paul Thibaud, un instrument d’unification pacifique du monde. Des slogans comme « la nation c’est la guerre » sont de ce point de vue tout à fait ridicules, car c’est l’inverse. C’est l’Empire, la guerre.

Il m’appartient donc ici de faire ici une sorte de mea-culpa, du souverainisme, mot que j’ai de bien des façons contribué à introduire dans le vocabulaire français. Nous autres, souverainistes, n’avons pas assez insisté sur la dialectique nourricière des niveaux d’identité. Nous avons parlé d’Europe des Nations, trop souvent en pensant Nation avant de penser Europe, alors qu’il faut penser en même temps l’une et l’autre. Ce faisant, ceux qui ont défendu le cadre de l’Etat-Nation, non pas tant les gaullistes d’ailleurs que les souverainiste des années 90 sont tombés dans le piège de l’opposition Europe/Nation, réaction il est vrai explicable quand les tenants de l’Europe, les jacobinistes européens, ont présenté la nation et l’identité nationale comme dépassées, allant jusqu’à désarmer leurs instruments de protection et de défense. On a privé l’Etat Nation de toute protection douanière avec le Marché unique mis en place en 1986, de toute monnaie et de toute politique étrangère avec les traités de Maestricht et d’Amsterdam puis de ses frontières avec les accords de Schengen. Or, justement, le cadre européen peut et doit assurer des protections supplémentaires sans déposséder les Etats. Par exemple, ajouter aux protections nationales, des frontières commerciales extérieures aux protections nationales ; ajouter une monnaie commune sans pour autant dessaisir les monnaies nationales en reprenant la dialectique du « serpent européen », monnaies évoluant de façon contrôlée ; ériger de strictes frontières extérieures en matière migratoire tout en maintenant les frontières intérieures : c’est l’image très parlante qu’utilisait Philippe de Villiers en faisant remarquer que les grand navires étaient d’autant plus protégés qu’ils bénéficiaient d’une double coque – et je crois justement à une sorte d’Europe de la défense d’« Europe à double coque » : d’abord les frontières extérieures, ensuite les frontières des Etats, qu’ils sont libres d’ouvrir ou de fermer.

Souvenons-nous que l’essence du politique est la nécessité de défense, celle de protéger les identités, contre tout ce qui n’est pas soi. De très longues décennies de paix nous on fait perdre de vue que tout, dans la marche du monde, était fait pour nous menacer notre être même, qu’il s’agisse des menaces culturelles de l’empire étasunien qui sont les armes les plus pernicieuses de la dépossession de soi, des menaces commerciales induites par le libre échange généralisé qu’imposent les règles de l’OMC, des menaces dans lesquelles la diplomatie de Washington et son arme l’OTAN nous égarent sur la plupart des théâtres du monde, ou de la menace aujourd’hui la plus visible, mais qui résulte en grand partie des précédentes, la « pression migratoire » comme on dit comme on prend des précautions, «l’invasion migratoire» comme on dit quand on appelle un chat un chat. Il y a là un ensemble de menaces coordonnées dont est victime toute l’Europe. Toutes les appartenances enracinées et durables, la locale, la nationale et l’européenne sont donc à penser comme des lignes complémentaires de défense, ou nous sommes tous perdus. Aux identités incohérentes, non complémentaires, il nous faut opposer une compatibilité des identités pour bâtir chacun en nous même (cela procède d’abord d’un travail intérieur, que mes amis « identitaires » doivent faire aussi) pour bâtir en soi une harmonie qui sache prendre à chacune des trois identités ce qu’ elle a de plus indispensable pour créer ce que Carl Lang nomme « la synthèse identitaire », que j’aimerais appeler « l’identité heureuse ».

Un dernier mot : il y a là un travail politique, mais aussi philosophique et même moral. Sortons donc, chacun en nous-même, de l’obsession de l’unique. Il n’y a qu’une chose unique, un être, par nature singulier, mais il est toujours fait d’identités multiples. Encore faut-il chercher ) les rendre harmonieuses, ou leur combinaison sera moins heureuse et probablement déchirante. Je vois mal par exemple ce que peut vouloir dire franco-américain, ou franco-ivoirien, encore que cela soit curieusement inscrit, et même quelquefois sanctifié, dans notre droit. Il est stupéfiant que ceux qui refusent de la double identité française et européenne, et quelquefois même, comme un Jean-Pierre Chevènement, refusent française et corse, acceptent dans le même temps de considérer comme naturelle l’identité franco-algérienne : voilà bien une incohérence de notre adversaire, la pensée moderne, la pensée de gauche (pour moi c’est à peu près la même chose), qui certes ne manque pas d’incohérences majeures de cette sorte –et c’est bien pourquoi, d’ailleurs, nous pouvons, nous autres classiques, la dé-faire…

Paul-Marie Coûteaux

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