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Cartouches d’Eléments : Discriminer ou disparaître

La société inclusive, c’est comme l’eau miraculeuse de Lourdes : elle est censée faire disparaître les discriminations après les avoir immergées dans l’eau bénite de la diversité.

Cartouches d'Eléments : Discriminer ou disparaître

« La discrimination, on rougit de le rappeler, est à l’origine, et littéralement, l’action de distinguer », disait Philippe Muray. Faute de quoi, nulle différenciation entre moi et les autres. Dit autrement, discriminer, c’est exister. Thibault Mercier, auditeur de l’Institut Iliade, ne dit pas autre chose dans un court essai à mettre entre toutes les mains.

Dis­cri­mi­ner ou dis­pa­raître, telle est la ques­tion. Elle recoupe celle qui tor­tu­rait Ham­let dans son célèbre mono­logue. Être ou ne pas être, être ou dis­pa­raître dans le grand tout soluble et indif­fé­ren­cié des socié­tés ouvertes ? Voi­là le dilemme que Thi­bault Mer­cier, jeune avo­cat, cofon­da­teur du Cercle Droit & Liber­té, s’efforce de dénouer, au terme d’une ana­lyse ser­rée, dans Athé­na à la borne, titre énig­ma­tique. Cette Athé­na est un bas-relief de la divi­ni­té, vieux de 2 500 ans, conser­vé au musée de l’Acropole. Hié­ra­tique, cas­quée, tra­di­tion­nel­le­ment armée de sa lance plan­tée à même le sol de la patrie, la pro­tec­trice de la cité fixe une borne mar­quant la limite. Elle intri­guait Hei­deg­ger, qui y voyait une repré­sen­ta­tion du champ clos – bor­né – de l’identité. La limite, disait-il en sub­stance, est ce par quoi quelque chose est ras­sem­blé dans ce qu’elle a de propre, dans ce qu’elle a de sin­gu­lier, dans ce qui fonde sa spé­ci­fi­ci­té. En un mot, elle ins­taure une fron­tière. Com­ment ? En dis-cri-mi-nant – du latin dis­cri­mi­nare, for­mé à par­tir de la racine cri­men, point de sépa­ra­tion entre le même et l’autre. Dis­cri­mi­ner, c’est donc en bon fran­çais choi­sir, sépa­rer, dis­tin­guer ; c’est encore déli­mi­ter un inté­rieur et un exté­rieur, eux et nous. « Dès qu’on choi­sit quelque chose, on rejette le reste », pré­ve­nait Ches­ter­ton.

La loi comme « lex-shop »

Or, notre monde se refuse de toutes ses forces à dis­cri­mi­ner. Il a même dres­sé une fron­tière contre les fron­tières, ce que l’auteur d’Athéna à la borne appelle le « féti­chisme de la non-dis­cri­mi­na­tion », en passe d’inscrire dans le marbre de la loi l’épître de Paul aux Galates (qui n’en deman­dait pas tant). Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni homme ni femme, ni gros ni maigre, rien que du même sous toutes les lati­tudes. Tous pareils ! Une sorte de com­mu­nisme pri­mi­tif et de monisme radi­cal où l’homme for­clos (chas­sé de lui-même) ne se défi­ni­rait plus que par ce qu’il n’est pas – son uni­ver­sa­li­té abs­traite.

Ce prin­cipe de non-dis­cri­mi­na­tion a une longue his­toire dont Thi­bault Mer­cier esquisse la généa­lo­gie, quan­ti­té d’exemples à l’appui, ou plu­tôt de contre-exemples. S’il pro­cède bien du prin­cipe d’égalité, c’est pour l’hystériser. Car il y a loin du prin­cipe d’équité (clas­sique) au prin­cipe d’égalité (moderne), et de ce der­nier au prin­cipe de non-dis­cri­mi­na­tion (post­mo­derne). Il n’est pas inutile de rap­pe­ler que les Anciens ne consi­dé­raient pas le prin­cipe d’égalité d’un bloc : ils nuan­çaient l’égalité du nombre par l’égalité du mérite, la part égale ne reve­nant qu’à ceux qui sont égaux, pas à ceux qui sont dif­fé­rents, sui­vant leur com­pé­tence ou leur mérite (Aris­tote). L’égalité des Anciens était pro­por­tion­nelle, la nôtre incon­di­tion­nelle.

Par­tout, on pro­meut la dif­fé­rence, mais on en refuse les condi­tions de pos­si­bi­li­té au pré­texte qu’elles sont dis­cri­mi­nantes. La rhé­to­rique incan­ta­toire de la diver­si­té ne trompe que ceux qui y recourent, elle fait le lit d’une socié­té indif­fé­ren­ciée. La dif­fé­rence est incon­ci­liable avec l’idéologie mélan­giste. Or, c’est elle qui est visée. Tout est dans tout et tout est dans rien. Ce qu’Édouard Glis­sant, le pape de la créo­li­sa­tion, appelle dans son sabir le « chaos-monde », un monde liquide, mag­ma­tique, cen­tri­fuge, aux iden­ti­tés cus­to­mi­sables et sub­sti­tuables, régies par le prin­cipe d’instabilité. Libre à cha­cun de les télé­char­ger dans les cata­logues iden­ti­taires à la mode.

Pour­quoi y a‑t-il rien plu­tôt que quelque chose ? Cela fait long­temps que notre époque a retour­né le célèbre énon­cé de Leib­niz. C’est à par­tir de cette table rase que l’individualisme contem­po­rain s’est déployé, abs­trac­tion faite des filia­tions. Les droits sub­jec­tifs ont dès lors pré­va­lu sur la com­mu­nau­té désaf­fi­liée. À cha­cun sa véri­té (déjà la post-véri­té), à cha­cun son droit, ce que la juriste Anne-Marie Le Pou­rhiet a mer­veilleu­se­ment résu­mé : la loi comme « lex-shop » en libre-ser­vice où cha­cun peut se bri­co­ler une iden­ti­té à sa guise.

Mal­heur à qui la conteste. Il devra en répondre devant des tri­bu­naux, on allait dire ecclé­sias­tiques, mais les tri­bu­naux ecclé­sias­tiques ne jugent que de la res­pon­sa­bi­li­té devant l’Église, pas devant Dieu. Or, comme le remar­quait Phi­lippe Nemo, le légis­la­teur actuel a fait refluer le droit en deçà d’Abélard. Car c’est à Abé­lard, le com­pa­gnon d’Héloïse, que l’on doit la dis­tinc­tion entre le crime et le péché, ce der­nier rele­vant du seul tri­bu­nal de Dieu. C’était au XIIe siècle. Alors que pour nous le péché fonde en droit le crime ; et le pre­mier des péchés au sein d’une socié­té inclu­sive est la dis­cri­mi­na­tion. La socié­té inclu­sive, c’est comme l’eau mira­cu­leuse de Lourdes : elle est cen­sée faire dis­pa­raître les dis­cri­mi­na­tions après les avoir immer­gées dans l’eau bénite de la diver­si­té. Face à cela, Thi­bault Mer­cier en appelle à un droit à l’identité des peuples, à une concep­tion holiste du droit, et non plus indi­vi­dua­liste. Bref, dis­cri­mi­ner pour ne pas dis­pa­raître.

Fran­çois Bous­quet
Source : revue Elé­ments, juin-juillet 2019

Thi­bault Mer­cier, Athé­na à la borne. Dis­cri­mi­ner ou dis­pa­raître, édi­tions Pierre-Guillaume de Roux/Institut Iliade, 192 p., 16 €.

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